PILONS L'HERBE
J'ai connu deux êtres qui s'aimaient.
L'homme était de ce type d'employé si bien décrit par Geoffroy dans son beau volume de haute psychologie vivante, le Cœur et VEsprit : un être pâle et méthodique, simple et bon, rouage inconscient d'une machinerie supérieure. La femme, une vaillante, d'un ressort toujours tendu, d'une énergie toujours prête.' Ils s'aimaient tout uniment, mais fortement, vivant côte à côte depuis l'enfance dans un de ces réduits de
briques et de plâtre, de bois et de zinc, qui font les' grands villages de la banlieue de Paris.
Le père de Pierre, qui avait laissé un de ses bras au volant de l'usine, fut recueilli par les parents de Marie. Pendant que ceux-ci travaillaient au dehors, le vieux manchot armé d'un bon crochet au bout de son moignon de bois, faisait le ménage, surveillait les enfants et préparait le repas du soir. Marie, de bonne heure, entra dans un atelier de couture, et Pierre, parla protection d'un marchand de vins de Montrouge devenu conseiller municipal, obtint une petite place d'expéditionnaire à 50 francs par mois.
On vivait heureux, travaillant. Le dimanche, on se répandait en troupe dans les grandes avenues bordées d'arbres pelés rompant la monotonie du triste mur de l'usine qui pointe sa haute cheminée rouge vers un ciel de vapeur charbonneuse. C'était la joie, cela. On gagnait les bois de Meudon, et sur une herbe douteuse, semée des débris des précédents dimanches, on* déjeunait gaiement. Le soir, on revenait d'un bon pied. Le lendemain, chacun retournait à sa vie de labeur, sans avoir la pensée de se plaindre.
Une eau malsaine, apportée par mégarde d'un puits infecté, mit soudainement la mort dans la maison. En six jours, tous les vieux, affaiblis, partirent dans d'atroces convulsions. Pierre, gravement atteint, fut sauvé par Marie qui s'obstina malgré le pronostic du médecin.
Quand ils se virent seuls dans la maison déserte, ayant pleuré tout leur soûl, lui stupide, effaré, elle le poing tendu contre la vie, Marie, qui avait vingt ans, dit à Pierre, son aîné : « Maintenant, il faut nous marier. » C'est bien ce que pensait Pierre, à qui il semblait de tout temps que ce fût chose convenue,
mais l'idée ne lui fût pas venue de devancer la proposition de Marie.
Par miracle, il avait retrouvé sa place, et ses appointements, qui étaient maintenant de 100 francs, lui permettaient toutes les extravagances. Et puis la machine à coudre de Marie ne s'arrêtait guère. « Nous ne sommes pas des richards, si l'on veut, disaient-ils, oublieux déjà de la catastrophe d'hier, mais nous sommes à l'abri du malheur. » Ce sont là des mots qu'il ne faut pas dire.
Huit ans ils vécurent de joie dans une de ces petites bâtisses brique et bois, qui arrêtent Paris aux fortifications. Ils n'avaient pas d'histoire, puisqu'ils s'aimaient. Quand on s'étonnait que cette belle fille aux lèvres rouges, au regard noir, droite et fière dans sa simplicité, pût aimer d'amour vrai, d'amour fort, cet être inoffensif et décoloré, blême sous la lèpre d'un vieux chapeau haut de forme, sanglé dans une redingote luisante aux manches trop courtes, leur voisin, le journaliste, répondait que l'amour a des raisons qui ne sont pas de la raison.
L'homme était bon, sûrement. Intelligent? Peutêtre. Et puis, que deviendrait le monde s'il fallait être Shakespeare ou Molière pour être aimé? L'expérience enseigne, au contraire, que ces grands esprits tourmentés trouvent plus difficilement que d'autres le bonheur et la paix dans l'amour. Pierre n'avait rien fait peut-être pour être aimé, mais il était aimé. Il ne méritait pas son bonheur, dira-t-on. Qui sait? Il donnait et recevait, et personne ne tenait de comptes. Qui donc, disait Renan, mérite son bonheur icibas?
Huit ans de bonheur sans trouble, cela se paie. Trois enfants étaient venus : deux petites filles, un
petit garçon : sept ans, six ans, cinq ans. Pierre gagnait 150 francs maintenant, et passait ses nuits à des travaux d'écriture. Marie, omniprésente, brossait, balayait, récurait, raccommodait, lavait, cousant la nuit tandis que Pierre écrivait. Toux deux silencieux, tendus d'un grand effort vers ce but unique : les petits, et s'encourageant de temps à autre d'un regard attendri qui se fondait en placide sourire.
Pour ces pauvres maisons du grand boulevard extérieur, au sud de Paris, le talus des fortifications est un jardin. Les enfants se vautraient là, dans l'herbe, sous les yeux de la mère qui les surveillait de la fenêtre, amis du sergent d'octroi faisant sa ronde quotidienne. La maman faisait sécher le linge au soleil, et les enfants le gardaient : c'était un jeu. Quelquefois, il fallait courir après un mouchoir envolé, dont une chèvre cornue ne permettait pas l'approche. La mère accourait aux cris. Et puis le soir, le bateau descendant au Point du Jour amenait le père. La redingole râpée s'ouvrait, recelant des trésors. Comment mesurer le travail pour garder tant de joie?
Le bonheur péniblement conquis, ou rencontré de fortune, est comme ces billets de complaisance qui longtemps se renouvellent à des échéances répétées, mais dont le règlement, tôt ou tard, arrive inévitable. Le règlement se fit chez Pierre d'une rapidité foudroyante. En trois jours Marie, forte et saine, fut abattue d'un coup d'assommoir. Une fluxion de poitrine lui emplissait les poumons de sang et la tenaillait dans les convulsions d'une toux déchirante. Elle vit la mort, mais ne se résigna pas. Et, fiévreuse, luttant jusqu'au bout, la gorge rauque, répétait : « Je veux vivre ! » Une dernière crise violente la cloua convulsée dans la mort.
Pierre, fou, regardait sans parler, sans comprendre. Il ne pouvait pas pleurer, mais ses lèvres tremblaient comme dans un cauchemar d'épouvante. Il pensait : u Ge n'est pas vrai. » Au delà, rien! Tout à coup, il eut la sensation que la main qu'il tenait dans la sienne était froide. Il se leva si brusquement que la petite table chargée de fioles tomba. Les enfants accoururent au bruit, et, voyant ces deux spectres, éclatèrent en cris, en sanglots.
Alors, cet homme avachi, désespéré, perdu, se redressa soudain, et, sentant passer en lui l'énergie de la morte, dit brusquement : « Taisez-vous. » Puis affrontant le regard fixe, volontaire encore, qui lui dictait son devoir, il répondit simplement à l'ordre muet : « Oui ! oui ! à mon tour, maintenant ! » Les enfants, en silence, le regardaient comme soudainement rassurés.
Une voisine survint qui trempa dans une mixture
noire les petites blouses rapiécées. Et le surlendemain,
l'homme et les trois enfants, se tenant par la main,
'suivaient la voiture noire jusqu'à la fosse commune
du cimetière d'Ivry.
Quand le cercueil nu retentit sourdement sous la grêle de terre tombante, tout effort de maîtrise de soi fut vaincu, et les sanglots fous déchirèrent la gorge râlante. Les petits hurlaient : « Maman! maman! » Et répercutée des uns aux autres, la convulsion de douleur éperdue tordait ces faces décomposées. Les fossoyeurs, sans pourboire, durent les renvoyer. A la porte du cimetière, ils demeuraient hébétés, l'homme crispant les poings, pleurant, les petits appelant toujours leur mère.
Mon ami le journaliste, qui seul avait suivi le convoi, s'approcha, violemment remué : « Vous ne me con-
naissez pas, dit-il; je suis votre voisin. Je sais... j'ai appris ce mâtin seulement... Alors, j'ai suivi... », et à son tour il pleurait. Pierre, sans écouter, sans comprendre, serrait cette main tendue. « Écoutez-moi, reprit l'autre, en le secouant pour fixer son attention, j'ai un jardin, des enfants, donnez-moi les vôtres. Je les emmène. Vous viendrez les chercher ce soir. » « C'est ça, c'est ça, répondit le misérable qui avait fini par comprendre. Emmenez-les. Moi, je retourne. J'ai quelque chose à lui dire. Allez, mes petits. A ce soir. » Et il rentra comme un fou dans le cimetière, heurtant un gardien inquiet.
Les enfants suivirent docilement leur nouveau compagnon, comme un chien battu suit de confiance un voyageur ami, et, chemin faisant, se laissèrent distraire par de menus propos, des caresses, des gâteaux. Étonnés de la belle pelouse fleurie où jouaient quatre petites filles roses, ils s'arrêtèrent inquiets, ébahis. Mais les petites filles roses s'approchèrent, les prirent par la main, les emmenèrent vers leurs jouets gisant dans l'herbe...
Une heure après, le père arrivait affolé. Il s'était tout à coup ressaisi, et, ne se rendant que vaguement compte de ce qu'il avait fait, il accourait aux petits. Mon ami le reçut à la porte, le rassura, le calma. Après un temps d'arrêt dans la maison, ils passèrent au jardin.
On entendait de petits cris aigus par-delà les arbres. On approche. C'est une ronde. Les petites robes noires qui salissent de mauvaise teinture les pauvres faces encore rayées du sillon luisant des larmes, alternent avec les petites robes roses dans un tourbillon bariolé :
Passe par ici et moi par là, Pilons l'herbe, elle reviendra.
Piloris, pilons, pilons l'herbe, Pilons l'herbe, elle reviendra.
El les petits pieds pilent en cadence l'herbe qui doit revenir, et que, pour cette raison, ils tuent joyeusement.
Les deux hommes effarés, n'osant se regarder, ne dirent pas un mot, ne firent pas un geste. Il y avait bien deux heures qu'on avait pilé l'herbe là-bas sur celle qui était morte à la peine pour les enfants de sa chair, et qui ne devait jamais revenir.
Pierre tout à coup eut un grand sursaut comme d'un coup de couteau dans le dos. Les petits voyant leur père, accoururent, vaguement embarrassés. Lui, les prit par la main en silence, et la gorge serrée, sans même pouvoir dire : « merci », franchit la porte, raidi, d'un pas d'automate, les emmenant dans la vie.