‹ Le grand PanChapitre 31 sur 66 · PARIS LA IY1 ISÈRE · texte numérisé non relu

PARIS LA IY1 ISÈRE

J'avais choisi le Champ de Mars pour but de ma promenade. Le lieu est lamentable. Toute cette friperie d'exposition s'effiloche, se désagrège chaque jour. Les statues de la fontaine tombent par morceaux : têtes, bras, jambes s'en vont on ne sait où. Les bâtiments, déshonorés d'appentis en ruines, sont couverts de ces images au charbon qui hantent l'obscénité naissante des voyous parisiens.

A l'intérieur, d'immenses étendues inoccupées, avec des vestiges d'exposition coloniale dont on n'a su que faire. Un atelier de réfection des décors de l'Opéra, un vélodrome, des bicyclistes errants, des ruines de cafés-concerts : l'effondrement d'une énorme baraque de foire où l'on va mettre la pioche, au premier jour, pour la parade prochaine.

L'abrutissante tour — qui résiste hélas ! — domine tristement cette décadence sans dignité, offrant à l'admiration des troupes d'Allemands , d'Anglais , d'Américains ses lignes bêtes d'échafaudage sans esthétique, sans utilité ! J'ai plaisir à penser que je fus des six qui osèrent résister à l'éloquence de M. le ministre Lockroy quand il nous proposa ce cabotinage de ferraille. Même au point de vue de l'ingénieur, est-ce un si beau tour de force de partir d'une base

d'un hectare pour arriver à quelques mètres carrés de surface après 280 mètres de parcours? Les briquetiers de Babel, qui au moins se proposaient de rejoindre Dieu dans la nue, riraient vraiment de notre orgueil de progrès.

Ainsi je pensais, croisant sur les petits chemins ménagés dans la neige des groupes de malheureux déguenillés, d'aspectsordide, dévisage terreux, allant, genoux plies, bras ballants, regard perdu, vers le misérable embauchage d'une journée de neige. Dans iln petit hangar chauffé d'un poêle, deux hommes sont là, distribuant des numéros. Plus loin, la pelle et le balai. Et puis c'est le voyage dans la neige, le piétinement dans la boue noire de sel et de glace fondus qui pique les gerçures à travers la semelle trouée.

Je regardais passer le troupeau de ces vaincus de la vie faisant cortège, comme autrefois dans Rome, au triomphateur du jour, le Génie de civilisation dont la victoire se fait d'innombrables victimes. C'est très beau de penser que les grands-pères étaient peut-être à Austerlitz et que les frères ont boulonné la tour Eiffel. Mais sans parler de ce qu'il reste d'Austerlitz, toute victoire se traduit d'abord par du sang répandu et les innombrables misères qui s'ensuivent des deux parts. Quant à la tour Eiffel, pour la produire à juste prix et faire sa part au léonin dividende, il faut rogner sur les salaires, éliminer de l'atelier, par la concurrence des travailleurs entre eux, tout ce qui ne donne pas la plus grande somme de travail pour le plus petit salaire.

Ainsi chassés de chantiers en chantiers, à mesure que la force ou l'habileté décroissent ou sont dépassées par des forces ou des habiletés plus grandes, les inférieurs de tout ordre et de toute provenance s'accu-

mulent en inutile résidu dans le bas-fonds social, y conservant, de rapines ou de charité, tout juste assez de vie pour la chance du labeur exceptionnel qui prolongera leur inutile résistance. Il faut balayer la neige. Il faut donc conserver des balayeurs d'occasion puisque la neige, occasionnelle, ne peut devenir la matière d'une profession régulière. Il faut garder une réserve de forces possibles au moyen de la maison de secours, de l'hôpital ou de la prison, avec la sélection régulatoire de la morgue, de l'amphithéâtre ou de l'échafaud.

Le fonds est inépuisable, tant la nature vivante se défend avec obstination contre la mort envahissante. Voilà pourquoi il y avait foule au Champ de Mars, foule d'affamés espérant en l'aubaine du froid, qui rend en aliments de hasard le supplément de vie qu'il soutire de la maigre carcasse glacée. Trop de demandes, hélas ! Plus d'un, venu dans l'espérance, s'en retourne l'estomac vide, le cœur gelé, dans le désespoir. Pourtant, le préfet de la Seine a fait le possible. Il a eu l'idée, pour ménager les chevaux, d'atteler des hommes à de grandes charrettes à bras chargées de neige et de glaçons. On les voit passer par couples, l'un tirant, l'autre poussant, tous deux glissant sous la lourde charge. Autant de fatigue épargnée aux percherons préfectoraux. Eh bien, malgré cet effort de M. Poubelle, il reste encore une puissance disponible de déblaiement qu'on ne peut pas utiliser, faute de charrettes, sans doute, car ce n'est pas la neige qui fait défaut.

Les refusés, partis à la recherche de quelque nouveau bureau d'embauchage, je repassai devant la baraque déserte. A quelques mètres de là, sur un immaculé tapis de neige, quelque chose me frappa : des

lignes noires, en vives arêtes sur la grande page blanche. Quelqu'un avait écrit en beaux caractères moulés : Paris la Misère. Une barre, et c'est tout. C'est assez.

Une belle écriture, vraiment. L'homme avait fréquenté l'école, et reçu une instruction supérieure à celle qu'on doit exiger d'un balayeur de neige. J'eus la vision d'un homme jeune encore, serré dans un reste de redingote d'où émargeaient deux grosses mains rouges sans apparence de chemise. Il était là, tout à l'heure, accoté contre un poteau, une badine à la main, attendant sa chance qui sans doute n'était pas venue. Avant de partir, il avait tracé de sa ba guette, sur la neige secourable aux uns, pour. lui impitoyable, la suprême protestation de son désespoir- Paris la Misère. Que de choses dans ces trois mots 1 Quelle douloureuse histoire ! Que de catastrophes pour en arriver là. Ou rien, peut-être : l'instruction inutilisée, inutilisable : comptable, bachelier, pas d'emploi. Les tristes parents, saignés à blanc par le diplôme, vivant misérablement au village, abandonnés par le jeune ambitieux de Paris, l'espérance exubérante du voyage, l'enchantement des premiers jours, la surprise des premiers refus, les heurts, le désappointement, les désillusions, la lutte silencieuse d'un seul contre tous, et de chute en chute, la malédiction sur la neige.

Oui, dans ce Champ de Mars où, il y a cent ans, les Parisiens, délirants du monde nouveau, organisèrent la fête inouïe de cette fédération qui réunit dans une prodigieuse communion d'espérance Louis XVI et Marie-Antoinette d'Autriche, Talleyrand, évêque d'Autun, Sieyès, piochant la terre en manches de chemise, Lafayette, le dominicain dom Gerle, le

juge, l'artisan, le mendiant, la prostituée, toute la France heureuse ou misérable accourue ; dans ce même Champ de Mars, après l'inutile sang des échafauds et des batailles, après les révolutions et les massacres des guerres civiles, après tant de déclarations de droits et tant de promesses trompées; en ce même lieu, voici que le fils d'un de ces Français affolés d'enthousiasme pour l'ordre de justice attendu, sollicite vainement le pain qui se refuse à ses efforts, maudit les ancêtres menteurs, leurs espoirs décevants, leurs prédications vaines, et flétrit le Paris libérateur d'il y a cent ans de cette épithète de haine : Paris la Misère.

Provinciaux qui quittez trop aisément le village, le sillon clément, le champ hospitalier pour l'ingrat pavé de nos villes, vous qui nous arrivez, en train de plaisir de juillet à septembre, députez nous quelques délégués, je vous prie, pour venir considérer et méditer, avant que le soleil ne l'ait effacée de son illusoire rayonnement de joie, l'inscription terrible mais salutaire, avertissant qui franchit la porte redoutable de laisser là toute espérance.

C'est qu'en dépit de Gambetta lui-même, il y aune question sociale. Et mieux vaut s'efforcer pour vivre dans la petite ville, le village, le hameau, où l'homme, plus près de l'homme, peut l'aider, l'aimer même, que dans le morne égoïsme de la ville immense où les humains ne se rassemblent que pour se haïr ou s'ignorer, pour tuer de rage ou d'indifférence des vaincus traçant d'une main défaillante la suprême épitaphe : Paris la Misère !

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