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BRISQUET, CHAUDRON, RÉAUMUR

Après le Tiers État triomphant, le Quatrième État qui se lève commence à faire figure dans le monde. Au delà, quelle couche sociale plus profonde? Rien, semble-t-il. Le dernier échelon de la hiérarchie. Erreur! Voici le Cinquième État muet, fait de nos humbles collaborateurs, les vaillantes bêtes qui, sans autre rémunération que l'aliment de vie, peinent bravement, laissant entre nos mains avides tout le produit de leurs travaux.

Bœuf patient et fort, cheval hardi, chien bon, âne sublime, grâces vous soient rendues à tous qui, sans évoluer vous-mêmes, nous suivez dans nos évolutions de labeur et de misères. Vous donnez votre peine et votre vie pour nous, sans espoir de récompense, sans attente de vieillesse heureuse, sous la méchante main armée de l'aiguillon, du fouet ou du bâton. Je voudrais dire votre histoire, ô frères primitifs qui, vivant pour nous, nous faites vivre encore de votre substance. Il suffirait de montrer véridiquement votre vie douloureuse pour que la lente pitié humaine enfin s'émût des inutiles maux qui vous viennent de l'homme. Par surcroît, nous vous devrions cette dernière faveur, qu'en apprenant à être bienveillants aux bêtes, nous deviendrions, malgré nous, moins durs aux humains.

Je veux conter, aujourd'hui, l'histoire de trois chiens que j'aimais. Ils s'appelaient Brisquet, Chaudron, Réaumur. Je les ai longtemps connus paisibles,

résignés, misérables, s'épuisant en un labeur ingrat, sous les injures et les coups, trop dignes pour se plaindre, trop bons pour se venger.

Brisquet, Chaudron, Réaumur étaient cloutiers de leur état. Oui, cloutiers, faisant des clous, et les vendant au marché. Doit-on dire qu'ils se faisaient aider du père Brossard dans ce travail, ou que le père Brossard se faisait aider d'eux? Je vous laisse le choix du propos. Ce que j'affirme, c'est que, sans eux, il n'y aurait point eu de clous. Le père Brossard battait le fer, mais les chiens faisaient marcher ïe soufflet de la forge. C'était une association où chacun avait le labeur, et un seul des associés le profit. N'est-ce pas déjà mieux que dans les mines d'Anzin, où le détenteur du scandaleux denier empoche le dividende sans' être capable de piquer pour trois sous -de charbon?

La maison Brossard se trouvait juste en face de ma fenêtre, dans la grand'rue du village vendéen où le déplorable écolier que j'étais passait tous les ans un beau mois de vacances. Dès le jour, m'éveillant, j'entendais le soufflet gémir, et le marteau nerveux tinter sur la petite enclume sonore. Au rythme lent ou rapide, aux coups sourds ou répétés pour le plaisir, je devinais, de mon lit, l'humeur de l'ouvrier, et je savais s'il serait tout à l'heure morose ou bavard à son ordinaire. Parfois, d'affreux jurons m'apprenaient que Brisquet ou Chaudron ralentissaient la mesure, ou même, les imprudents, s'arrêtaient tout à coup, pour le plaisir aussi.

Je descendais, et je faisais d'abord ma visite à la forge. La forge se composoit d'un étroit couloir où quatre personnes n'auraient pas tenu à l'aise. Le père Brossard, enveloppé d'un grand tablier de cuir, la casquette de drap noir sur l'oreille, la face char-

bonneuse piquée d'une barbe de huit jours, les petits yeux clignotants, la bouche édentée narquoise à tout venant, tapait gaillardement sur sa petite barre de fer rougie, et ne s'arrêtait que pour la remettre au plus vif de la minuscule fournaise.

Derrière lui, une immense roue de bois, où trottait mon ami Brisquet sur de petites palettes servant de points d'appui. La nature avait fait Brisquet blanc, avec une oreille noire ; Chaudron, couleur de suie, et Réaumur, orangé. Ce dernier, visiblement griffon, les deux autres de race incertaine. L'histoire est muette sur eux. Je sais seulement que Réaumur venait du village de ce nom, situé à quelques kilomètres de là, berceau du grand physicien dont la signature se trouve encore sur l'échelle de nos thermomètres. C'était presque de la gloire : l'excellent animal n'en tirait pas vanité.

Je dois dire cependant, pour être véridique, que Réaumur, plus grand et plus fort que ses deux camarades, travaillait beaucoup moins. Il constituait, en quelque sorte, Y armée de réserve, et ne donnait son labeur que lorsque Brisquet et Chaudron étaient à bout de forces. Cela révoltait mes sentiments de justice. Un jour, je me risquai à demander la raison de cette inique faveur. « C'est par rapport à un de mes amis qui me fa donné », me répondit le père Brossard avec une pointe de sentiment. Je n'en pus jamais savoir davantage.

Ce qu'il y avait de touchant, en dépit de cette inégalité de traitement contre laquelle je ne suis pas fâché de protester une dernière fois, c'était la parfaite entente des trois bons serviteurs en vue du travail commun. Le temps du séjour dans la roue était de deux heures marquées par le carillon de l'église. Au

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signal convenu, la bête exténuée sautait dehors d'un bond joyeux, tandis que l'autre, sans qu'il fût besoin de l'appeler, s'approchait l'oreille basse et s'introduisait péniblement dans l'appareil. Une fois là, il ne fallait plus s'arrêter. La menace de la petite barre rougie aurait donné du cœur au plus feignant, et les jurons préliminaires excitaient le courage du quadrupède souffleur comme du batteur d'enclume lui-même.

Avez-vous jamais regardé le bon cloutier au travail? C'est une joie de le voir marteler le fer qui, sous la main tapante, s'effile à miracle en pointe aiguë. Un coup sec au tranchant de l'enclume, et voilà la tige coupée. Elle tombe alors comme d'elle-même dans la filière surmontée d'une cupule évasée où le marteau, en quatre temps, abat et façonne la tête. Enfin, un petit coup sec de bas en haut sur la pointe fait jaillir, en rouge parabole, le clou nouveau qui va retomber avec une admirable précision dans le petit tas voisin où l'attendent ses frères encore tout chauds des baisers de la forge. C'est un prestige. La main se lève et retombe de droite et de gauche, moins pour faire le clou, semble-t-il, que pour encourager le fera devenir clou de lui-même. Cela se fait tout seul. Aussi, ne manquai-je pas d'essayer. Amère désillusion, le clou ne voulait plus se faire, et le marteau tordait absurdement la barre rebelle.

Le plus curieux c'est que dès que le chien tourneur ne voyait plus son Brossard à la forge, il s'arrêtait de mépris. Brisquet, Chaudron, Réaumur, m'avaient en amitié, mais refusaient de me prendre au sérieux comme cloutier. Je jurais très bien, cependant, et j'agitais furieusement ma barre rougie, mais je ne poussais pas à fond, et, parce que je n'osais pas roussir le poil de la bête j'étais méprisé d'elle, désobéi.

Lamentable enseignement, que j'ai compris quarante ans plus tard. Je n'avais pas plutôt rendu sa place au patron que la roue tournait à plaisir.

Ainsi passait la vie, Brossard tapant, Brisquet, Chaudron tournant, Réaumur flânant à portée de la voix pour l'imprévu. Le dimanche, on fêtait le repos du Seigneur, l'homme au cabaret, les chiens dans la rue en quête d'une rencontre amie. Et puis, à certains jours, sans qu'on sût exactement pourquoi, Brossard fermait la forge et s'en allait à l'aventure. Les bêtes désorientées, stupides d'une oisiveté imprévue, l'attendaient en dormant sur le seuil les quatre pattes étirées en repos. D'autres fois c'était le chien qui courait les champs sans raison, qui s'égarait dans quelque poursuite amoureuse. Alors les deux travailleurs austères payaient de labeur pour le délinquant, accueilli du bâton au retour.

Brisquet, le plus déluré des trois, avait des mœurs d'artiste. Quand sa lubie le prenait, il allait tout droit devant lui et ne rentrait parfois qu'au bout de deux ou trois jours, sa fantaisie passée. Réaumur alors brillait d'un éclat non pareil, travaillant bravement sans se plaindre, comme pour excuser l'absent. Réaumur avait du cœur. Il avait aussi, comme son homonyme du thermomètre, le sentiment de Tordre dans la nature, et de la nécessité des lois.

La loi qui s'imposait entre toutes à cette conscience à quatre pattes, c'était le respect de la propriété. Aux jours de marché, pendant que Brisquet et Chaudron allaient dévisager, si j'ose m'exprimer ainsi, tous les représentants de la race canine arrivant à la suite des campagnards, le fidèle Réaumur sur la grande place, se tenait aux côtés du père Brossard assis à son étalage. Une grande toile grise étendue

parterre faisait toute la boutique. De curieuses sébiles la meublaient, remplies de toutes les variétés de clous pour la ferrure du cheval, le sabot du paysan, pour les artisans de toute œuvre du village ou des champs. Le panier de la fermière, vidé de ses œufs, de son beurre ou de ses poulets, se remplissait du fret de retour : clous, ficelle, chandelles, serpes et galoches. Que de propos échangés devant l'étalage du père Brossard. Que de cornets d'un gros papier jaune s'entassaient dans les paniers des passants.

Réaumur, immobile sur son derrière, surveillait tout, ne disait* mot, encourageant l'acheteur d'un regard amical, comme pour lui dire : « Prenez de confiance, c'est du travail de nous deux ». On achetait, on s'attaquait de cent paroles gaillardes, et la conversation bien souvent finissait à l'auberge voisine. Brossard pouvait quitter ses clous en toute quiétude, Réaumur veillait sans se laisser tenter par la bouteille. Tout le monde le connaissait, il connaissait tout le monde. Les amis approchaient, choisissaient des échantillons sans qu'il y trouvât à redire. En revanche, un grognement sourd avertissait Y étranger de ne pas se montrer trop familier avec les sébiles. Parfois les paysans plantés là attendaient le cloutier. Réaumur se levait, allant et venant, regardant du coté de l'auberge. Puis, tout à coup, prenant son parti, il éclatait en aboiements de détresse. Et Brossard averti, laissait là son vin blanc pour accourir à l'acheteur.

Il y a près d'un demi-siècle que se passsaient ces choses dans le bourg du Bocage vendéen où je suis né. Je n'ai jamais connu de famille plus unie que celle du père Brossard et de ses trois apprentis, heureusement complétée d'Angèle Brossard, couturière

en droguet. Tous ces gens s'aimaient. Ils se chamaillaient un peu sans doute. Mais quel rustique n'a la main leste, à ses heures, fût-ce envers sa progéniture chérie?

Après cinquante ans de progrès, l'humble ouvrier de village, maître de lui-même, a disparu, pour se perdre, asservi, dans l'usine immense, sous l'inflexible loi du contremaître. Les chevaux-vapeur sans .conscience ont remplacé ses bons aides vivants qu'il aimait, qui l'aimaient. Brisquet, Chaudron, Réaumur errent maintenant sur les routes, guettés par le gendarme destructeur. Depuis que Brossard n'a plus besoin d'eux, l'ancienne amitié est devenue haine, lâche peur, barbarie. C'est le progrès, dit-on. Tant pis !

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