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LES OUVRIERES DE L'AIGUILLE A PARIS

M. Charles Benoist a réuni sous ce titre, avec documents à l'appui, les articles justement remarqués qu'il a publiés dans le Temps sur la condition économique de nos couturières. Si M. Charles Benoist donne pour sous-titre à son ouvrage : Notes pour V étude de la question sociale, il n'en faut pas conclure qu'il soit à classer socialiste. Cette dénomination ne saurait lui convenir, non plus qu'à M. Jules Simon ou a M. de Mun. Que nous importe s'il nous fournit une contribution sérieuse à fétude du phénomène social? Les faits qu'il apporte sont-ils exacts? Le tableau qu'il trace de la vie de nos ouvrières en couture est-il véridique? Voilà ce qu'il faut avant tout savoir. Ensuite, nous pourrons discuter ses conclusions, différer d'avec lui tout à notre aise. Que ses vues d'avenir soient ou non justifiées, il n'en aura pas moins rendu un signalé service à la cause de l'évolution sociale qui ne peut attendre aucun progrès de justice en dehors de la constatation scientifique des faits.

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Le travail de M. Charles Benoist est surtout une mise au point du livre bien connu de M. Jules Simon : Y Ouvrière. Mais, par cela même que M. Benoist a borné son enquête à une catégorie spéciale de travailleuses, il a pu pousser son étude plus avant, fouiller d'une analyse plus profonde les détails multiples de son sujet, pour reconstituer, des matériaux laborieusement amassés, les divers aspects de la douloureuse vie qu'il s'est donné pour tâche de nous faire connaître.

Il ne suflit pas de louer de telles monographies. II faut dire qu'elles sont nécessaires. Rien n'est si urgent — je l'ai vainement dit à la tribune, il y a quelque dix ans — que la grande enquête sociale dont M. Charles Benoist nous apporte aujourd'hui un remarquable fragment. Puisque les gouvernements et les Chambres ont reculé devant ce premier devoir, aux particuliers d'accomplir l'indispensable tâche. Que toutes les bonnes volontés se mettent à l'œuvre, et que la vérité nous soit enfin révélée, dans toute son horreur, sur les misères qu'endure une moitié de l'humanité pour procurer à l'autre de stériles joies trop chèrement achetées.

De combien de désespoirs et de tortures se paie l'extravagante robe de bal qui fait l'exaltation de vanité/le la femme, la solitude de l'enfant, le tourment du mari, l'amorce de Y autre*! Vous rappelez-vous la Chanson de la Chemise, de l'Anglais Thomas Hood:

Les doigts las et usés,

Les paupières alourdies et rouges,

Une femme...

Cousant, cousant, cousant toujours,

Dans la misère, et la faim, et la hâte.

Coudre, coudre, coudre!

Tandis que le coq chante là-bas,

Coudre, coudre, coudre encore,

Jusqu'à ce que les astres brillent à travers le toit...

Travaille, travaille, travaille,

Jusqu'à ce que ton cerveau ait le vertige ;

Travaille, travaille, travaille,

Jusqu'à ce que tes yeux soient pesants et troubles.

Fais les coutures, la triplure et les poignets,

Jusqu'à ce que, arrivée aux boutons,

Tu tombes de sommeil,

Et continue à les coudre en rêvant.

0 hommes, qui avez des sœurs chéries, 0 hommes, qui avez mères et femmes, Ce n'est pas de. la toile que vous usez, Mais la vie de créatures humaines !

Couds, couds, couds toujours!

Dans la pauvreté, la faim, et la hâte,

Tu couds avec un fil double

Un linceul en même temps qu'une chemise.

0 Dieu ! se peut-il que le pain soit si cher, Et que la chair et le sang Soient à si bon marché !

Coudre, coudre, coudre encore,

Quand le temps est chaud et clair,

Quand au bord du toit,

Les hirondelles s'accrochent pour faire leur nid.

Etc., etc..

Dans un cahier d'heures de travail d'un des principaux ateliers parisiens, M. Benoist a relevé en 1890 — avant le vote de la loi qui limite le travail des femmes à une durée de onze heures par jour — des journées de douze, de treize, de quatorze, de seize et de dixneuf heures et demie. M. de Mun a cité le cas d'une journée de vingt-huit heures.

La loi du 2 novembre. 1892 admet par exception soixante journées de douze heures. Est-il besoin de dire que le Conseil d'Etat a fait un règlement d'administration publique qui, de l'avis même de M. Benoist, au lieu de développer la loi, l'annule. « La loi disait : Les femmes ne travailleront pas la nuit. Le règlement dit : Les femmes, filles ou enfants pourront travailler la nuit pendant 30 , 60, 90 ou même 1 20 jours (suivant les diverses industries). La loi disait: Les femmes devront avoir un jour de repos par semaine. Le règlement vient dire : L'obligation du repos hebdomadaire pourra temporairement être levée pour les femmes, filles et enfants. » Faites des lois, ô bons législateurs.

Je n'ai pas besoin de m'étendre sur les inconvénients de toute nature du travail de nuit. Suivant le mot terrible d'un ouvrier qui a déposé devant la commission,, le travail de nuit c'est un mangeur d'enfants. « Mangeur de vertu, ajoute M. Benoist, mangeur de santé, mangeur de bonheur, mangeur d'enfants ! Le dilemme est impitoyable. La femme et l'homme sont pris dans ses mâchoires de fer. Ou se laisser manger lentement ou ne pas manger demain. »

Et maintenant, quel salaire? Des calculs dont M. Benoist fournit les éléments, il résulte qu' « à Paris, dans les meilleures maisons, où les mortes-saisons sont relativement courtes, la meilleure ouvrière ne peut guère gagner plus de 1,350 francs par an, soit comme salaire réel 3 fr. 70 par jour... Mais ce n'est pas une moyenne, c'est un maximum. »

Que donne le travail des grands magasins d'après le sweating System — le système de la sueur — oùl'ientrepreneuse et la sous-entrepreneuse expriment méthodiquement de l'ouvrière jusqu'à la dernière

. utte de vie ? Une ouvrière qui travaillera de

Tes du matin à neuf ou dix heures du soir

gnera à ce métier I franc, i fr. 25 ou à 1 fr. 50 par

'niée de quatorze ou quinze heures. »

Des femmes se crèvent les yeux et se brisent le

poignet pour un salaire qui. dans la belle confection,

ne dépasse pas. à cause d'une morte-saison de deux

moi- - 350 francs par an.

On ne gagne trente-six sous par jour qu'en abat- \t une douzaine de camisoles à trois sous la pièce. Ei. :aut-il, avec le fil et les aiguilles, fournir la

machine : et. si l'on n'en a pas à soi. ou si elle n'est pas tout à fait payée, la louer moyennant trois fran par semaine.

Je ne dis rien des ballots qu malheureux -

doivent aller chercher -et emporter à dos. charge

mme des mules-, dit l'une d'elles, caries omnibus refusent de les recevoir avec leurs paquets encombrant

A deux peignoirs et demi par jour — pour les faire il faudra travailler d'arraché -pied et veil' avant dans la nuit — ces femmes auront gagné 1 fr. -'■'). Mais la morte-saison les attend comme . autres, et la moyenne de leur salaire s'abaisse, de ce chef, à 0 fr. 80 ou 0 fr. 90 par jour. Quatre-vingt-dix centi: '. tout juste à quoi arrivera la consens

- - qui est le plus souvent une ancienne l'ingère .ont affaiblis par l'âge, ou b) par le

travail à la lumière. Elle y arrivera si elle coud six s de socs à froissons la douzaine, et à condition qu'elle épuise l'effort que peut donner la bête humaine: seize heures de travail par jour.

Et comment établir un budget dans ces condition .ne lamentable entrepn-

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— Quand j'étaisjeune et forte, disait une vieille couturière à M. Benoist, j'ai gagnéjusqu'à 700 francs par an.

— Mais comment viviez-vous?

— Ah! dame, on ne mange pas toujours à son apaisement.

M. Benoist nous donne deux budgets authentiques établis, sur sa demande, par deux ouvrières : l'une, chemisière, gagnant 2 francs par jour, soit, s'il n'y a pas de chômage, 600 francs par an; l'autre, petite main en confection, 1 fr. 25 par jour, soit 373 francs par an. Je cite ce dernier que je livre aux méditations de la quatre-ving-cinq fois millionnaire miss Gould, par la grâce de la beauté comtesse de Castellane :

Loyer, par an 100 »

Une robe, à 5 f r 5 »

Un fichu, à 2 f r 2 »

Deux paires de bas, à 0 fr. 65 . . . 1 30

Deux paires de chaussures, à 4 fr. . 8 »

Deux chemises, à 1 fr. 25 2 50

Une camisole 1 25

Deux mouchoirs, à 0 fr. 40 » 80

Deux serviettes, à 0 fr. 40 » 80

Eclairage, par an ........ . 4 »

Total 125 65

Reste pour la nourriture 250 fr., soit 0 fr. 65 par jour.

Le matin, lait . . . . » 05

Pain pour la journée » 20

A midi, boudin » 10

Pommes de terre frites » 05

Fromage » 10

Le soir, une saucisse » 10

Pommes de terre frites » 05

Total » 65

Charbon, literie et le reste : 0

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Celles qui ne se résignent pas à cette vie ne font, suivant l'expression de M. Benoist, que choisir une autre misère.

On parlait d'une brodeuse qui gagnait 11 fr. 50 par semaine à orner des casquettes à raison de deux pour trois sous.

— Comment fait-elle pour vivre? disait-on.

— Elle est entretenue, heureusement, répondit sa voisine.

« Elle pique une liaison sur le train-train de sa vie qu'elle n'interrompt pas, comme une fleur ou une plume sur un chapeau. Alors elle s'en moque, elle est arrivée. » Et le lendemain? Aux mêmes aventures, les mêmes lendemains. De chute en chute, dans la boue.

La conclusion de M. Charles Benoist est celle d'un homme qui n'attend rien que de la bonté privée. Le thème est connu. « Trouver le moyen de guérir une plaie sociale! Mais savons-nous seulement ce qu'est la société? Si c'est, comme nous le croyons, un fait de nature, la société est soumise aux lois naturelles et peut-être que la souffrance est une de ces lois, peut-être que la misère est une infirmité du corps social. » Infirmité, incurable, bien entendu I En ce cas, pourquoi s'émouvoir de ces souffrances et essayer d'y porter remède même par l'initiative privée? A moins que ce ne soit pour faire gagner le paradis aux riches. On sait que c'est le principal office assigné par la bonté divine aux pauvres.

Mais je ne me propose point de discuter avec M. Charles Benoist pour aujourd'hui. Si la misère sociale est l'effet d'une loi naturelle, la bonté sociale est également une loi des agglomérations humaines. Une justice avoisinante dans les rapports économiques est

au même titre un des plus légitimes besoins de notre nature. Les institutions des hommes ont subi trop de modifications dans le cours des siècles, pour que nous perdions l'espoir d'en réaliser de plus profondes encore. Le mal est de l'homme, c'est vrai, mais le bien aussi. Le mieux que nous cherchons se fera et par l'effort individuel et par la volonté de tous dans l'ordre légal. Votre prétendue liberté économique, c'est vous-mêmes qui en proclamez aujourd'hui l'horreur. Ne nous rejetez pas, par l'abomination de votre légalité, dans les sanglantes violences. Vous prouvez l'iniquité : faites-nous la justice.

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