PAUL
C'était un vagabond, un délinquant de cinq ou six ans, dormant sur un tas d'ordures, atteint et convaincu du crime d'être venu au monde on ne sait où, d'on ne sait qui.
Il y a des enfants qui naissent dans les hôtels des Champs-Elysées. Ils n'ont qu'à y vivre en paix. De jour et de nuit, le bon sergent de ville, faisant sa ronde, veille sur eux.
D'autres arrivent à la lumière dans des maisons bourgeoises, dans des magasins, dans des fermes. Il n'y a rien à leur dire.
Beaucoup jaillissent à la vie dans des mansardes, dans des appentis branlants, dans des cabanes incertaines, dans des roulottes ou sur le bord d'un fossé. Ceux-là doivent être tenus à l'œil, car ils sont fort capables, avant même d'avoir atteint l'âge de raison, de troubler la tranquillité des autres. Errant à l'abandon, s'égarant sous les roues ou se réfugiant finalement au fond des rivières, on les voit chercher ce qui leur manque et demander à manger quand ils ont faim, mendicité interdite par la loi. Courent-ils risque de mort? On prétend les sauver. Veulent-ils vivre? Halte-là! Comme c'est embrouillé le code !
Faute de pouvoir s'y reconnaître, notre futur bandit, comprenant vaguement que quelque chose de supérieur était contre lui, avait pris le parti de s'assoupir en un coin de fumier. La neige fondait par plaques autour de lui, imbibant les informes haillons, volant ce qui restait de chaleur au misérable corps engourdi, préparant peu à peu ce dernier vestige de vie souffrante à la grande paix de l'insensibilité dernière. Yeux demi-clos, face tuméfiée, lèvres violettes, les petites mains saignantes, l'être qui n'avait pas commencé, finissait. Muette tragédie indifféremment contemplée du passant qui se hâte.
Cependant, la police veillait. L'ordre public exige que ceux qui ont froid grelottent à loisir dans la toux de la pulmonie, que ceux qui n'ont rien à manger se tordent sans bruit dans les crampes de la faim, et que ceux qui prétendent mourir de ces choses n'offusquent pas de leurs dernières convulsions la vue des heureux de la vie.
La geôle ou l'hôpital, la table d'amphithéâtre et la morgue offrent leur bienveillant office en cas d'urgence. La rue repousse la créature sans gîte. Défense d'y quémander la vie. Interdiction d'y mourir. Le vilain garnement, comme pour nous narguer, entre la vie et la mort trouvait un moyen terme : dormir. N'ai-je pas dit que la police veillait?
Deux fois déjà la ronde avait passé près de la muraille obscure, sans découvrir le criminel en flagrant délit de sommeil. De nouveau le pas régulier retentit, les deux gardiens approchent causant à mi-voix, l'œil au guet, quand soudain, du recoin sombre, s'élance un affreux barbet sans forme et sans couleur, aboyant, hurlant en signe de détresse, attirant les gens de police jusqu'au tas de chiffons sous lequel la petite
chose vivante fait sa dernière résistance à l'envahissement de la mort.
Le barbet est l'ami du vagabond. Blotti contre l'enfant, lui donnant sa chaleur, léchant la pauvre face gelée, le chien eut le sentiment du froid mortel toujours montant, bientôt triomphant de la \ie. De là ses cris d'appel et sa joie de voir arriver du secours. Déjà les deux hommes s'étaient emparés du petit, le secouaient, le frottaient, l'éveillaient de bourrades bienveillantes, et, à la fin, le mettaient tout flageolant sur ses jambes.
— Que fais-tu là, petit malheureux?
Point de réponse.
— Voyons, réponds. Comment t'appelles-tu? Effrayé de la grosse voix qui gronde et de la
secousse qui l'accompagne, le jeune brigand éclate en sanglots. Le barbet lui saute au cou, lui frotte la face de son museau, et voilà l'enfant consolé. Reprise de l'interrogatoire.
— Où est ton papa?
— Sais pas.
— Où est ta maman?
— Partie.
— Où est-elle partie?
— Sais pas.
— Comment t'appelles-tu?
— Paul.
— Paul comment?
— Paul.
Impossible d'en tirer autre chose.
— Allons, Paul, tuas froid, viens te chauffer. Paul veut bien, Il prend la main qui lui est tendue
et gravement appelle le barbet, son ami : « Paul! »
— Ah ça, fait l'homme, qui de vous deux s'appelle
Paul. Est-ce toi? Est-ce ton chien? Comment t'appelles-tu?
— Paul.
— Et ton chien?
— Paul.
Étrange aventure, un seul nom pour deux êtres. On ne saurait pousser plus loin la fusion d'amitié. L'enfant et le chien combinés, ça fait : Paul. Séparés, ils ne sont que la moitié d'un nom. Les amitiés les plus célèbres de l'antiquité ne nous offrent point* d'exemple d'une si parfaite union. Il fallait un petit mendiant et un chien pour atteindre une perfection ignorée de Dieux mêmes, comme les Dioscures.
Ce chien d'ailleurs qui gambade maintenant autour de son demi-Paul est une étrange bête. Pelé, galeux, roussi, crotté, puant, il braque sur sa moitié humaine de grands yeux bruns débordants d'une folle tendresse, et l'autre, tout morveux, se fond en un beau sourire d'amour à sa moitié canine. Deux âmes se pénétrèrent-elles jamais davantage?
Il en est des chiens comme des enfants : ils ont leur destinée. Les uns viennent au monde dans des paniers japonais doublés de satin, pour être enrubannés, pomponnés, nourris de croquignoles. D'autres, chiens de garde, de chasse, ou d'amitié, prennent leur part de nos travaux, de nos fatigues, de nos plaisirs. Il en est enfin qui naissent dans l'ornière, d'une rencontre de hasard, et qui errent à l'aventure jusqu'au lacet de la fourrière.
Hommes, femmes, enfants ou chiens, tout ce qui vagabonde doit être appréhendé au corps. Il faut être propriétaire ou locataire, c'est la loi. De lassitude, l'homme se laisse prendre. Le chien, plus avisé, se plaît à éventer les pièges. Si notre barbet maintenant
se laisse approcher de la police, c'est qu'il défend son ami.
Comment ces deux êtres se sont-ils rencontrés, connus, aimés, on ne le saura jamais. Les misères s'attirent, s'entr'aident, se soulagent. Tous deux, sans doute, ont une même histoire. Commune ou séparée, leur vie fut de même douleur, jusqu'au jour où de leurs deux malheurs ils firent une joie d'amitié. Une chose seulement est certaine en effet : ils s'aiment et ne se veulent point quitter. Si le chien saute maintenant avec des cris joyeux, c'est qu'il aie sentiment qu'il vient de sauver le petit homme. En voyant les deux sergots tendres à son frère, le barbet les aime maintenant, et se prend d'une belle confiance envers l'uniforme jadis abhorré. Gardez-vous des jugements précipités, bons êtres qui pensiez user librement de droits de l'homme et du chien en vous mettant à deux pour n'être qu'un.
En route pour le poste. Le lieu est confortable à cause d'un bon poêle qui ronfle. L'enfant, le chien sont en confiance. Quand le brigadier a recueilli le témoignage de ses hommes, il faut qu'il interroge le bipède vagabond, puisque les mystères du langage articulé sont inconnus du quadrupède. Mêmes questions que tout à l'heure, mêmes réponses. Rien de plus, rien de moins. A eux deux ils font un Paul, et puis c'est tout. Le brigadier se gratte l'oreille : ce cas-là n'est pas prévu par le règlement. Il n'y a qu'un parti à prendre : garder l'enfant, et jeter le chien dehors. A la porte la dégoûtante bétel Mais Paul-homme et Paul-chien ne l'entendent point ainsi, et tous deux, d'abord, éclatent en hurlements désespérés. Riant et s'apitoyant tout à la fois, les braves gens décident de ne pas insister. Un quart d'heure après,
les deux moitiés de Paul, subitement apaisées, gisaient sur la petite couchette dans les bras l'une de l'autre. Au matin voici venir M. le commissaire. L'interrogatoire, repris, donne sans variante le même résultat. Il n'y a rien à faire sinon envoyer le petit à l'hospice des Enfants trouvés, rue de Sèvres. Seulement, il est bien difficile d'avoir des niches à chien dans les hôpitaux pour les amis des gamins perdus. On se trouve en face d'un cas exceptionnel, mais le règlement ne comporte point d'exception. A l'hospice l'enfant, à la fourrière le barbet. Une corde traîtreusement passée autour du cou de la bête va permettre d'opérer par la force la séparation.
Hélas ! c'est prendre trop de peine. Quelque chose a passé sur les deux êtres — le son de la voix peutêtre — qui leur a fait comprendre qu'une fatalité supérieure avait à jamais décidé d'eux. Les deux amis se tiennent embrassés, comme on faisait, il y a cent ans, au pied de l'échafaud, pour l'adieu suprême. L'enfant silencieusement pleure, le barbet lèche les larmes, tous deux se sentent perdus sans retour. « Paul, Paul, dit le petit : à quoi le chien répond par un gémissement aigu qui a même sens en son langage. Et ce sont des caresses, et ce sont des sanglols. Maudite la pitié humaine qui réclame le sang d'une créature vivante, et qui, pour sauver l'homme, commence par tuer ce qu'il y a de meilleur en lui.
Brusquement, brutalement, la séparation s'accomplit. La porte n'est pas retombée que la crise éclate. On emporte l'enfant se débattant, criant, hurlant, tandis que la misérable bête s'étrangle à la corde qui la garde pour la mort.
L'homme oubliera : c'est sa loi. Le barbet, demain à la fourrière, sera scientifiquement asphyxié ou livré
aux carabins vivisecteurs qui lui feront de curieuses sections de nerfs... pourvoir.
Paul a désormais vécu. Il en reste une moitié, vivante épave dont la société fera je ne sais quoi. Mais l'être exquis fait de l'amour complet de deux créatures aura été massacré sans merci — ô ironie des choses! — par la pitié de l'homme.
Que fait Dieu pendant ce temps? L'enfant mourait si le barbet n'avait appelé à son secours. Parce qu'il a été aimant, parce qu'il a sauvé l'homme, le chien est mis à mort. Et comme il n'y a pas de paradis pour les chiens, cette action sublime ne sera pas récompensée. Pourquoi Dieu, disposant à son gré de joies surabondantes pour toute vie, a-t-il réservé ses félicités éternelles à une seule catégorie de créatures, les ayant toutes faites capables de souffrir et d'aimer? Je me le demande et je le lui demande aussi.