VILLÉGIATURE DE PARIS
Paris esta la mer, aux villes d'eaux, sous les grands ombrages, partout, hormis dans ses murs. La ville désencombrée, plus spacieuse, de mouvements ralentis, d'allure libre et tranquille, étale sa nonchalance à l'ombre de ses platanes, au frais de ses fontaines ou dans la pleine lumière d'un ciel poudreux d'où tombe sans relâche une pluie drue de soleil. C'est le Paris heureux, le Paris reposant du Parisien professionnel retenu par la solide entrave de la tâche quotidienne, le Paris inconnu de X amateur qui, ne sachant
de la Ville que ses lieux de plaisir ou d'affaires à outrance, piétine dans le cercle étroit des relations mondaines dont il se fait un univers, s'use dans le pesant ennui de l'inutile meule, et se console par la prétention d'attacher sur lui les regards de toute la terre.
Ces nomades partis, le Paris du travail continu se retrouve et se reprend à jouir de la paix de ses rues reconquises. Le sort est dur de ne pouvoir se dégager de la chaîne, de n'attendre, après le labeur du jour, que l'aube d'un nouveau labeur, recommencement éternel du monotone effort qui ne sera rompu que par la trêve du tombeau. La joie n'en est que plus grande des heures de détente et de réparation, quand chacun subit vaillamment même fortune, encouragé par le commun exemple, loin du spectacle des extravagances qui sèment, en certains jours, la haine et la révolte au cœur des plus résignés.
L'agitation factice a disparu pour un temps, et la grande ville, devenue paisible province, ne connaît plus que les remous réguliers de la vie laborieuse. La sortie des ateliers est moins bruyante dans les chauds effluves des beaux soirs : on parle plus bas, on va d'un pas plus nonchalant. Les cabarets ont moins de querelles. Les rires sont plus discrets. Devant lesportes, les ménagères font cercle sur quelque escabeau de fortune, ressassent les commérages du quartier, discutent le fait divers, s'émerveillent des denrées dont le prix monte ou descend. Les enfants, demi-nus, barbotent dans le ruisseau, s'éclaboussent ou se font du premier débris rencontré le jouet qui les tiendra tout un soir attentifs. L'homme, attablé plus loin sur la chaussée voisine, oublie l'abêtissant labeur dans la gaieté des alcools brutaux ou dilués, discute railleusement des
hommes, se complaît à l'illusion de philosophie des faciles doctrines, s'égare dans les détours des reconstructions sociales, coupe d'un plaisant rêve le pont noir de l'impitoyable réalité d'hier à l'impitoyable réalité de demain. Les petits marchands rentrent, des femmes rôdent, des êtres douteux passent incertains de leur but, vaguement offerts aux chances de l'occasion. Le bon sergot, fatigué de l'inutilité de sa faction, se fait lentement circuler lui-même. C'est le soir du faubourg.
Là seulement la vie est demeurée vivante. Les grandes voies tapageuses sont muettes maintenant. Le commerçant quitte la boutique pour sa villa, dès la soirée venue. Le désert se fait. Le boulevard luimême est aux Anglais, aux Américains qui font Paris par devoir, aux Allemands qui viennent reconnaître, aux provinciaux qui montrent la grande ville à leurs collégiens.
L'aimable promenade du fleuve pourtant reste grouillante, affairée, en proie à tous les mouvements d'une activité qui n'a point de relâche. De Bercy au Point-du-Jour, la grande coulée verte glisse voluptueusement sa caresse fluide sur la croupe de pierre des berges embrasées. Enserrant ses îles, élreignant sa Cité, l'eau courante, fidèlement escortée sur chaque rive de l'ondulante procession de verdure, s'attarde en paresseux détours, se brise aux arêtes des arches, se retrouve en volutes bouillonnantes, entraîne joyeusement la péniche ou résiste au remorqueur haletant. Et sur le fleuve agité qui vivifie Paris de sa fraîcheur, un fleuve d'air invisible, entraîné par le flot, balaye plaisamment sa vallée citadine d'un joli remous de brise, égayé le cadre automnal de l'agitation bruissante des grands peupliers.
Le soleil qui se lève au chevet de Notre-Dame dresse, au matin, sur Paris, l'imposante grisaille éclairée, comme par transparence, des milles reflets du prisme s'accrochant aux statues, aux bêtes monstrueuses, se jouant dans les caprices du décor, subtilisant la lourde masse dans la poudre de lumière. L'eau fuit dans le heurt courroucé des petites vagues querelleuses. L'antique témoin des âges résiste à son effort, et, ce soir, quand le coteau vert, de Meudon, qui barre le fleuve, comme pour le garder plus longtemps dans l'enceinte de pierre, coupera de sa crête sombre l'incendie du couchant, toute la basilique embrasée dardera dans un ciel d'acier des fusées de pourpre et d'or éclatant en fourmillements d'étoiles.
Quelle plus belle villégiature que le pont du bateaumouche? Avec la courbe molle de ses quais fermant l'horizon d'une claire forêt dominée des sommets déchiquetés de pierre et d'ardoise, Paris déroule ses grands décors d'histoire, et toutes ses mimiques de vie. Le bruit humain perdu dans l'espace, des êtres bizarrement empressés courent en silence sur l'arc délié des ponts, comme ces figurants de théâtre qui passent d'une coulisse à l'autre, pour donner l'illusion delà vie ambiante. Ici c'est vérité. Ce sont de vrais hommes lancés en parabole aérienne, de rive en rive, par l'infatigable raquette des besoins, des désirs, des passions de l'humanité diverse. C'est.la vie réelle qui bouillonne de droite et de gauche, sous ce ciel dur, chargé de sombres vapeurs.
Et voici qu'au milieu de ces cuves d'enfer le frais Léthé promène le charme de son flot apaisant. On accourt, le passant s'arrête, et, regardant les glauques profondeurs, trop souvent se dit, en effet, que l'irrésistible pente invite les pires douleurs à l'océan d'oubli.
Mais, avant de céder à l'attirance, avant d'accepter l'offre tentante, on a résisté, on a refusé cette lâche paix trop facile, on s'est rejeté dans la vie pour les luttes mortelles, gardant au plus profond de l'âme, comme suprême recours, la douce vision qui fortifie le courage par la sécurité du grand repos après le grand effort.
Qu'importe cette psychologie du passant, accoudé sur la balustrade de pierre, à la population du grand boulevard fluvial qui vit dans l'intimité de l'eau courante? Ce qu'ils attendent, ceux-là, de l'élément ami, c'est le labeur quotidien, l'entretien de la vie par les activités de la vie, ou le délassement du corps, ou l'engourdissement de l'esprit. Tous, peuple. Rien des croisades ou de la banque. De curieux ménages dans le flanc rebondi des énormes chalands qui, sans parler des vins, nous apportent de rivières en canaux et de canaux en rivières, la houille de Belgique et du Nord, le bois, le charbon des Ardennes ou du Nivernais, la brique et la pierre, les fers, la farine, les sucres, les fourrages. A l'ouverture d'une trappe imprévue quelque forte gaillarde apparaît, préparant pour la toilette du matin l'enfant ébloui du grand jour. Le linge blanc à la brise, la mince fumée bleue du poêle attestent les devoirs du foyer, comme les caisses de fleur et l'oiseau familier en disent les plaisirs. L'homme, étendu tout de son long à la barre dort, ou cuve sa fatigue, cependant que le bon chien policier, l'œil au guet, l'oreille auvent, épie l'ennemi absent, prêt à donner l'alarme avec ou sans raison. Tout ce monde, uni de sentiments forts, vit sur l'eau, y prospère, passant de pays en nays nouant des amitiés aux étapes, sur les berges boueuses ou fleuries, alimentant Paris de la mine, de la carrière, de l'usine ou de la forêt. La grande ville
reconnaissante leur fait accueil, échelonne sur leur passage ses monuments, ses palais, qu'ils regardent distraitement, plus prompts à s'étonner d'un chêne que du Louvre.
Et puis la grue poussive, qui fait grincer sa ferraille, décrit un large cercle dans l'air. La banne soudain bascule, et verse en étincelante pluie d'or le sable ocreux ou la fauve meulière. Les grands blocs de pierre de Bourgogne s'entassent en blanches murailles, les bois s'empilent en constructions rustiques, le rose éteint ou l'ambre des briques pâles égayé la rive d'une caresse de couleurs, les débardeurs se croisent, les charretiers chargent, fouettent, jurent, et le fer du sabot fait jaillir du pavé l'éclair des étincelles. A quelques pas de là, en pleine eau, le toueur égrène sa chaîne en cadence, ou le petit remorqueur endiablé effraye l'innocent Parisien durauque mugissement de sa sirène. Spectacles quotidiens du fleuve encombré d1 Hirondelles blanches, de pontons, de bains, de bateaux de blanchisseuses, de fins yachts écrasés des lourds transports que Liverpool envoie débarquer machines, charbons, peaux et cornes, jusque sous la fenêtre de Charles IX.
Côtoyant tous les mouvements du labeur, les paisibles joies de l'eau vive. Des femmes, des enfants, un long chapelet de formes immobiles, les pieds ballants à fleur de courant. Des troupes de gamins, jambes nues dans les remous stagnants des pentes où d'informes débris s'offrent en projectiles de batailles. Les cris des baigneurs, l'esclaffement des plongeons derrière les minces cloisons de sapin. Les chevaux tenus à la main ou montés, qui demeurent immobiles de plaisir, dans le rafraîchissement du bain. Les chiens surtout, les chiens de toutes races et de toutes classes,
car leur espèce a reçu de la notre l'estampille des inégalités sociales. D'abord, le vagabond du pavé de Paris, errant au hasard, habile à déjouer les pièges de la fourrière, qui vient visiter son fleuve pour le plaisir. Plus sage que les maîtres du monde, il se tient prudemment à distance de tout bipède flatteur. On ne l'approche pas, et dès qu'il ruisselle à son gré, sa maigre toison secouée d'un coup de reins, le voilà qui détale sans répondre aux aboiements provocateurs du camarade en règle avec la police. Le chien classé, hiérarchisé, qui rapporte avec des frétillements de conquête le bois jeté au courant. Quels bonds, quels jappements, quand le maître s'est emparé de l'épave et s'apprête à la lancer de nouveau. Les badauds admirent, se penchent au parapet, discutent la bête et ses exploits. Terriers, dogues, caniches, grands danois, puissants montagnards, tous rivalisent de prouesses dans un gai tapage, et l'homme se laisse conquérir à la joie du bonheur d'autrui. Plus loin, les laveurs avec leurs brosses, leurs éponges, leurs grands baquets savonneux, plongent dans l'eau mousseuse la petite bête poilue, toute convulsée de l'aventure, et déplorable à voir, ou se mettent à trois pour bouchonner quelque monstre paisible sous les voluptés de l'étrille. Ce seraient les distractions du pêcheur, si pêcheur pouvait se laisser distraire. Il n'a garde, le concentré jouisseur, tout à sa volupté profonde. Du quai, des bachots, des pontons, de l'abri des arches ou du plein soleil, partout de longues gaules s'élancent chargées de ruses, emmanchées d'un bras volontaire. C'est la guerre silencieuse, et de geste figé, des peuples de l'air contre les indigènes de l'onde. Si le poisson savait, si le poisson pouvait, c'est lui sans doute qui nous tenterait d'appâts savants pour nous attirer dans
ses vertes demeures. Il ne sait, il ne peut. Alors, c'est nous qui le faisons sauter de sa rivière dans notre mortel élément. La lutte est âpre et noire sous la claire surface. Tous les raffinements des séductions perfides irritent les désirs de la jeune innocence, stupéfaite d'un envolement imprévu dans le ciel. Comment se garder de tant de pièges, distinguer le vrai du faux, résister à ce qui s'offre, repousser la fortune trop belle, se contenter du médiocre ou du pire? A ce compte, en vérité, combien d'hommes seraient capables du métier de goujon?
Le soir vient. Les miroitements d'oblique lumière, aimés de Claude Monet, font danser des flammes d'incendie sur la houle mouvante. Du haut des tours gothiques, la Bète de V Apocalypse allonge une gueule grinçante sur le fleuve de métal fondu qui se perd dans l'embrasement du ciel. Tous les métiers de la berge, cardeurs de laine, batteurs de tapis, barbiers en plein vent, chercheurs d'imprévu, rôdeurs et rôdeuses, quittent l'ombre des arches pour les grandes voies devenues propices aux aventures de la nuit tombante. Tandis qu'une triste plèbe fatiguée d'improductive mendicité vient demander aux humides voûtes de pierre l'abri nocturne des songes de la misère.
Les chiens vigilants font bonne garde, se répondant d'une rive à l'autre. Dans le grand trou noir, l'eau sinistre coule en clapotant, cerclée du scintillement des quais, barrée des raies sanglantes qui tremblent sous les fanaux rouges des ponts. Des fantômes flottants, tantôt sombres et tantôt lumineux sortant delà nuit, y rentrent. Une chaude vapeur monte au ciel, qui demain retombera pour les moissons. Et pendant que lé courant fatal entraîne aux régénérations de la terre une informe cohue des débris de vies condamnées, le
rêve béni, après le jour injuste, répand la justice heureuse sur la ville assoupie dans l'égalité des chimères.