‹ Le grand PanChapitre 24 sur 66 · LA MAIN ET LA PATTE · texte numérisé non relu

LA MAIN ET LA PATTE

Je trouve dans les journaux de Londres une bien curieuse lettre de miss Frances Power Gobbe, qui poursuit depuis longtemps une vive campagne contre la barbarie de la vivisection. Dût cette excellente et

distinguée personne me ranger au nombre des bêtes féroces et vouer mon nom à l'exécration des âmes sensibles, je commencerai par avouer, sans détour, que la vivisection me paraît à classer parmi ces innombrables cruautés qui nous sont imposées par la nécessité de vivre.

11 n'est pas un être vivant qui ne consomme à tout instant de sa vie une somme incalculable de meurtres sur des êtres qui, pour ne nous être perceptibles qu'au travers d'un cristal, n'en ont pas moins autant de droit à la vie qu'un éléphant, un roi ou un évêque. Les bons végétariens qui s'abstiennent de toute particule de chair, ignorent sans doute qu'à la fin de leur carrière le nombre de morts dont leur conscience sera allégée apparaîtra dans une proportion parfaitement ridicule en comparaison de l'effroyable massacre d'organismes vivants dont ils auront fait inconsciemment leur vie d'hyperesthésique bonté.

J'ai connu une aimable ambassadrice de la reine- Victoria à Vienne qui n'aurait jamais consenti, par grande charité d'âme, à se nourrir de bœuf ou de mouton. Cependant, quand elle avait l'estomac dispos, je l'ai très bien vue ingurgiter de ces petites truites blanches et bleues qu'on sert toutes contorsionnées parce qu'on les a jetées toutes vives dans l'eau bouillante.

A ne considérer que la vie et la mort, le destin d'une salade ou d'un haricot n'est pas beaucoup moins tragique que celui d'un coquillage. Je consens que la 'souffrance, ou, si vous aimez mieux, le malaise de l'individu soit fort atténué dans le végétal, mais qui nous dit qu'un plat de petits pois ou un simple morceau de pain ne représente pas, par voie d'accumulation, une plus grande somme de tortures qu'une huître

d'Ostencle subitement engloutie avant qu'elle ait eu le temps d'y penser.

Il faut tuer pour maintenir la vie, pour guérir la maladie ou même pour la prévenir. La loi de l'homme, c'est de connaître : il faut tuer pour connaître. Si vous me concédez ces points, comme vous ne pouvez éviter de le faire aussitôt que vous armez vos yeux de la lentille, un seul devoir s'impose à votre altruisme : supprimer ou tout au moins abréger, diminuer la souffrance clans la mesure du possible. La vivisection, nécessaire aux progrès de la physiologie, est infiniment plus défendable — je n'ose dire légitime — que le coup de fouet du charretier sur l'échiné pelée de la bête à bout de forces. Tâcher de ne pas causer la souffrance, et, lorsqu'elle s'impose, la faire moindre, voilà la seule recommandation que je me sente en état d'adresser à mes concitoyens planétaires, tant la plus innocente vie n'arrive au terme de sa course que chargée d'un prodigieux amas d'exécrables forfaits contre les vies ambiantes. Si, véritablement, il devait un jour m'être demandé compte de ces crimes par un Etre supérieur, auteur responsable de toutes choses, je me ferais un grand plaisir de répondre à son impudent pourquoi : v Pardon, Maître de l'Univers, c'est la question que j'allais vous poser. »

Cette joie philosophique devant être ajournée, je le crains, à des temps qui jamais ne seront révolus, la sagesse commande de revenir pour aujourd'hui aux malheureuses victimes dont miss Gobbe prend généreusement la défense. Car vous pensez bien que si j'ai dû courageusement marquer la limite entre ma conception scientifique des nécessités de la vie et le sentimentalisme si respectable qui voudrait nous innocenter des crimes de Dieu, j'ai hâte de me ranger aux

côtés de la vaillante ennemie de la souffrance pour l'aider à restreindre le champ de l'humaine barbarie.

Nous causons la douleur, je le confesse et j'en gémis. Mais ma lamentation n'est pas une plainte stérile, c'est l'explosion de rage contre le mal dont une loi de fer me fait l'instrument, c'est le cri de pitié précurseur de l'action secourable, c'est l'invocation d'espérance, l'appel à un avenir moins dur, l'encouragement à le préparer.

Ces sentiments, qui m'exaltent d'autant plus que je les tiens pour simplement humains, miss Cobbe les connaît : ce sont les siens. Je veux qu'elle sache aussi que ce furent ceux d'un des plus grands vivisecteurs qui furent, l'Allemand Ludwig, dont la mort remonte à quelques mois. Ce savant professait que la vivisection ne doit être pratiquée que four vérifier une expérience largement méditée, et son bistouri n'avançait que précédé du chloroforme. Il répétait, d'ailleurs, à tout propos, que la première condition scientifique de la vivisection c'est l'élimination de la douleur, qui, par ses réactions, troublerait nécessairement l'expérience. « Autant vaudrait, disait-il, lirer un coup de pistolet dans une horloge pour voir comment elle marche. »

La raison et le sentiment se trouvent donc d'accord en ce point, et, par ses anesthésiques, la science supprime d'une main la plus cruelle partie du mal inévitable qu'elle accomplit de l'autre en vue d'un bien qui ne pourra profiter à l'homme sans se répercuter sur la bête. Ce qui peut rester de douteux au sujet de l'expérimentation c'est, en fin de compte, de la souffrance épargnée tant aux humains qu'à leurs auxiliaires d'en bas. L'homme plus éclairé, plus doux, c'est le mal diminué pour tout ce qui l'environne. Quelques-uns d'entre nous se rencontrent, assez

grands pour se sacrifier au profit de leurs semblables. La bête qui n'est capable de cette grandeur d'âme que par accès — famille ou amis brutalement menacés — se voit sacrifier parfois sans avoir pu goûter la haute jouissance des dévouements sublimes. Tenonslui compte de sa faiblesse, et, par orgueil au moins, ménageons sa faiblesse pour garder l'avantage de notre rang.

Si miss Cobbe veut bien se hausser jusqu'à cette notion, elle ne sera pas surprise d'apprendre que le grand vivisecteur Ludwig fut président de la Société protectrice des animaux de Leipzig. 11 ne se crut pas pour cela obligé de renoncer à ses expériences pas plus qu'il ne demanda aux camionneurs de renoncer à charger leurs chariots. 11 se proposa simplement pour but d'accomplir le minimum de mal pour le maximum de bien. C'est la plus haute ambition qui nous soit permise.

J'en ai dit assez, je pense, pour avoir maintenant le droit de manifester mes sentiments de réprobation pour les affreux rhéteurs de la Compagnie de Jésus, chez qui l'implacable religion de la dialectique étouffe tous sentiments humains. Tout au contraire du savant, ceux-là ignorant de parti pris les liens de nature qui nous unissent à nos frères d'en bas, protestant contre l'anatomie et la physiologie qui attestent l'étroite parenté des êtres dans l'évolution de la vie organique, condamnant sans vouloir connaître, comme fit le Saint-Office autrefois pour l'astronomie de Galilée, poussent jusqu'aux extrémités du déraisonnement de logique la théorie de l'âme issue de Dieu, privilège unique de l'espèce humaine.

Descartes, perdu dans ses tourbillons, inattentif au postulat, fit de la bête une machine par rigueur d'en-

chaînement mathématique. La Fontaine, l'ami des bêtes, l'en a merveilleusement raillé. Mais Descartes pouvait alléguer que la biologie n'était pas faite en son temps, et le malheureux, très préoccupé de l'Inquisition qui le surveillait de près, avait assez à faire pour défendre sa théorie du Monde sans s'attarder à ce qui ne lui apparaissait que comme un détail dans l'ensemble des choses.

Aujourd'hui, notre point de vue a bien changé. Je parle des hommes qui ont appliqué à la culture de leur esprit les procédés modernes de l'investigation scientifique. Le jésuite, lui, n'a pas bougé. Écoutez-le. La chose en vaut la peine. Je cède la parole à miss Gobbe :

A Monsieur le rédacteur en chef du Standard.

Monsieur le rédacteur,

Il est, je crois, très désirable que le public anglais comprenne le caractère des leçons morales que reçoivent les jeunes gens catholiques au sujet des droits qu'ont les animaux à la considération humaine. Je vous prie de me faire la faveur de publier les extraits suivants d'un livre scolaire de Philosophie morale actuellement en usage au collège de Stonyhurst. La page du titre indique comme auteur de ce titre Joseph Rickaby, S. J., ancien professeur de morale à Saint-Mary's Hall, Stonyhurst. Ce volume fait partie d'une série de manuels de philosophie catholique publiés sous la direction de Richard F. Clarke, S. J., série qui a reçu l'expresse approbation du pape Léon XIII, envoyée par lettre adressée à l'évêque de Salford (imprimée à la page 381).

J'ai recueilli les extraits suivants dans la section 2 du chapitre 5 intitulée :

« Les prétendus droits des animaux » :

« Les animaux n'ayant pas d'intelligence, et par conséquent n'étant pas des personnes, ne peuvent avoir de

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droits... Ils appartiennent à la classe des choses... Nous. n avons pas de devoirs envers eux, pas de devoir de justice, comme nous l'avons montré ; pas de devoir de religion, à moins que nous ne les adorions comme les anciens Égyptiens le faisaient ; pas de devoir de fidélité, car ils sont incapables d'accepter une promesse.

« La seule question peut être une question de charité. .Avons-nous des devoirs de charité envers les animaux inférieurs? La charité est une extension de l'amour de nous-même à des êtres semblables à nous, en vue de notre commune nature et de notre destinée commune vers le bonheur en Dieu... Ce n'est pas au présent traité à prouver, mais à reconnaître comme un fait que notre nature n'est pas la même que celle des bêtes brutes, mais infiniment au-dessus de la leur... Nous n'avons donc aucun devoir de charité, ni devoirs d'aucune sorte, envers les animaux inférieurs, pas plus qu'envers des morceaux de bois ou des pierres » .

Après avoir condamné le mal fait aux animaux quand ils appartiennent à nos voisins, le savant jésuite continue :

« Il n'existe pas l'ombre de mal dans la pratique qui consiste à blesser les animaux dans les sports tant que la douleur n'est pas dans le sport lui-même, mais dans un incident se produisant en même temps. A plus forte raison en est-il de même quand nous causons de la souffrance aux animaux dans le but de trouver les moyens de préserver l'homme ou de le soutenir; de même encore dans les recherches de la science. Nous ne sommes même pas

OBLIGÉS DE RENDRE CETTE SOUFFRANCE AUSSI FAIBLE QUE POS- SIBLE. Pour nous les brutes sont des choses; elles n'existent pour nous qu'autant qu'il nous convient de nous en servir sans ménagement pour nos besoins et notre commodité, mais non pas cependant pour notre méchanceté. » Philosophie morale, par Joseph Rickaby, S. J., London : Longmans (1892), pages 248, 249, 250.

Le passage que j'ai mis en italiques « nous ne sommes même pas obligés de rendre cette souffrance aussi faible que possible » indique suffisamment l'esprit du professeur. Après avoir lu cela, on comprendra comment s'expliquent les cruautés dont on est souvent témoin dans tous les villages d'Italie, et l'inévitable et impassible ré-

ponse du prêtre ou du maître d'école à qui Ton s'en plaint : Non è cristiano.

La glose du cardinal Manning sur la doctrine catholique (comme il Ta affirmé lui-même plus d'une fois aux réunions de la société de Victoria Street) avait pour but de mettre en évidence que, quoique l'homme n'eût directement aucun devoir envers les animaux inférieurs, il devait à Dieu, dont ils sont les créatures d'être bon envers eux. Je crois que les protestants, en général, acceptent le principe de l'évêque Butler (répété avec une grande insistance par Bentham) que c'est assez pour une créature d'être sensible à la douleur pour que ce soit notre devoir de lui épargner la souffrance. C'est une chose vraiment étonnante, je dois le dire, que dix-huit siècles après le Christ, on puisse trouver des prêtres de sa religion qui en sont encore à ergoter sur les « droits » et les « devoirs », sans paraître seulement avoir la moindre connaissance d'une loi divine d'amour qui balaierait et dissiperait toutes ces toiles d'araignée du pédantisme scolastique.

Je suis, monsieur le rédacteur, votre obéissante servante,

Frances Power Cobbe.

Je ne veux point chicaner miss Cobbe et sa Bible sur la divine loi d'amour dont les effets se sont principalement manifestés jusqu'ici par des milliers de siècles de tortures et de tueries. Si l'excellente chrétienne ouvrait les yeux à la réalité du monde, au lieu de vivre dans son rêve galiléen, elle aurait bientôt fait de calmer sa surprise. Elle verrait le monde exempt de pitié, et comprendrait le jésuite implacable, monstrueux vestige des barbaries du passé. Elle saurait que la bonté vient de l'homme à mesure qu'il s'éclaire, et que le jésuite moderne n'est autre chose qu'un témoin de la nuit. Elle sentirait que le christianisme idéal qui est en son cœur et qui la pousse, croit-elle, à l'action de charité, ne fait qu'atténuer son mérite par la récompense promise. Elle se verrait bonne

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non parce qu'elle est croyante, mais parce qu'elle est femme. N'est-ce pas assez?

Mais quelle vaine querelle vais-je lui chercher là? Qu'importe la dénomination de l'inconnu du monde! Tendons la main, ma sœur, et vous, frères inachevés, mettez-y bravement votre chère patte velue. Griffes rentrées, bêtes et gens si nous pouvons.

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