‹ Le grand PanChapitre 28 sur 66 · INTERVIEW · texte numérisé non relu

INTERVIEW

A Jean Ajalbert.

Puisque vous m'avez sacré reporter, vous comprendrez, mon cher ami, que j'aspire à me montrer digne de l'emploi où me voilà promu. L'occasion m'a paru bonne pour aborder l'interview. La mode en a vieilli sans doute, mais un débutant n'y regarde pas de si près.

Qui voir? C'est la question. J'ouvre les journaux et je trouve que le chancelier de l'Empire allemand vient de donner sa démission. Ce serait bien mon affaire, si la WilhelmStrasse n'était hors de portée. Et puis, je vais vous dire un grand secret. Un homme d'Etat, digne de ce nom, ne sait jamais la veille ce qu'il fera le lendemain. Si l'empereur Guillaume en personne nous ouvrait jusqu'aux replis les plus cachés de son âme, nous y trouverions, sans doute, le plus étrange salmigondis d'idées justes et de notions

fausses, de vues claires et de préjugés ridicules, de sentiments généreux et d'égoïsme mesquin. C'est l'homme lui-même. Seulement, lorsque cet homme dispose du sort de quarante millions de ses contemporains, sans parler d'autres millions exposés au contre-coup de ses fantaisies, on aimerait à savoir quelle destinée nous prépare ce cerveau inquiétant. Il n'en sait rien lui-même, en vérité. Le pouvoir exorbitant dont il dispose lui rend-le mal plus aisé que le bien. Voilà tout l'enseignement d'une causerie entre reporter et César.

Foin «des hommes donc, qui, s'ils savaient, ne diraient rien, et qui s'empressent de si bon cœur, en revanche, à nous confier ce qu'ils ne savent pas. Je veux interviewer les choses. Celles-là du moins sont accessibles à tous. Elles parlent très haut à qui sait les entendre. Surtout, elles ne mentent pas. Justement, depuis mon retour, je n'ai pas vu le bois de Boulogne. C'est un ancien .mi. Je suis sûr qu'il a quelque chose à me dire, ce vieux routier qui joint à tous les secrets de l'herbe et de l'arbre toutes les confidences de Paris.

En route ! Un beau soleil d'automne, froid comme des premières matinées d'avril, les Champs-Elysées tristes, les arbres nus, la Marseillaise de Rude sous un échafaudage, en proie à quelque malfaisant gratteur, de petits pigeons bleus qui se querellent sur la tête du Napoléon de pierre, une porte immense d'azur. L'avenue du Bois est déserte. Deux cavaliers dans la boue. Une brise fraîche, des flaques luisantes où s'éclabousse une jolie Anglaise, jaune et vert, relevant de ses grandes mains le petit jupon qui refuse de cacher deux grands pieds. Des pelouses vertes, des massifs éclatants de sauge pourprée, et puis tout d'un coup le

feu d'artifice de l'automne, une grande flambée violente, jaune, rouge, verte, fauve, comme de cent feux de Bengale mêlant leurs tons mouvants, pour les aviver ou les dégrader à l'infini.

Alors, je comprends ma folie. Ce n'est pas une plume chargée d'encre qu'il faut ici, c'est un pinceau de pourpre et d'or avec la main de Claude Monet au bout. Vous rappelez-vous Monet à Vernon, il y a deux ans, avec ses quatre toiles devant son champ de coquelicots bordé de grands ormeaux chenus. Tout le jour l'œil recevait, la main rendait. Et à mesure que le soleil montait, la toile du matin était délaissée pour celle de midi abandonnée à son tour dès que les rayons obliques avaient changé l'éclairage. Mêmes arbres, même morceau de terre. Combien différente la vie des choses en ces quatre toiles. J'en ferais dix, disait Monet. Ici je lui en voudrais cent, car tout change par à-coups et se dépêche de vivre dans la brusquerie de l'automne bousculé par l'hiver.

Tout à l'heure, le ciel était bleu, il est tout gris maintenant avec des éclaircies inattendues de soleil. Une bande noirâtre à l'horizon annonce la lourde calotte de plomb qui est au-dessus de ma tête pendant que j'écris. Que de rapides transitions, que de retours suivis de rechutes nouvelles! Je rêve Monet courant devant ses toiles, notant d'un coup vif au passage l'impression fugitive que l'œil s'efforce en vain de retenir, tout aussitôt remplacée par une autre qui paraît encore plus précieuse et plus belle, jusqu'à ce qu'elle cède à son tour devant l'aspect nouveau qui nous frappe et s'enfuit.

L'arbre d'août, immobile sous le ciel de feu, sembla privé de vie. Jamais il ne sera plus mouvementé, plus vivant qu'aux approches delà mort. Octobre le prend,

le cingle de pluie, le fouette de vent, l'enveloppe de ses tourbillons, emporte la feuille desséchée, laissant le bois dépouillé préparer dans le silence la revanche du bourgeon. Qui donc a parlé de la mélancolie de l'automne? Autant dire la mélancolie des batailles. C'est la lutte des éléments déchaînés contre la vie de la terre, et le flamboiement des cimes paraît comme la rouge lueur qui flotte au-dessus des grandes mêlées. Bataille de vie, non de mort. Où la vie seraitelle plus intense que dans l'ardeur du combat? Toutes ces flammes d'or dont nous salue la sève finissante ne sont que le signe avant-coureur de la petite feuille cendrée qui déjà se prépare, au réservoir souterrain des forces éternelles.

Pour l'heure, nous sommes en pleine mêlée, car la terre est jonchée de feuilles dorées, qui éclairent le sous-bois d'une lueur chaude et vibrante. La lumière maintenant vient du sol sous le ciel terne. La rafale pousse devant nous comme une grande vague feuillue qui s'éparpille et se rassemble en tourbillons pour s'élancer dans l'air au-devant de l'essaim qui tombe des sommets. Sous l'eau limpide et noire glissent de grandes feuilles noyées, déjà couvertes de limon. Flottant à la surface, le tapis diapré des dernières venues attend l'heure de les rejoindre sous le tremblant linceul.

On ne décrit pas l'enchevêtrement des batailles. Les chênes fauves se mêlent aux marronniers d'or, l'aCacia glauque à l'érable en feu qui semble un soleil dans la nuit des sapins verts. Comment dire cette splendeur? Autant fixer les tons de l'incendie. C'est une orgie de flammes au vent. L'allée de la Reine-Marguerite brûle d'une grande lueur orange. Les lacs sont des miroirs laiteux encadrés d'or rouge ou brun. De grands peu-

pliers balancent de rares feuilles d'un vert attendri, épuisé. Le sumac étend des palmes de pourpre. Un tilleul argenté dresse ses houppes blanches à côté du merisier sanglant. Chaque pas est une surprise, un émerveillement.

Personne. Des hommes de chevaux promenant leurs bêtes, une élégante promeneuse solitaire qui se trouve — ô honte — la première au rendez-vous, un député porteur d'un nom illustre, plus connu sur le turf que dans l'hémicycle parlementaire, etc'est tout. Lapelouse grisonnante de Longchamps tristement vide, dominée du Mont-Valérien toujours vert et du moutonnement jauni de Saint-Cloud. Le petit cimetière paraît tout noir avec ses ifs immuables. Pas un cri, pas un chant dans l'air sonore chargé de senteurs mouillées. Des corbeaux isolés passent muets dans le ciel blanc. Une troupe d'étourneaux remonte vers Suresnes. Il est ^temps de partir, puisque Monet ne vient pas et que je ne saurais rendre le prodige que je vois, l'infini que je sens.

Je traverse à nouveau la forêt flamblante, ébahi des acacias verts frangés de chrome, des ifs aux aiguilles caduques de rouille empourprée, m'enivrant à longs traits de tous les tons de soleil fixés pour un jour sur la terre, ébahi de tout, aimant tout, l'herbe qui va mourir pour renaître, l'arbre décharné dont l'ossature frissonne sous le vent en attendant la prochaine feuillée, le lapin qui détale et la pie qui sautille dans le chemin.

A la Porte-Maillot, je rencontre un grand platane sur un chariot à six chevaux. Racines emmitouflées de branches de pin, il s'en va tristement je ne sais où. Après le concombre fugitif d'Octave Mirbeau, comment s'étonner du platane voyageur? L'an dernier, quand je me plaignais du dommage que faisait au Bois de

Boulogne je ne sais plus quel vélodrome récemment installé, M. Paschal Grousset me répondit : « Ce n'est rien : on déplacera seulement quelques bosquets. » C'est pour quelque raison de cet ordre que le grand platane se promène.

Maintenant je sais bien que la règle du genre veut qu'il soit dit au moins quelques paroles dans toute interview bien ordonnée. Sachez donc, Ajalbert, que le Bois n'est point demeuré muet. Voulez-vous sa confidence?

« Bons Parisiens, qui vous ébahissez à la vitrine de Goupil devant des toiles que les Américains couvrent d'or, pourquoi laissez-vous votre Bois se donner à lui seul la grande fête de couleur où il vous convie inutilement, hélas? Ces prés, ces arbres, cette lumière que vous admirez chez Goupil, ne sont que la faible répercussion sur l'homme, des vrais prés, des vrais arbres, de la vraie lumière. Pourquoi vous refusezvous l'impression directe delà nature? Le tableau est immuable. Que n'accourez-vous à la scène éternellement changeante, au grand spectacle de la vie éternelle des choses?

Je veux que dans les tableaux l'artiste ait mis sa personnalité. Que ne mettez-vous la vôtre dans la contemplation de la terre vivante, mourante, renaissante?.. Chacun de vous peut emmagasiner en son âme une plus belle collection d'impressions d'art que Vanderbilt ou Rothschild n'en peuvent amasser dans toutes leurs galeries. Hâtez-vous d'accourir au grand combat de la nature qui est l'image du vôtre. Voyez, admirez, et apprenez, par l'arbre qui lutte, meurt et renaît, que la défaite d'aujourd'hui n'est que la préface de la victoire de demain. »

Voilà, hâtivement résumé, ce que j'ai recueilli du

langage du Bois. Etrange interview, dira-t-on. Peutêtre. Il y a dans tout entretien ce qu'on dit et ce qu'on suggère. Pour qui l'aime, pour qui sait la comprendre , la grande nature sera toujours un plus grand maître que le plus savant, de science ou d'art, ou le plus éloquent des hommes. Parisiens, allez au Bois. Les lauriers ne sont pas coupés.

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