‹ Le grand PanChapitre 36 sur 66 · LE COLIBRI · texte numérisé non relu

LE COLIBRI

C'était aux temps anciens où j'avais un dispensaire à Montmartre.

Il ne faut pas que ce mot ambitieux éveille en vous l'idée d'une organisation hospitalière. Un cabinet de consultation, une salle d'attente, voilà l'installation rudimentaire que je mettais à la disposition du public. Il venait des malades. Il venait aussi des solliciteurs. Il arrivait aussi que le même personnage réunissait les deux qualités.

Parfois il se faisait d'étranges confusions. Un jour

je vois entrer un phtisique. Sans fermer la porte de la salle d'attente, j'installe mon client dans un coin de mon cabinet, et je lui dis d'un ton pressé : « Déshabillez-vous. » Pendant que le malheureux se prépare pour l'auscultation, un autre malade se présente. Encore un phtisique! Je le campe dans un autre coin, et, plus impératif que jamais, je crie de nouveau : « Déshabillez-vous. » Un troisième visiteur apparaît. Celui-là est grand et fort, il a les joues fleuries et ne présente aucun signe morbide à l'œil le plus exercé. Il a entendu la parole assez brusque dont j'ai accueilli les deux hommes qui l'ont précédé. 11 entre, il voit les camarades en train de se dévêtir. Sans hésitation il enlève d'un geste rapide sa veste et son gilet, puis laissant tomber son pantalon, il me dit placidement : « Je voudrais une place dans les Postes. » Le malheureux avait compris qu'il était d'uniforme de se mettre en chemise devant moi, quoi qu'on eût à me dire.

Ces sortes de méprises pouvaient rompre la monotonie des tristes spectacles. Mais il n'y avait guère de place pour le rire dans ce lamentable défilé de toutes les misères humaines. J'ai vu là, dans l'espace de quelques années, tout ce qu'on peut voir des infirmités, des souffrances d'en bas. Car souvent il fallait bien rendre à domicile la visite reçue au dispensaire. C'étaient de pénibles corvées, ces courses dans les pires quartiers de la Butte, ces séjours pourtant si rapides dans les cellules malsaines de ces ruches empestées où s'entassent, sous les miasmes de tous les détritus, tant de familles ouvrières qui ne quittent les germes de mort de l'atelier que pour l'infection de l'affreux logis.

Je me plaignais de passer là. Que dire de ceux qui y vivaient? Les uns venaient au monde. D'autres mou-

raient. La souffrance et la joie, la haine et l'amour tissaient là, comme ailleurs, la trame de la vie. Moins d'égoïsme peut-être, parce qu'on s'y entendait crier de plus près. Les riches compatiraient s'ils avaient Témotion de la misère vue, touchée du doigt. Mais ils vivent entre eux, et Rothschild, qui croit naïvement faire acte de bonté quand il envoie vingt mille francs à l'Assistance publique, ne sait pas qu'avec quelques louis donnés à propos, de sa main, il mettrait plus de joie dans son cœur, et dans celui des frères vaincus dont la défaite condamne son triomphe.

C'est dans une de ces courses à travers Montmartre que je connus le Colibri. J'ai perdu son autre nom après trente annés. Mais je retrouve, d'une vision très intense, un enfant de quatre ans, tout rose, dans un ébouriffement de cheveux fins et pâles où tous les souffles de l'air mettaient des farandoles. Deux grands yeux bruns éclairaient d'une flamme étonnée la transparence nacrée d'une petite face mutine tout en rires. Tendre et délicate merveille, devant laquelle s'affolaient les parents. De son esprit, de ses ruses, de ses réponses, c'était à qui des deux conterait cent histoires.

Une attaque de faux croup m'amena le père chez moi, une nuit de janvier. Je vis un homme décomposé, hagard, qui, pour tout propos, me dit : « Vous me reconnaissez bien : nous nous sommes rencontrés l'an dernier dans la politique. Mon petit va mourir, dépêchez-vous. »

Je ne le reconnaissais pas du tout, mais qu'importe ! De folles objurgations au cocher précipitèrent une course échevelée dans la nuit, et bientôt je pus dire la parole attendue. Ce fut une réaction de délire. Homme, femme, encore tout convulsés de l'affreuse

étreinte de mort, incohérents, gesticulaient, pleuraient, riaient à l'idée de la vie subitement reconq aise. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je devins subitemeut pour eux le vieil ami de vingt ans. J'eus beau dire : rien n'y fit, je fus sacré dieu.

Je revins le lendemain, et, plus tard, je reçus de nombreuses visites à mon tour. C'était la plus belle et la plus heureuse famille. L'homme était comptable chez un entrepreneur, la femme vaquait au ménage. Ils vivaient dans l'aisance, parlant fièrement de leurs économies et d'un petit bien qu'ils avaient au pays. Ils étaient jeunes, ils s'aimaient : c'était tout leur secret.

À les voir, lui si résolu, elle si tendre et si vaillante, couver de passion leur petit Colibri, le plus désespéré sceptique eût reflété pour un temps quelque chose de l'infinie joie de vivre.

Comment deviner que les mouvements de la vie ne permettent pas de fixer le bonheur? Comment soupçonner que cette complète félicité d'amour est fragile autant qu'exquise, et veut sa cruelle compensation de douleurs. Ils l'avaient entrevu au petit lit de l'enfant menacé. Ils ne s'en souvenaient déjà plus. C'était la plénitude de la vie heureuse.

Au square où jouait l'enfant, dans la petite chambre d'une propreté coquette, que de parties entre la jeune maman blanche et blonde et le petit Colibri répondant par d-es cris aigus et des battements d'ailes aux grognements du méchant loup qui, sous prétexte de le mordre, le couvrait de baisers.

Le grand jeu, c'était la chanson du colibri. Il s'agissait du petit oiseau qui veut trop tôt quitter son nid, malgré les avis de ses parents, et qu'une déplorable culbute punit de son imprudence.

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Je n'ai retenu que le refrain :

C'est le petit colibri Qui voudrait quitter sa mère, C'est le petit colibri Qui s'envole de son nid.

Oui, Le colibri!

Pour n'être point lamartinienne, cette poésie n'en avait pas moins un merveilleux effet de gaieté sur * l'heureuse famille. Le soir, quand l'enfant dévêtu se livrait aux bruyants ébats qui souvent, à cet âge, pré cèdent la brusque tombée du sommeil, la chanson du colibri donnait prétexte à mille inventions de poursuites et de batailles se terminant en chatouilles, en caresses, en embrassements fondus. Au refrain suspendu sur le mot oui, le doigt maternel s'avançait menaçant vers la petite gorge tressaillante, et c'était une tempête de mains qui se débattent dans les rires et dans les cris. Il n'en faut pas davantage pour faire trois heureux. Que n'arrêtons-nous le temps au passage ?

Un jour je vis arriver la maman sérieuse. Elle n'était pas inquiète. Mais le Colibri n'avait pas ri depuis deux jours. Il n'avait pas voulu quitter le lit ce matin-là. 11 se plaignait vaguement. Ce ne serait rien, puisque j'étais là.

Hélas ! je n'eus pas plus tôt touché le petit ventre endolori qne j'eus la révélation de l'horreur. Je dis ce seul mot : « Je vais revenir », et je courus chez un de mes maîtres, grand cœur que ni la haute science ni la riche clientèle n'ont jamais pu distraire de ses devoirs de bonté. Le diagnostic fut tel que je l'avais prévu. Le pronostic : la mort... « A moins d'un miracle », dit

l'homme qui, faisant tous les jours des miracles, savait ce qu'il en faut penser.

Trois jours durant, face blême et rigide, sans mouvements, sans voix, sans larmes, deux automates, 'penchés sur l'enfant, regardèrent la vie lentement disparaître-A chaque nouveau ravin creusé par la sinistre faux dans le petit masque bleuissant, apparaissait la correspondante blessure au visage désespéré des deux autres agonisants. De vrai, tous trois mouraient ensemble. Seulement les deux maudits qu'épargnait lâchement le mal, étaient comme figés dans la terreur de survivre.

Parfoisrund'euxprenaitmamain, disant: « Puisque vous l'avez sauvé, ce n'est pas pour nous le tuer maintenant. Il y a sûrement quelque chose à faire. Quoi? » Et le silence lourdement retombait, coupé de l'effort haletant de la petite vie mourante.

Enfin, comme l'aube venait sur nous, la grande nuit de toujours fondit victorieusement sur sa proie. Et voilà qu'au seuil de l'éternel sommeil, l'enfant terrassé, mais lucide, fut étrangement pris du désir de se coucher dans la tombe au rythme ami du chant qui le mettait au berceau. Une dernière lueur brilla dans les yeux glauques, et les lèvres blanches distinctement murmurèrent : « Le Colibri. »

Sursautant, convulsés, les misérables parents, heurtant des regards fous, subitement comprirent. Le petit réclamait sa chanson. Déjà il avait attendu. Le geste fébrile faisait signe qu'il fallait se hâter. « Le colibri, je veux le colibri », dit un dernier souffle de voix, et la petite main saccadée impérieusement commandait : « Chantez donc, vous qui ne mourez pas encore. »

Le père s'abattit comme une masse, se tordant sur

le plancher. La femme, alors, dans un raidissement suprême, la face blafarde, labourée de trous noirs, les yeux poignardant le vide, se leva pour Faction sublime que désertait la lâcheté virile. La mère héroïque chanta. Elle chanta le colibri qui s'envole*, rauque, étranglée, tenant dans ses deux mains les petites mains glacées.

C'est le petit Colibri

Qui voudrait quitter sa mère,

C'est le petit Colibri

Qui s'envole de son nid.

0 martyrs qui vous livrâtes aux bêtes en payement de l'éternelle félicité promise, qu'est-ce que Votre supplice auprès d'une pareille torture?

Grimace de mort ou sourire, le Colibri avait payé sa dette de douleur. La mère chantait toujours, incapable de se reprendre. Je la touchai du doigt. Elle s'effondra comme frappée d'une massue. Alors, enfin elle put crier, sangloter, pleurer. Ainsi la vie reconquit sa victime. L'histoire n'a pas de dénouement. Des possibilités de joies, des nécessités de douleurs, et la paix : tel est le cycle qui toujours recommence.

Ma vue devint odieuse à ce deuil. Je le compris, ne pouvant moi-même, sans souffrance aiguë, regarder ces deux suppliciés survivants. Ils me fuyaient. Je leur dis mentalement adieu.

Où sont-ils? Pleurent-ils toujours? La jeunesse a des baumes pour toutes les blessures. Parfois je les rêve heureux. Un autre Colibri peut-être a fait ce miracle.

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