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SANS NOM

La grande place du bourg, en contrebas de la terrasse de l'église, était déparée d'une vieille baraque pelée, lézardée, étayée de poutres pourries, connue dans tout le canton comme lam,aison du potier. Maison mystérieuse, isolée de toutes parts, abandonnée par ses voisines qui s'étaient retirées d'elle pour agrandir l'emplacement offert aux visiteurs beuglants, bêlants ou parlants des jours de foire.

Un grand portail cintré de vieilles planches de chêne étrangement ravinées, orné de ferrures imprévues, donnait accès dans une cour étroite exclusivement occupée par un petit manège à broyer la terre.

Quelques tas de glaise, un fumier de pauvre, des poules mélancoliques complétaient le triste décor. Des parties de toit effondrées avaient jonché le sol de fragments de tuiles moussues. C'était une désolation qu'annonçaient du dehors les yeux vidés des grandes lucarnes noires où les arantèles séculaires arrêtaient le soleil, et la pluie et le vent. Seule, bravant toute crainte, la petite hirondelle bleue, profitant d'un étroit passage, pénétrait avec de petits cris aigus dans ce logis de gobelins et de loups-garous, pour accrocher aux vieilles poutres moisies sa pépiante nichée. Pas d'autre bruit qu'un piétinement sourd, accompagné d'un battement monotone comme d'une roue de moulin.

Qui l'eût cru? Dans le désert lamentable de ce taudis branlant, au centre même du bourg populeux, une active industrie vivait, se développait, prospérait. C'était l'habitation du potier solitaire, dont je n'ai jamais su le nom. On disait : le potier. Noms de baptême et de famille inconnus. Le petit cheval aveugle qui piétinait au manège sur de vieux jarrets tremblants se désignait sous ce vocable : le cheval du potier. Le caniche teigneux, qui jamais ne s'aventurait au dehors qu'à la suite de son maître, n'avait qu'un nom : le chien du potier. Peut-être, un juge d'instruction eût-il été capable d'en savoir davantage. Faute de police en ce lieu béni, chacun se contentait de ces indications sommaires qui suffisaient amplement à tous les besoins des relations quotidiennes.

C'est par le chien que j'obtins accès jusqu'à l'homme. Un jour, passant devant la porte ouverte, je fus salué d'un aboiement amical, politesse que je récompensai d'une de ces brioches dites poupées dont la localité se glorifie. Tels furent mes premiers pas dans l'amitié

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du potier. Car, après maintes prévenances réciproques du chien et de l'enfant, je m'enhardis jusqu'à pénétrer dans la cour où le misérable poney pétrissait sa glaise ou se reposait, suivant sa fantaisie. Par les portes, grandes ouvertes, j'apercevais une accumulation de poteries de toutes formes et de toutes couleurs, d'innombrables débris entassés au hasard, mille choses invraisemblables piquant ma curiosité de voir et de savoir. Un pas encore, et voici alignées, sur de longues files de planches, des formes indéfiniment répétées, de nuances attendries, invitant l'œil et le doigt, fraîchement échappées du tour, parées de je ne sais quelle virginité dont les dépouillera la fournaise.

Enfin, cédant à l'invitation ronronnante du tour, je franchis le seuil, et le grand mystère se découvre à mes yeux ébahis. Dans le grand atelier de terre battue, au milieu d'un peuple de jarres, d'urnes et d'amphores éprouvées par le feu du four ou le choc des humains, le grand potier, tout jaune de terre luisante de l'occiput aux sabots, est aux prises avec la matière en danse giratoire. A peine un léger balancement du corps indique-t-il le mouvement de la pédale. L'œil fixé sur le petit pain de glaise qu'il vient de jeter sur le tour, l'homme plonge les deux mains en pleine pâte, et tout aussitôt quelque chose de vivant se dresse sous ses doigts, qui devient coupe tournante, s'évase en écuelle fantastiquement mouvante, monte en amphore toujours changeante, s'aplatissant, s'étirant ou se renflant, palpitant sous le doigt en apparence immobile de l'ouvrier hypnotisé de son œuvre.

Le sabotier chante, le forgeron bavarde et rit, le cloutier accompagne ses lazzis du tintement joyeux de son enclume. Le potier, comme l'homme de la charrue, est muet. L'effort d'attention est trop grand de

celui qui est aux prises avec la terre, soit qu'il la dispose en sillons, soit qu'il la sente frémir avec docilité sous sa main pour se plier voluptueusement aux caprices de sa fantaisie. Le potier, d'un imperceptible mouvement dompte la matière évoluant sous ses yeux en des formes d'art éternellement changeantes, qu'une valse fantastique, dans une buée de claire vapeur, entraîne en un tourbillon de caprices aussitôt réalisés que conçus, aussitôt disparus que réalisés. Le potier est créateur, créateur d'art, dans l'émerveillement perpétuel des frêles fleurs d'argile vivante dont les pétales naissent, se transforment et meurent de sa volonté, de son souffle, de son regard. La seule peine, semble-t-il, c'est d'arrêter l'extase avec le tour, et brusquement de ramener à la réalité d'un peu de terre jaune le prodige décevant des muantes formes de rêve. Plus haut l'imagination s'envole, plus durement la folle retombe. Par bonheur, nulle chute qui guérisse de l'envie des hauteurs. Un autre pain de glaise, et la la fête recommence.

Ces pensées obsédaient-elles l'esprit de mon potier? Je l'ignore, car l'homme qui m'accueillit tant de fois d'un aimable sourire, ne desserrait pas volontiers les lèvres, même pour un bonjour. Ce dont je suis sûr, c'est qu'un clignotement de paupières, une légère trépidation des lèvres, une imperceptible palpitation des narines accompagnée de reniflements sonores, accusaient chez mon ami une joie contenue dont j'ai plus tard retrouvé les signes chez ses confrères. Ce n'est pas que le potier du Bocage fit des merveilles. Mais l'ignorant qui voit une cruche ne sait pas par quelles formes féeriques elle a passé avant de s'immobiliser dans la prose où elle achève de mourir. On ne sort du four qu'une momie figée, pétrifiée. C'est une

vie d'idéale fantaisie qui s'agite sur le tour. Jugez des joies du potier sur ce qu'il voit, non sur ce qu'il fait.

Le mien faisait des ôuies, sorte d'amphore pansue surmontée d'un petit téton creux d'où l'eau claire s'épanche, des ponnes, grandes écuelles à bec où le lait monte en crème, mille choses du plus commun usage qui ne m'intéressaient plus dès qu'elles avaient quitté leur poésie mouvante pour l'immobilité dernière.

J'ai passé dans l'étrange atelier beaucoup d'heures, les yeux écarquillés, sans rien dire, et j'ai pris là le goût d'un métier qui m'aurait donné plus de joies que la politique, si j'ose m'exprimer ainsi. C'est là que j'ai pris l'amour de la bonne terre plastique que l'homme façonne et modèle, où le Japonais dédaigneux du tour, se plaît à marquer, d'un doigt féminin, la discrète empreinte de sa sensation fugitive, de sa passion, de sa vie.

Mais il faut revenir au potier de Vendée, car j'ai tout dit, sauf précisément ce que je voulais dire. Je n'ai point d'histoire à conter, puisque la particularité des trois amis, homme, chien, cheval, c'était de n'avoir point d'histoire. Ils vivaient d'une vie monotone et tournante, qui les ramenait éternellement au même point de départ, tous les trois ignoblement couverts de terre jaune, cheveux, crins ou poil frisé. A certains jours, la provenance de glaise changeant, le trio devenait rougeâtre : c'était Tuniaue distraction.

Ainsi vivaient dans le silence ces trois prolétaires à deux pieds et à quatre pattes, le quatrième et le cinquième État de la hiérarchie sociale, associés dans un commun effort de vie. L'homme tournait ses pots, les. cuisait, et jamais ne paraissait au marché ou à la foire, ayant je ne sais quel traité avec un industriel

qui le débarrassait de sa marchandise. Le petit cheval aveugle tournait philosophiquement dans son manège, sans même s'inquiéter de savoir quel jour il était ocreux ou rose. Quelquefois il s'arrêtait court et le bon potier ne le gourmandait point. La bête pensait, sans doute, creusait quelque vieux souvenir ou simplement se reposait, et puis, pour rompre la fatigue du repos, reprenait son voyage circulaire.

Et le chien ? direz-vous. Voilà justement le problème. Comparant le chien du potier avec ses trois voisins peinant chez le cloutier, je m'étais souvent demandé ce qu'il faisait dans cette association de frères. Un jour je me hasardai à demander pourquoi lui seul ne tournait rien. Un vague haussement d'épaules fut toute la réponse.

Je voyais le caniche oisif aller, venir, toujours inutile, souvent nuisible, et sans bien m'en rendre compte, je l'aurais volontiers classé dans le Premier État, celui qui vit des autres. Le drôle aboyait aux trois poules déplumées pour les empêcher de pondre, ou franchissant en plein galop les rangées de poterie, accrochait une buie au passage, ou levait irrévérencieusement la patte sur quelque cruche virginale. Jamais un mot de réprimande : c'était exaspérant. Et toujours cette question se posait : de quelle utilité le caniche pour les deux autres?

Après deux fois vingt-cinq ans de réflexion, je crois que j'ai fini par comprendre. Il les aimait.

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