LA VOIE TRIOMPHALE
Des architectes, des maçons, des législateurs aussi, projettent de remanier Paris. L'entreprise serait digne d'éloges s'il s'agissait d'assainir nos déplorables faubourgs, de créer au centre de la ville les grandes voies d'accès qui faciliteraient la circulation régulièrement interrompue à certaines heures du jour. Mais c'est de quoi il ne parait pas que l'on se tourmente.
Nos fabricateurs de bâtisses et de lois s'émeuvent d'autre chose. Ils rêvent moins d'accommoder Paris aux besoins de sa vie quotidienne que d'éblouir le monde de leurs conceptions merveilleuses. L'un veut replacer sur les socles du pont de la Concorde les lamentables statues qui déshonorent actuellement la grande cour du palais de Versailles. L'autre veut défiler entre des marbres modernes. Un troisième démolit le Palais de l'Industrie, ce dont je le loue, pour en rebâtir un autre, ce dont je le blâme. Après le grand massacre des ormeaux de l'Esplanade, on amène la perspective des Invalides au carré Marigny. Et puis-
qu on a mis la pioche aux Champs-Elysées, voici qu'on lance l'idée de décorer la noble avenue d'une double file de statues, pour faire processionner bizarrement notre histoire, de Ramsès II à Napoléon. Ce projet de voie triomphale met surtout les imaginations en émoi.
L'Exposition de 1900 est l'occasion naturelle de ce dévergondage de magnificences. Je vois que des écrivains sont hostiles aux grandes foires décennales de Paris. Il y a en effet beaucoup à dire contre ces tumultueux campements de toutes les industries du monde en plein cœur de notre ville. Sans parler de la vie parisienne troublée, faussée, ahurie par l'interminable carnaval des nations, il faut avouer que des vestiges de fêtes comme la ferraille de la tour Eiffel, ne sont pas pour nous inspirer l'amour de ces manifestations plus ou moins grandioses de l'activité humaine.
Mais je comprends mal pourquoi l'on essaye de lier cette question à celle de la décentralisation, dont la cause ne saurait gagner à être posée dans ces termes.
J'aime infiniment la province, et je la souhaite à la fois plus forte et plus libre. Je n'aime pas moins Paris, cette ville par qui je suis Français, comme disait Montaigne — bon Périgourdin cependant. Décapitaliser Paris, c'est décapiter la France, et ce n'est ni Nancy, ni Bordeaux, ni Marseille qui en pourraient profiter. L'Ile-de-France demeure comme le grand Champ de Mai de la tradition des ancêtres, le point de rencontre des multiples génies de son territoire divers, pour l'heureuse fusion des âmes dans la grande pensée française. Libérer la province des chaînes qui l'enserrent, c'est affranchir aussi la capitale détournée de sa fonction légitime. Qu'a cela de commun avec l'idée de rapprocher, à des intervalles
déterminés, les différents produits de l'industrie des hommes pour des comparaisons suggestives? La seule critique à relenir de cette discussion confuse, c'est qu'en des temps de propagation foudroyante de toutes les découvertes humaines, il est sage d'espacer largement ces grandes assises du travail, si l'on en veut faire autre chose qu'un vain spectacle de badauderie, doublé d'une exploitation d'hôteliers.
Quoi qu'il en soit, l'Exposition de 1900 se prépare, et s'il ne nous est pas donné d'émerveiller les peuples de la terre par le spectacle d'une conduite avisée de nos affaires, peut-être au moins les étonnerons-nous encore par les ressources infinies de notre art. Point n'est besoin, pour cela, de peupler nos Champs- Elysées de blancs fantômes de marbre. Parmi les objections qui se présentent en foule, quelques-unes sont si fortes qu'il suffit vraiment de les indiquer.
Et d'abord, comment oserait-on porter la main sur cet ensemble merveilleux de monuments et de jardins qui mêle, dans une diversité puissante, l'élégante harmonie des grandes lignes de pierre à la belle ordonnance des avenues ombreuses, éclairées des gazons verts, empourprées des jaillissements fleuris?
Du Louvre au Bois, Paris est un incomparable objet d'art. La disparition des Tuileries, dont le pavillon central masquait heureusement l'asymétrie du Louvre en jalonnant de son drapeau l'axe de la grande avenue, a laissé sans point de repère le regard du promeneur descendant de Viïtoile. En revanche, le Louvre s'est ouvert aux arbres, aux pelouses, aux fleurs qui formeront, depuis Saint- Cloud, un parc ininterrompu, quand on aura peuplé de verdure le désert du Carrousel, et sauvé du fonc-
tionnaire malgache, qui y répand sa folie, les tristes parterres sur remplacement du palais brûlé.
L'ancien jardin des Tuileries, bien déchu de son ancienne splendeur, a subi, depuis vingt ans, les pires mésaventures. Ses beaux marronniers sont morts. Quelques rares témoins des temps passés attestent, seuls, la majestueuse futaie séculaire. Le sol en contre-bas, fatigué d'un trop long effort, absurdement remblayé de plâtras, ne fournit plus qu'un maigre aliment aux plantations nouvelles. Le pont de Solférino, qui veut rejoindre la rue de Castiglione, a déjà menacé de fiacres et de camions la paix des promeneurs. Près du bassin, sillonné des petites voiles blanches, on installa, pour quelques mois, à l'occasion de la dernière Exposition, un panorama qui, depuis cinq ans, refuse de s'en aller et qui, par la contagion de l'exemple, sera, sans doute, à la prochaine foire, rejoint par d'autres exploitations d'art ou d'industrie. Cependant, c'est toujours le vieux jardin où la vie de Paris et de la France a passé. Rois et Conventionnels furent là, tragiquement mêlés : traces effacées, souvenirs immuables. La terrasse du bord de l'eau, suivant la courbe molle de la rive, déroule encore ces spectacles charmants du fleuve où se plaisait Callot, aujourd'hui moins pittoresques, semble-t-il, toujours de l'homme pourtant, et, par l'humanité grouillante, appelant l'art toujours. Les grandes avenues sont demeurées comme pour marquer le passage de l'histoire. Et dans l'ombre claire des jeunes platanes, l'heureux gazouillement de volière dénonce l'enfance de Paris qui vient mettre ses jeux sur le théâtre même du drame des ancêtres.
La grande place merveilleuse offre alors dans un ôblouissement de lumière le spectacle inouï de ses
Villes de pierre, immobiles dans l'agora, délibérant en cercle, la main sur des canons, des charrues, des outils. L'une, voilée de deuil, prend à témoin tous les hommes qui passent, Germains comme Français. Les autres, de sérénité souveraine, attestent la virile confiance dans ce qui doit venir. L'histoire de la France actuelle est là. De tous points du globe, l'étranger vient, regarde, comprend peut-être...
Et comme le soleil décline, voilà que des profondeurs de la ville un sourd grondement, qui bientôt croît et monte, annonce la grande cohue d'oisiveté heureuse se ruant au repos après les anxiétés, les tourments des affaires ou des plaisirs. C'est lo. défilé parisien des joies bruyantes, le carnaval quotidien de tous les mensonges de luxe ou de bonheur, l'étalage de tout ce qui brille, de tout ce qui feint, de tout ce qui trompe ; manteau de faste cachant mal l'ennui des vies blasées, le dégoût des espoirs trahis, l'angoisse des chances hasardeuses follement escomptées. La grimace du rire déguise l'âme à souhait, et quand la joyeuse mascarade s'élance des rues ombreuses dans le grand cadre de verdure et de pierre, c'est une fête de gais visages, une harmonieuse diversité de couleurs vivantes, comme il n'en est pas sous le soleil.
L'élégante colonnade de Gabriel s'entr'ouvre, et du profond vomitoire dominé du fronton grec baigné de lumière bleue, la foule jaillit en un joyeux tumulte dont le flot s'étale pour engouffrer ses vagues moutonnantes dans la somptueuse baie feuillue qui l'invite de ses ombrages, de ses rires, de ses fleurs. Depuis les chevaux de Marly jusqu'aux pelouses de Longchamps, le flux de l'immense marée emporte, pour l'oubli d'une heure, tristesses et joies mêlées que le
reflux ramène aux réalités délaissées, patientes en Fattente de leur proie. Dans la pourpre du couchant, Tare épique dresse sa masse sombre, couronnant l'horizon, ouvrant superbement sa pierre triomphale aux suprêmes flamboiements du jour. De l'aveuglante fournaise aux gerbes embrasées déborde maintenant un noir bouillonnement de peuple assagi, silencieux, rêveur, déjà repris par la ville aspirant toute vie. C'est le Paris de tout à l'heure qui refait, dans une vague mélancolie, le chemin parcouru dans la joie, regarde sans le voir, sous le ciel ardoisé, le grand pointement rose de la pierre des Pharaons, savoure pour dernier plaisir le frais bruissement des fontaines jaillissantes, et yeux clos, poings fermés, retourne à la gueule d'enfer.
Et dans ce désordre d'âmes brûlées, dans ce drame vivant des passions humaines, voilà qu'on imagine de jeter de pâles figures de pierres, figées théâtralement dans un geste sublime pour nous enseigner je ne sais quoi. On prétend aligner toute la France historique en bordure, pour faire défiler devant elle Paris, la France et le monde. Qui passera la revue, les marbres ou les vivants? Qui jugera? Qui sera jugé?
La statue qui demeure, par le contraste amoindrit l'homme changeant; et la foule mouvante, tout aux émolions passagères, contemple, dans l'inconscience, ces témoins inanimés des âges disparus. La forme vague, sans accent, bien loin d'attirer la pensée, la rejette dans la vision intérieure toujours plus séduisante et plus belle. Sans doute, le génie du statuaire peut, à ses heures, incruster l'âme dans la pierre. Mais qui décidera du génie ? Quel triste fou acceptera de faire la sélection de l'artiste et du modèle ?
Les statues demeurent, disais-je. Chance funeste,
car l'emblème que notre subjectivité met en elles, change avec la fortune de l'heure, et la voie triomphale n'aurait pas plutôt complété son cortège d'hommes divinisés, que l'œuvre serait à reprendre, tant à cause des nouveaux dieux que des jugements changés sur les anciens. Je prends le cas le moins contestable, celui de Jeanne Darc. Qui ne sent que l'héroïne d'Orléan^ doit à nos défaites de 1870 une notable part du renouveau des hommages populaires?
La Grèce, qui tailla le marbre pour mêler familièrement le peuple des vivants à la foule des dieux, conciliait toutes les manifestations de vie dans le culte impartial qui s'étendait jusqu'aux dieux inconnus. Une si compréhensive bienveillance, franchissant l'incertaine limite des demi- dieux et des mortels, permettait d'accueillir indistinctement toute renommée, à mesure que le temps versait sa paix sur les humains. Encore était-ce l'œuvre des générations successives, et Athènes elle-même se fût trouvée fort en peine, si on l'eût invitée à décréter en bloc l'universalité de ses gloires. En tout cas, l'idée ne lui fût pas venue qu'elle pouvait faire œuvre d'art en pétrifiant, d'un coup de baguette, tous les grands hommes du passé. Elle savait qu'il faut le temps au génie luimême : le temps et la liberté.
Et nous, engagés dans des luttes mortelles, incapables de l'antique sérénité, tout à la passion du combat, nous décréterions, suivant le caprice d'une fantaisie passagère, je ne sais quelle histoire sur commande, que l'art industrialisé devrait fixer pour les âges futurs? Il n'y a pas de plus grande folie. Arrêtons-nous au seuil de l'acte. Laissons l'ensemble de nos grands hommes à l'Histoire qui lentement donne à chacun sa juste place: et gardons-nous de
l'art spécial, qui fait tordre Diderot sur sa chaise au boulevard Saint-Germain, et cavalcader Velasquez, une fleur à la main, au jardin de l'Infante.
S'il faut toucher aux Champs-Elysées, que ce soit pour les débarrasser des encombrantes bâtisses qui prospèrent de la végétation détruite. Moins de pierres ; plus d'arbres. Moins de monuments: des gazons, des eaux, des fleurs. Moins de statues: des hommes. Moins d'emblèmes: des actes. Au lieu d'épuiser l'art de notre temps dans la recherche imposée des gestes du passé, livrons-lui librement notre vie, et tâchons, s'il se peut, de fournir matière aux génies des âges qui viendront.
Pour faire une voie triomphale, la sagesse commande peut-être d'attendre que nous nous soyons fait des raisons de triompher.