‹ Le grand PanChapitre 25 sur 66 · NOUVELLE MELEE SOCIALE · texte numérisé non relu

NOUVELLE MELEE SOCIALE

Il nous arrive du Brésil la plus étrange nouvelle. Un planteur ingénieux a trouvé le moyen de réduire considérablement sa main-d'œuvre en dressant des singes à la culture de ses terres. Cette fantaisie qui égayera peut-être certaines gens, me remplit d'inquiétude, et m'inspire des doutes bien cruels sur l'avenir de l'humanité. Raisonnons.

Rechercher le bon marché de la main-d'œuvre est, comme chacun sait, la première préoccupation de l'employeur. L'économie politique déclare même que c'est un devoir qui n'est primé par aucun autre. Les premiers aventuriers qui arrivèrent dans le Nouveau Monde, après avoir fait, au nom du Christ, les glorieux massacres que dit l'histoire, s'aperçurent bien vite que la société nouvelle qu'ils aspiraient à fonder manquait d'une classe de citoyens absolument nécessaire. Esclaves, serfs ou prolétaires, il fallait des travailleurs, el l'Européen, fatigué de son massacre, prétendait au repos. Les autochtones étaient d'un

asservissement difficile. Dans le Nord, il s'embusquaient pour tueries blancs, clans le Sud, ils se sauvaient aux forêts.

Nos planteurs, avec la même sûreté de coup d'œil que le patron actuel des chimpanzés agricoles, prirent un grand parti. Aller voler des hommes noirs sur la côte d'Afrique et les faire travailler à coup de fouet, c'était la solution la plus simple du problème économique. Il n'y avait point de marché à faire avec les travailleurs, point de comptes à leur rendre. Le salaire était réduit au minimum, puisqu'ils s'agissait d'entretenir tout juste chez le nègre la quantité de vie nécessaire au travail, et qu'on le laissait crever dans sa paillotte quand l'âge l'avait fait inutilisable. La bonne loi de l'offre et de la demande réduisait les frais d'achat à la dépense strictement inévitable. Le grand marché de chair humaine, qui vient à peine de se fermer, a ainsi fourni pendant des siècles aux deux Amériques Yemployé idéal.

Mais le progrès de civilisation qui, sous prétexte de justice, a causé tant de souffrances, mit lamentablement fin à cet état de choses. Les nègres sont émancipés maintenant. Il faut discuter avec eux. Il y en a qui sont électeurs. Il y en a qui sont députés. Sous prétexte de liberté, ils prétendent rester oisifs quand ils n'ont pas faim. Quelqu'un de ces jours, ils feront travailler des blancs. C'est la fin du monde. En Europe, l'employeur se tire d'affaire parce que les blancs, qui ne peuvent pas se contenter d'un bol de riz ou d'une patate, sont contraints de se faire entre eux une concurrence mortelle. Qu'attendre en Amérique de nègres qui, maîtres de leur destinée, ne tiennent plus du tout à gagner le salaire dont s'emparait le planteur, et n'ont d'autre besoin que

de rôtir au soleil en suçant une canne à sucre?

On eut alors l'idée de recourir aux Chinois. L'Asiatique n'est pas plus exigeant que l'Africain. Un peu de riz crevé dans le creux de sa main, voilà toute sa nourriture. Mais il a sur le nègre une supériorité marquée, il travaille pour le plaisir de travailler. Il est industrieux, appliqué, adroit imitateur; C'est un singe, dit-on. Ce serait la perfection rêvée.

Mais il y a un grand malheur. Ce travailleur jaune qui ne consomme rien et se contente d'une rémunération ridicule, par le seul fait qu'il remue ses dix doigts sans jamais s'arrêter, rend la vie impossible non seulement pour le noir affranchi mais aussi pour le travailleur blanc quel qu'il soit. Il réduit le salaire à néant, tout meurt autour de lui.. La loi de la concurrence triomphe et les économistes sont glorieux. Seulement c'est un immense holocauste d'hommes blancs.

Ce que voyant, les gouvernements blancs rirent jaune, et déclarèrent qu'ils recevraient les émigranls chinois à coup de canon. Il n'y a rien de plus contraire aux lois de l'économie politique. Mais dès que l'intérêt immédiat a parlé, les gens sont remarquablement sourds aux enseignements de M. Leroy-Beaulieu. Il n'y a plus guère, je crois que la prostitution jaune qui soit autorisée à faire concurrence à la blanche. Là, on a pu, du moins, sauvegarder les principes, parce qu'il s'agit d'esthétique, et que la poursuite de l'idéal a d'inflexibles exigences.

Mais voilà bien une autre affaire. Le Chinois écarté, c'est le chimpanzé qui se lève. La culture du manioc, du café, de la canne à sucre n'auront bientôt plus de mystères pour lui. En agriculture comme en industrie, la tendance de la machine est de simplifier

le travail. L'ancien ouvrier, habile en son art, est de plus en plus remplacé par le manœuvre de F usine, qui pousse un bouton, tourne un robinet, accroche un fil. Il n'est pas bien difficile de faire passer de tels actes dans les réflexes d'un chimpanzé, et de les lui faire répéter dans un ordre déterminé. Mais, hélas! quelle révolution !

Comment lutter contre ce travailleur qui se contenté pour salaire d'une racine des bois ou d'un reste de carotte? Le Chinois lui-même aura vite succombé devant la concurrence simiesque. C'est la fin de l'espèce humaine si nous ne prenons audacieusement le parti de violer une fois de plus les grands principes de l'économie politique. Le plus bas salaire s'impose, dit triomphalement M. Léon Say. En ce cas, la carrière de l'homme est terminée, et celle de l'orang-outang commence. Le travailleur humain qui, pendant tant de siècles, triompha du singe par la force brutale, doit maintenant, en vertus des lois économiques, céder la planète à l'ouvrier nouveau capable de vivre d'un navet, pendant tout un jour. Il faut se résigner à la grande défaite de notre espèce, ou, pendant qu'il en est temps encore, massacrer sans merci ce concurrent fâcheux.

Rien ne serait plus funeste que de nous endormir dans une sécurité périlleuse. Qui peut dire où s'arrête rait l'évolution cérébrale de Yhomme des bois, une fois commencée? Un progrès en amène un autre, c'est notre histoire, c'est l'histoire de la vie même. Combien d'autres espèces, avant nous, ont vu leur évolution arrêtée par une évolution supérieure. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de nous? Avant que nous n'ayons débuté dans le perfectionnement de nous-mêmes, les bêles des bois, maîtreses du monde, nous méprisaient

sans doute, ne pouvant deviner notre destinée. Arrivés tardivement dans l'histoire du globe, nous y avons* pris une belle place. Pourquoi ceux qui entreraient après nous dans la carrière, ne pourraient-ils pas nous remplacer, comme nous avons fait jadis pour les premiers occupants?

Le sentiment de la solidarité de l'espèce subsiste à travers toute philosophie. C'est pourquoi je ne puis me défendre d'une secrète terreur à l'idée qu'une soudaine évolution des chimpanzés pourrait tout à coup barrer la route de vie aux humains. Qu'un tel malheur soit détourné de nous, dut Léon Say se voiler la face devant cet outrage aux lois économiques dont il a la garde !

Qu'on appréhende au corps ce maudit planteur brésilien avec ses travailleurs poilus qui nous regardent trop narquoisement pour ne pas méditer quelque chose. Qu'un bon massacre nous débarrasse de ces inquiétants imitateurs qui secrètement se proposent sans doute de nous devancer.

Je sais bien qu'une fois entrés dans cette voie la tentation sera grande d'y persévérer. Après les chimpanzés, pourquoi pas les Chinois et les nègres? Estce que les Américains du Nord ne nous donnent pas déjà l'exemple avec les Peaux-Rouges? Et quand les blancs seront maîtres de tous les continents de la terre, quel principe invoquer pour les empêcher de continuer entre eux le carnage?

Que de questions soulevées par un mauvais singe pouilleux imitant un nègre vermineux qui déterre simiesquement des patates!

Le Nord reproche au Midi ses taureaux, et le Midi au Nord ses pigeons. Des deux parts, même argument : inutile tuerie.

Si Ton pouvait invoquer l'utilité, ce serait, en effet, une tout autre affaire. Mais voilà que Nord et Midi allèguent pour se défendre l'utilité du plaisir, non moins légitime, à leurs yeux, que l'assouvissement de tout autre besoin. Question pleine de distinguo que le sectaire végétarien ne résout pas plus victorieusement que moi-même. La bonne loi paraît être de faire le moins de mal possible. Mais qui fournira la mesure? Et, comme du mal des uns, nous tirons quelquefois un peu de bien pour les autres, l'écheveau du bien et du mal se présente à nous dans un tel état d'embrouillement, que nous ne pourrions même pas nous tuer par dévouement aux êtres dont la mort fait notre vie, sans porter préjudice aux innombrables parasites qui vivent de notre existence. Cruel dilemme pour le dialecticien zoophile.

Il y a cependant une classe nombreuse d'animaux envers qui nos rapports quotidiens nous obligent à une conduite conforme aux règles de bonté que nous sommes présentement capables de concevoir et de formuler. Je veux parler de la troupe innombrable de nos collaborateurs d'en bas. Non de ces infortunés qui nous aident exclusivement de leur substance, consacrée à nous maintenir vivants, et trouvent leur unique vengeance dans les douleurs que nous apporte

la continuation de la vie. Mais de nos compagnons de travail quotidien, qui nous donnent généreusement la collaboration d'un effort répété, pour un résultat dont nous profitons seuls. Renan raconte quelque part que saint Antoine ayant été mis en terre par un lion ami, l'intercession du bon ermite obtint de la Providence, pour le pieux carnassier, la rencontre d'un mouton. « Je vois bien la récompense du lion, dit le railleur, mais le mouton? Je suis obligé de convenir que je n'aperçois point, dans l'univers, de justice pour les moutons. »

Combien fâcheux cet oubli de la Providence, et d'une réparation si malaisée. Mais si nos canines veulent du sang, peut-être pourrions-nous, même en continuant le carnage des innocentes bêtes dont nous vivons, établir un régime de douceur et de tolérance à l'égard de ces presque-humains qui tirent la charrue, traînent le fardeau, et, en attendant l'abattoir ou le lacet, nous prodiguent une affection que nous ne méritons pas.

Il y aurait une curieuse nomenclature à faire de ces nobles frères d'en bas. Le hasard du fait quotidien veut que ces réflexions me soient présentement suggérées par certains Belges à quatre patles dénommés chiens de trait, occupant sous le roi Léopold une situation beaucoup plus importante que les Français similaires sous notre Félix Faure. 11 y a 50,000 chiens de trait en Belgique, dont 10,000 pour Bruxelles et ses faubourgs. C'est un amusant spectacle devoir le matin les chiens de laitiers promener de porte en porte leur marchandise dans des petites charrettes bien astiquées. Malheureusement, la bonne bête haletante nous avertit que la charge est lourde. L'indifférente laitière n'y prend pas garde, et, sans pitié, remplace

de sa plantureuse personne, au retour, le poids dont le misérable attelage se croyait délivré. En toutes choses l'usage conduit à l'abus.

Il s'est créé en Belgique, par voie de sélection, une race de chiens robustes qui accomplit de véritables prodiges. Un cheval ne déplace que trois fois son poids; un chien belge, jusqu'à quatre fois. Une bête de 25 kilogrammes, ayant 0,50 centimètres à l'épaule, peut traîner une charge de 100 kilogrammes. Mais cette belle vigueur, loin d'être récompensée, n'aboutit qu'à provoquer les excès de l'égoïsme humain. Armée de l'aiguillon, du fouet ou du bâton, la brute à deuxpieds se plaît à épuiser férocement la force et la vie du quadrupède sans défense. Et c'est précisément ce que la Société prolectrice des animaux de Belgique se propose d'empêcher. Elle a déjà obtenu quelques résultats notables. A Louvain, à Verviers, dans le Brabant, dans la Flandre orientale, dans le Hainaut, des règlements protecteurs ont été adoptés depuis 1863.

Cependant, l'abus est encore effroyable, et la Société continue vaillamment sa bonne campagne. Voici un curieux extrait de sa dernière publication :

« La plupart des animaux domestiques trouvent, dit-elle, leur protection dans l'intérêt de leur maître ; mais les animaux de minime valeur, comme le cheval usé et le chien, ont besoin d'une protection spéciale, le chien surtout. Tel coup, qui n'est pour le cheval qu'une brutalité, renverse, estropie et tue un chien. Il se trouve souvent entre les mains de gens grossiers et brutaux qui font de sa vie un long martyre. Voyez par exemple le chien du chiffonnier.

« En route depuis le point du jour, il fait dix lieues par des chemins de terre ; à chaque arrêt la charge augmente; il y a 200 kilogrammes, qu'importe !

encore ce paquet, encore ce vieux poêle ; l'animal n'en peut plus, son échine ploie; le venlre touche presque terre, qu'importe! Pour finir, le conducteur ivre, car chaque marché a été arrosé d'un verre de genièvre, monte sur sa charrette, et c'est à force de coups que le chien rentre chez lui, s'il ne tombe pas d'épuisement en route.

« On ne rencontre que rarement ces attelages dans les rues des villes ; ils font peine à voir.

« Dans le Hainaut, des individus transportent, au moyen de charrettes à chiens, le charbon de la fosse chez les détaillants. Ces chiens traînent pendantdouze heures, des charges de 300 à 400 kilogrammes, par les plus mauvais chemins. Les conducteurs sont armés de grands fouets de rouliers dont ils ne cessent de fouailler leurs bêtes*

« Citons encore: les chiens gui transportent le poisson des ports de pêche dans l'intérieur du pays; ils font souvent dix lieues en une nuit. Les conducteurs et leurs amis ne se font pas faute de monter sur la charrette.

« Les chiens des marchands de veaux: s'ils arrivent au marché lourdement chargés de veaux et de leur maître assis dessus, c'est bien pis au retour, lorsqu'ils ont à traîner une demi-douzaine d'ivrognes, et à lutter de vitesse avec les autres attelages faisant route commune.

« 11 est à remarquer que, seul entre tous les animaux domestiques, le chien, violemment maltraité par son maître, se couche par terre et se roule même sur le dos pour implorer la clémence de l'homme. Cela exaspère les maîtres lâches et brutaux qui le bourrent, dans ce cas, de coups de pied et de coups de bâton, jusqu'à ce que l'ami de l'homme, affolé, se relève.

non pour accomplir un travail raisonnable, mais pour échapper à son bourreau par une fuite précipitée ; c'est cette allure qui fait la joie des brutes qu'il transporte. »

Ces tableaux lamentables ne sont pas sans suggérer au philosophe des réflexions dont chacun de nous peut trouver mainte occasion de faire son profit.

Ce qui frappe d'abord, c'est de voir que tous les malheurs de ce Cinquième Etat, toutes ses souffrances, toutes ses tortures proviennent simplement de son incapacité de se révolter. Avec lui, pas de réclamations concertées. Quelques discussions isolées, de courtes protestations du sabot, de la corne ou de la dent, bien vite réprimées du bâton. Et c'est tout. Pas de syndicats avec des programmes de réglementation des heures de travail, pas de grève partielle ou générale, pas de plaintes sur le salaire. La bonne loi d'airain suffit à tout, fonctionnant dans toute sa rigueur. La nourriture suffisante pour assurer la vie et la reproduction, voilà tout ce qu'accorde l'employeur. Il n'a même pas le supplément des frais de culte que le respect humain exigeait du maître d'esclaves. Tout bénéfice.

C'est la condition même que l'histoire nous montre comme étant celle du Quatrième Etat jusqu'au jour où il s'est mis en tète de faire ses propres destinées. Je consens que la moralisation croissante du maître n'a pas été étrangère au progrès accompli. Mais par l'impuissance des Sociétés protectrices des animaux, nous pouvons juger de l'inefficacité des revendications de bonté que n'appuie pas la crainte salutaire de la révolte possible contre l'autocratie toute-puissante.

Un autre sujet de méditations s'impose. Qu'est-ce qui opprime et torture sans pitié le Cinquième Etat que l'Iniquité Suprême nous abandonne à merci? Le

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Quatrième Etat, ne vous en déplaise : c'est-à-dire, ceux-là mêmes qui souffrent le plus de la tyrannie du Tiers où s'est fondue toute la puissance d'extorsion des deux premiers Etats. Quoi de plus instructif que la vue de ces hommes justement révoltés des injustices sociales dont ils sont victimes, répétant sur leurs frères d'en bas les coups de brutalité qu'ils reçoivent de leurs frères d'en haut ?

Que leur faute leur enseigne au moins l'indulgence philosophique — puisqu'ils se rendent coupables eux-mêmes des actes dont ils demandent compte à autrui — et que, faisant sur eux-mêmes un équitable retour, ils apprennent à pratiquer cette règle de justice et de bonté dont ils réclament avec tant de raison pour eux-mêmes le plein bénéfice. Qu'ils joignent à la haine de la souffrance qu'ils endurent, la détestation de la souffrance qu'ils causent, et que la propagande des Sociétés protectrices des animaux nous fasse enfin une société protectrice des hommes.

« Le peuple d'Athènes, dit Plutarque, après avoir bâti l'Hécatompédon, ordonna que toutes les mules qui avaient montré le plus de cœur au travail fussent relâchées pour paître en liberté. Mais Tune d'elles vint se présenter d'elle-même à la besogne, et se mit à la tête de celles qui traînaient les chariots à l'Acropole. On décréta qu'elle serait nourrie aux frais de VEtat jusgiCà sa mort. » Voilà comment les anciens préludaient à ces retraites ouvrières dont on fait aujourd'hui tant de bruit. Le monde n'a pas encore compris la leçon de la mule récompensée qui réclame plus que sa part d'ouvrage.

Avons-nous progressé depuis ces temps? Ce n'est pas aux chiens de Bruxelles que j'oserais le demander.

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