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A LA MAISON DU PEUPLE

Sept heures et demie du matin. Les magasins sont fermés, les rues désertes. Chiffonniers et chiffonnières en gros gants de laine, le nez rouge, le corps transi, fouillent les ordures gelées. Le froid aigre et dur coupe la face. — Cocher, à la Maison du Peuple, 4, impasse Pers, à Montmartre.

J'ai résolu d'assister à la distribution de soupes qui se fait chaque matin, par les soins des membres de la fameuse institution socialiste de Montmartre.

A mesure que nous avançons vers le Paris du travail, les rues se peuplent d'ouvriers, d'employés en route pour l'atelier ou le bureau. Rue Pigalle et rue Clignancourt, c'est la descente générale des Montmartrois et Montmartroises vers le labeur quotidien des quartiers du centre. Chacun se hâte, en défense contre la froidure. Les ménagères, le panier au bras, sont en quête du déjeuner. Le faubourg grouille sous les morsures de la bise.

Le fiacre s'arrête et nous apercevons au bout de l'impasse une foule noire, immobile, silencieuse, dans un magma de boue gelée. C'est là. Une modeste façade en torchis avec un écriteau : Maison du Peuple de Paris. Des deux côtés de la porte une troupe glacée — les femmes à droite les hommes à gauche — attend, dans l'engourdissement douloureux, la joie de la soupe fumante.

Face tuméfiée, mains violettes, chacun s'agite d'un pénible soubresaut pour garder un reste de chaleur

sous le tricot ou la houppelande meurtrie. On s'écarte avec une courtoisie familière. Nous poussons la porte et nous voilà dans le terrible repaire d'où la révolution sociale doit s'élancer quelque jour pour dévorer le dernier bourgeois expirant.

Rien dans l'aspect des lieux ne fait prévoir la catastrophe tant prédite. Un hall exigu de bois et de plâtre. A gauche, le comptoir de la Société coopérative avec quelques boîtes d'épiceries. En face, un court escalier accédant à la salle de réunion, dans le fond de laquelle on aperçoit le minuscule théâtre. A droite, trois marches nous font redescendre au niveau de la rue, dans une grande salle, au sol de terre battue, dans le fond de laquelle deux tables disposées en équerre sont installées pour l'humble festin du pauvre.

Deux rangées de bols blancs ornés chacun d'une cuillère de fer, c'est tout l'appareil de la fête. Un grand gaillard aux manches retroussées plonge la louche dans la grande soupière, et arrose du liquide bouillant les tranches de pain dont un aide garnit chaque bol. Nous échangeons le salut fraternel, et la Maison du Peuple s'empresse de faire à ses hôtes les honneurs de la cuisine et du réfectoire. Une cuisine sombre, toute nue, occupée par une immense marmite fumante d'un bouillon odorant. Il n'y a pas autre chose à voir. Mais l'événement prouve que l'attraction est suffisante.

Les belles miches empilées attestent qu'on n'a point recours aux croûtons de rebut. La recette du potage est simple. Pour 450 bols de soupe : 1 kilogramme de graisse de rôti de bœuf ou de porc, sept litres de pommes de terre, deux boisseaux et demi de légumes secs, haricots, lentilles ou pois cassés. Le dimanche

matin, on y joint un morceau de bœuf. Le coût du bol de soupe, sans la viande, est de sept centimes. Naturellement il n'y a ni location d'immeuble, ni frais d'ustensiles ou de personnel.

Ce sont les membres de la Maison du Peuple qui pourvoient à tout, et consacrent gratuitement à l'œuvre de solidarité sociale, leur temps et leur peine. Ce sont des ouvriers, des employés de commerce obligés de gagner eux-mêmes leur vie par leur travail quotidien, qui trouvent moyen de prendre sur leurs courts loisirs le temps d'organiser et de conduire à bien l'œuvre des Soupes populaires. Réunir les cotisations, solliciter les subventions, aller au marché, tailler le pain, faire cuire la soupe tous les soirs, la distribuer chaque matin, nettoyer la vaisselle, tenir le réfectoire en état quand cinq cents pauvres y ont passé, tout cela demande un travail régulier, assez pénible pour qui vit uniquement de son labeur. Ils sont là quelques enragés que rien ne rebute.

L'un, le soir, est devant sa marmite jusqu'à onze heures et demie, soignant son feu, surveillant la cuisson de ses légumes. À sept heures, le lendemain matin, sa soupe se retrouve chaude et la distribution commence. D'autres ont passé la soirée à tailler le pain. Les voilà maintenant à la première heure, recevant les affamés, écoutant les doléances des plus misérables, réconfortant chacun d'une parole amie, d'un bon conseil, indiquant où s'adresser pour obtenir le secours nécessaire, faisant eux-mêmes leurs enquêtes, interrogeant les voisins, visitant un malade, sollicitant le conseiller municipal ou le membre du bureau de bienfaisance, ne s'arrêtant jamais dans l'œuvre éternelle de secours.

En quatre mois, ils ont distribué 27,000 soupes, ces

travailleurs de modiques ressources. Ils continueront ainsi jusqu'au printemps pour recommencer aux premiers froids. Estimez, si vous pouvez, la contrainte qu'ils s'imposent, les tracas, les ennuis, le rebutant labeur, et comparez leur effort d'altruisme désintéressé avec le mérite de la ridicule aumône par laquelle un chrétien de haut rang conquiert son paradis sans avoir à se priver d'une part quelconque de son superflu.

Les riches sont trop loin des pauvres pour jamais connaître la joie d'aider de quelque chose de soi le malheureux dont la main est tendue sans doute, mais dont le cœur aussi sollicite l'aumône d'une pitié humaine. Nos socialistes de la Maison du Peuple sont des révolutionnaires, à n'en pas douter. Ils ont de terribles devises inscrites en lettres flamboyantes dans leur salle de réunion. Us veulent de tous leurs moyens préparer le grand jour de la grande réparation de justice. Ils feront de leur mieux par la parole et par l'écrit ou par le bulletin de vote. Mais ces révolutionnaires se sont dit que la plus belle propagande est celle de l'acte, et ils ont agi.

Prêchant l'amour des hommes, ils commencent par le pratiquer, la révolution sociale se fera peut-être attendre, le bien qu'ils font est immédiat. Si les riches donnaient, de leur argent et de leur personne, en proportion de ce que donnent ces prolétaires, serait-il question d'une révolution sociale? Je ne le crois pas, car un tel sacrifice impliquerait chez les classes supérieures un si vif sentiment de la réparation de justice due aux classes inférieures, que depuis longtemps on se serait mis d'accord sur les conditions d'une paix sociale fondée sur une plus équitable répartition des produits du travail

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Mais, pendant que je philosophe, la porte s'ouvre toutes les dix minutes, pour l'arrivée d'une fournée nouvelle de convives. Une vingtaine environ. C'est un inoubliable spectacle que l'arrivée de ces malheureux grelottants dans la chaude atmosphère de l'odorante buée.

Beaucoup de vieux des deux sexes. Des vieilles de Callot, poilues, ridées, noires, emmitouflées dans d'informes choses, claudicant, geignant, grognant, souriant même, d'une amabilité de misère. De vieux hommes cassés par le travail, ruinés, effondrés, enveloppés dans des sacs, des tapis troués, des restes de couvertures. Et puis des ouvriers jeunes, proprement vêtus, à l'allure décidée, au regard résolu. Ceux-là viennent d'occasion. Le sort des vieux les attend peut-être. Mais ils n'en sont pas là, et ne demandent qu'à travailler. Hier ils travaillaient sans doute. Peutêtre travailleront-ils demain. Ce sont des passants. Je remarque un brave cordonnier en habit de travailleur qui, sa soupe avalée, retournera sûrement à ses semelles.

Je vois passer des ménagères de vêtements soignés avec un air de dignité tranquille dans toute leur personne. Ce ne sont pas des habituées. La Maisoti du Peuple ne les humilie point d'une aumône. Elles ont le sentiment d'un service accepté : voilà tout. Des jeunes femmes, à l'air vaillant encore, avec les petiots tout morveux, les petites faces rougeaudes luisant sous un grand capuchon. Quelques jeunes filles. Des enfants tout seuls, scrofuleux, rachitiques, malsains, d'autres vigoureux et rieurs.

Tout ce monde entre saluant, souriant, allant droit au bol appétissant. L'un y plonge sa trogne, mangeant gloutonnement, à même. L'autre fait durer le plaisir,

savourant le chaud breuvage à petites gorgées. Et toutes ces têtes courbées dans des attitudes diverses, silencieusement disent la même joie du besoin satisfait.

— Allons, messieurs et mesdames, les camarades ont froid à la porte, il ne faut pas les faire attendre.

— C'est vrai, font quelques voix. Et ceux qui s'étaient attardés près du poêle s'en vont plus vite pour faire — eux qui n'ont rien — charité d'un peu de chaleur à ceux qui vont venir.

Chacun lave sa cuillère et son bol avant de partir. Il est arrivé, nous dit-on, à quelques-uns, d'oublier la cuillère dans leur poche. La perfection n'est pas de ce monde. Autrefois, on laissait pénétrer tout le monde dans le hall, à l'abri du froid. Quelques mauvais garnements ont fait des sottises. C'est pourquoi la queue se trouve reléguée à la porte. Il faut bien que les braves gens paient pour les autres, dit une vieille philosophe.

Beaucoup d'enfants avec des récipients, pots à eau, brocs, casseroles, écuelles. Ceux-là viennent chercher des parts à emporter. C'est une faveur faite aux malades, ou aux familles nombreuses, après enquête. Un jeune gaillard de six ans et demi, à l'air insolent, après s'être gravement barbouillé de soupe, se chargeait de quatre parts pour les petits frères, lien avait son faix. Deux nouvelles venues demandent timidement à emporter la soupe aux enfants. On remplit d'abord leur écuelle. L'enquête sera faite plus tard. Il fallait voir leur joie. On eût dit qu'on venait de les gratifier d'un trésor.

Pas de bruit. Pas de propos échangés. Il n'y a qu'une affaire : entrer, manger, partir. Deux heures durant, pas un incident notable. Un vieux soupèse comiquement trois bols avant de se décider pour celui

qui lui semble le plus plein. Une voix dans le fond de la salle dit doucement : « Puis-je prendre une autre portion? » Oui, lui est-il répondu, mais il faut retourner faire la queue pour ne pas faire tort aux camarades qui attendent. Merci, dit l'homme, qui va attendre un nouveau tour.

Je note une femme en chapeau, avec un paletot mastic et des gants en chevreau, un vieux manchot orné d'un bras artificiel d'occasion dont la main de bois est encore revêtue d'un gant de luxe. A côté de moi, une femme très proprement vêtue s'assied tenant un bébé dans ses bras. » Il a treize mois, dit-elle, n'est-ce pas qu'il est beau? » Elle partage la soupe avec l'enfant qui s'empiffre. Le mari est homme de peine. Pas de travail. Toujours la même histoire.

Plus loin, c'est un ouvrier couvreur, bras rompus, colonne vertébrale disloquée. Il est tombé d'un quatrième étage. Et le malheur est qu'il ne travaillait pas pour un patron, mais simplement pour aider un camarade. Il n'a donc pas eu de secours. « Ah! monsieur, dit-il, si vous m'aviez vu. Je gagnais 7 fr. 50 par jour. J'avais un beau ménage. Je croyais que ça durerait toujours. Maintenant, que faire avec quatre enfants? » Il montre ses bras déformés, impuissants. Il tire de sa poche des reconnaissances du Mont-de-Piété, d'horribles papiers timbrés par lesquels la société lui fait payer le droit d'être expulsé de son domicile. C'est le portefeuille du pauvre. Ah! si chaque misérable, pour prix de son écuelle de soupe, pouvait nous compter son histoire, quelle enquête sociale !

Je m'arrête, faute de pouvoir tout dire.

Demain dimanche, la Maison du Peuple donne une fête avec tombola au profit de l'œuvre des Soupes populaires.

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Braves gens qui m'avez lu, venez en aide aux braves gens qui, sans cabotinage, sans réclame, sans espoir de récompense, secourent les malheureux pour la seule joie de secourir. Quelques sous envoyés impasse Pers, c'est de la soupe chaude pour des vieux et pour des jeunes aussi, pour des enfants, pour des bébés et des mamans.

Quand des hommes qui n'ont rien trouvent moyen de donner, personne n'a le droit de refuser son secours à cette foule obscure qui achève dans le froid et dans la faim la torture d'une vie de misère.

Il est sage de répandre un peu de son bonheur pour se le faire pardonner.

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