SUR LA BANQUISE
Plutarque veut que nous aimions les animaux, Jésus ne s'est point embarrassé de ce précepte que l'Inde aurait pu lui fournir comme tant d'autres. La légende du Bouddha offrant son corps en pâture aux petits d'une tigresse parce quils ont faim, ne fait que traduire en un sacrifice sublime l'exaltation du sentiment de la solidarité des êtres.
La science, d'un lent travail, a péniblement renoué les anneaux de la chaîne. Les journaux nous annoncent tout justement qu'on vient de découvrir les restes de l'anthropopithèque à Java. Faute d'inscription funéraire, les renseignements seront peut-être incomplets. Mais y eût-il erreur des savants hollandais,
l'unité de la grande évolution de vie, des végétations primordiales au plus beau génie humain, est un fait mis désormais au-dessus de toute contestation. Gloire à Çakya-Mouni, fils du roi de Kapilavastou, qui, quittant le palais de son père pour aller affranchir le monde de la maladie, de la misère et de la mort, commença par tendre une main secourable aux humbles frères d'en bas irrémédiablement voués à la maladie, à la faim, à la mort! Gloire à lui, qui, il y a deux mille cinq cents ans, pour mieux attester la haute signification de son acte, s'offrit en sacrifice non plus seulement pour racheter les hommes, comme son inconscient disciple de Judée, mais pour sauver de la fatalité de la faim jusqu'à la bête innocemment cruelle en qui se résume l'appétit du sang, malédiction du monde et condamnation de Dieu.
Nos sentiments de bonté, que nous vantons si haut en toute occasion, ont-ils beaucoup progressé, depuis cette antiquité reculée, soit envers les hommes que notre état social condamne à toutes les tortures, soit envers l'innombrable troupeau que nous poussons à nos abattoirs ou que nous faisons périr sous le fouet pour la satisfaction de nos besoins? La question est au moins douteuse. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la pitié humaine ne se laisse pas fragmenter. Qui sera bon envers les hommes, sera nécessairement bienfaisant et libéral, comme dit Plutarque, envers les animaux. Et comment pourrait-on concevoir une âme douce aux bêtes, cruelle aux pauvres humains? Au rayonnement d'amour envers tous ses compagnons de destinée, à l'expansion d'altruisme vers tout ce qui est, vers la bonne planète qui l'enchante de ses spectacles et l'univers sans fin qui l'épouvante de ses problèmes, se mesure la noblesse de l'homme, l'élé-
vation de son génie. Quelle route infinie de progrès... si nous osions, si nous voulions.
Je promenais ces pensées hier sur nos quais de neige et de glaçons, du pont de l'Aima au Trocadéro. Bêtes et gens passaient dans les rafales coupantes d'un vent polaire sous l'ironie d'un soleil blême, gelé. L'hiver avait fait sa proie de ce coin de terre. Tout ce qui vit, de l'arbre grelottant au quadrupède transi, à l'homme glacé dans ses moelles, se recroquevillait sous les cruelles lanières. La Seine immobile montrait un grand boulevard blanc désert. La terre et l'eau durcies, la nature fermée se refusaient à l'homme, à la bête, à la vie. 0 vous qui entendez chanter l'eau dans vos rivières et qui vous réjouissez de la verdoyante Garonne, plaignez le malheureux qui voit tout à coup son fleuve figé s'arrêter dans sa course et refuser l'invitation de l'Océan.
Je cherchais vainement quelque espoir dans le ciel d'impitoyable acier. Et sentant que la griffe dure ne voulait pas lâcher, j'essayais de me consoler par l'esthétique des choses : Paris qui fuit dans la brume violette, la courbe paresseuse du fleuve attardé dans les plis du haut écran dentelé des murailles qui s'étagent, les brindilles des arbres nus emmêlées dans une lueur pourprée, refuge du rêve dans cette misère de froidure.
Un groupe d'enfants sur la berge, par ses cris, par ses appels, me tira de ma rêverie. Les petites mains tendues vers la nappe glacée dirigèrent mes regards sur une tache noire immobile dans un amas de glaçons poudrés de neige immaculée. Les gamins rivalisent de cris, de sifflets, d'encouragements, criant : « Par ici! par ici! », faisant de grands gestes. Enfin, une boule noire se dessine, puis seliisse péniblement sur quatre pattes et je vois un pauvre caniche efflan-
que, cherchant désespérément sa voie jusqu'au rivage. La misérable bête, gelée, tantôt disparaissant à moitié dans les fondrières de neige, tantôt se meurtrissant aux arêtes vives des glaçons, va, vient, absurdement, changeant à tout moment de direction, tantôt bondissant d'un fol espoir, tantôt résignée à son sort et s'abandonnant jusqu'à ce que le froid qui la gagne l'oblige à de nouveaux sursauts.
Comment le triste naufragé s'est-il aventuré sur la banquise? De quel lavoir, de quel bateau pris dans les glaces nous arrive-t-il? 11 ne le sait plus, incapable de retrouver sa trace parmi les glaces amoncelées. Il entend bien qu'on l'appelle. Mais qui? Ami ou ennemi? 11 se dresse, aux écoutes, et ne sait quel parti prendre.
Sur la berge opposée, un autre groupe l'appelle en sens inverse. Où aller? Il va au hasard, tourne, revient, recommence, se dépense inutilement en douloureux efforts. Les passants s'arrêtent apitoyés, puis^sous la bise qui les harcèle, reprennent leur course interrompue. Point de recours. L'altruisme humain qui, sur les deux rives, s'éveille en faveur de la bête en péril, la sollicitant en sens contraire, fait de deux efforts opposés une bonté neutralisée qui équivaut à l'abandon. Dans ces appels confus qui s'entrecroisent au-dessus de sa tête, le barbet sent pourtant une amitié qui passe. Mais le pauvre cerveau engourdi est impuissant à démêler le fil conducteur.
Un faible gémissement aigu nous parvient de temps à autre, comme l'inutile remerciement du blessé à mort que son compagnon de bataille encourage d'un mot banal en passant. Oui, c'est bien un blessé à mort qui s'agite là-bas dans son réduit de glaces, car prît-il franchement un parti en se dirigeant tout droit devant
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lui vers une -des berges du fleuve, il serait arrêté par le gouffre béant de l'eau glacée. La Préfecture a fait casser la glace autour des bateaux et tout le long desrives, à la traversée de Paris, afin d'enlever aux imprudents la tentation de la traversée. La route de la terre ferme est irrévocablement coupée et le pauvre chien perdu est condamné sans retour.
La nuit tombe, les gamins sont partis, les passants ne s'arrêtent plus. Plus de sifflements amicaux, plus de cris, plus d'appels : le silence se fait pour la mort. Je me détache péniblement du parapet, glacé dans le sentiment de la bonne volonté vaine. C'est de la vie que je laisse sans secours à quelques mètres de moi. C'est du sang qui se fige, c'est des nerfs qui sont torturés et vont crier sous la tenaille du froid jusqu'à l'anéantissement de la fin.
Je fais dix pas. Je me retourne. La petite boule noire est immobile. Je reprends ma route, toujours regardant en arrière la tache incertaine qui diminue dans le crépuscule et se confond avec l'ombre portée des glaçons. J'ai cru voir remuer quelque chose. Qu'importe, puisque le sort en est jeté. Il faut que le crime de Dieu s'accomplisse.
Après tout, j'en prends ma part aussi, puisque je n'ai su que demeurer spectateur impassible de la scène lente de meurtre. Qui donc m'a parlé d'une vieille femme qui court les ateliers d'artistes, quêtant pour les chiens abandonnés? Si elle avait passé par là, elle aurait eu une idée peut-être, et le caniche serait sauvé.
11 a fini maintenant sa misère. Dans quelque anfractuosité de glace, il se tient bien coi, sans se plaindre. Quand la débâcle va venir, le flot le bercera bonnement jusqu'au remous de quelque baie, où l'eau clapotante le reprendra petit à petit pour le rendre au
grand courant des choses, et faire de sa pitoyable souffrance la joie frétillante des petits poissons dont je me réconforterai ce carême.