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LE PETIT FONDEUR

Nos salons sont encore tout pleins du scandale du Petit Fondeur. Il s'agit, comme vous le savez, du fils d'un grand industriel qui ne sait que faire des millions de papa. Le Petit Sucrier, se trouvant dans ce cas, avait établi, sous prétexte de tauromachie privée, une sorte d'abattoir à Maisons- Laffitte pour la récréation des personnes de joie. Ce fut une belle fête. Malheureusement le service militaire nous enleva notre torero de fantaisie, et l'espèce bovine, de tout sexe, se trouva du jour au lendemain abandonnée à son sort. Tels sont les effets d'une loi égalitaire (funeste, hélas! au pauvre Max), qui ne respecte pas même notre jeunesse dorée.

Déjà le Petit Fondeur l'avait appris à ses dépens,

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car il avait dû s'engager, et, depuis quelques mois, il appliquait toutes ses facultés au noble métier des armes. Seulement la loi barbare n'a pas prévu que les pioupious millionnaires auraient besoin de s'amuser. Notre soldat de deuxième classe obtint à grand'peine quelques jours de congé aux fêtes de Noël. Le voilà dans son Paris. Je vous laisse à penser quel réveillon s'organisa pour fêter la naissance de l'Enfant -Dieu sur la paille de l'étable. Guidés par une étoile qu'il ne convient point de nommer, tous les Rois-Mages du boulevard accoururent. Et la jeune bergère qui recevait l'encens et offrait sa myrrhe, trouva, on ne sait comment, sous sa main, un petit collier de 150,000 francs. On ne peut fêter plus délicatement l'arrivée du petit Jésus.

La famille du Petit Fondeur, ai-je besoin de le dire? est de celles qui protestent le plus bruyamment contre les lois de laïcité, et je compte bien que le Petit Fondeur lui-même sera quelque jour une des colonnes de l'Eglise. Malheureusement, c'est, pour l'heure présente, une colonne tourmentée qui ne pourrait être d'aucun secours à l'édifice. La famille jugea que les sentiments religieux du jeune héritier de la fonderie le portaient à de fâcheux excès. La crèche de Bethléem avait reçu l'or des mages. Le Petit Fondeur, surpassant la piété des ancêtres, apportait plus que sa part. Il fallait modérer un élan de charité qui prodiguait tout à autrui. Pour cela, il n'y a rien de mieux qu'un conseil judiciaire.

En entendant prononcer ce vilain mot, notre jeune homme se mit en quête d'usuriers, comme il est d'usage. Mais les négociations de cette sorte n'aboutissent pas en un jour, surtout avec les intermèdes obligatoires où président les jeux et les ris. Hélas!

quand ce fut fini de rire, le congé était depuis longtemps expiré, et le jeune soldat se trouvait déserteur à l'intérieur avec emport d'effets de grand équipement. Aux termes du code militaire, cela se paye de cinq ans de prison avec envoi aux bataillons d'Afrique. Voilà notre Petit -Fondeur devant le conseil de guerre. J'aurais été bien surpris qu'il ne se tirât pas d'affaire. On a bien fusillé l'autre jour un soldat qui avait fait je ne sais quel geste de menace à l'adresse de son capitaine. Mais ces lois-là ne sont pas faites pour les fils de famille, et la rigueur du code implacable a tout doucement fléchi devant des considérations supérieures.

En lisant l'histoire du million dépensé par le Petit Fondeur en dix jours, la pensée me hantait de la fonderie aux grandes cheminées fumantes. Je voyais l'éblouissante fournaise harcelée des bras nus, l'aveuglante coulée de métal brûlant les yeux, le marteaupilon forgeant la pâte dans un jaillissement d'étincelles, de pesantes barres rougies qui vont du foyer à l'enclume et de l'enclume au foyer : tout cela, dans une mêlée d'hommes noirs, aux yeux pleurants, au poil brûlé, à la peau suante, pantelants, tordus dans un effort d'ahan, mettant de leur vie dens le fer dompté, et recevant, en retour, de quoi prolonger en eux assez de vie pour vaincre et soumettre encore la matière rebelle.

Oui, c'est bien de cette démoniaque bataille où le métal vaincu emporte dans sa défaite la vie de son vainqueur, que se font le triomphe et la gloire du Grand Fondeur. Gomme l'homme de la forge se bat contre sa barre rougie, le Grand Fondeur lutte contre ses forgerons. Pour le plus ou le moins de salaire, c'est une éternelle bataille. Chacun tient bon, et arrache de l'autre tout ce qu'il peut. Mais les hommes

noirs, plus nombreux, sont les plus faibles, faute de s'entendre, et ces bras nerveux qui ploient le fer, sont ployés à leur tour par la volonté du maître. Le salaire rémunérateur de l'effort d'hier sera rogné, réduit, aminci par le dividende jusqu'à ne plus pouvoir entretenir que la stricte quantité de vigueur nécessaire à l'effort de demain. La vie s'épuisera. Pour un qui tombera, dix autres viendront s'offrir à l'inévitable défaite. Et de toutes ces énergies, de toutes ces vies dépensées, prodiguées, s'accumulera aux mains d'un petit nombre ou d'un seul une formidable puissance d'énergie concentrée.

Au service de qui cette force démesurée ? d'un homme, d'une famille. Si les lois de la mécanique exigent une certaine proportion entre la force emmagasinée et la force dépensée par la machine, il n'est pas moins certain qu'un homme, une famille, seront profondément troublés dans leur développement normal par la poussée d'une force dépassant les ressources de leur activité légitime. Et c'est justement ce qui arrive. Au mal fait en bas par le salaire diminué correspond, nécessairement, le mal fait en haut par l'excès de la richesse accumulée. La vie des uns atrophiée par la misère, a pour conséquence fatale la vie des autres étouffée par la congestion. Le fils de l'ouvrier fondeur étiolé de misère physiologique, le fils du maître fondeur, dépensant, il ne sait comment, un million, en huit jours de noce abêtie, pour sombrer finalement dans la désertion sans cause. L'envie, la haine active en bas; le mépris, la peur féroce en haut; la vie perturbée, décimée partout : voilà le résultat du régime.

Je consens que tout fils de millionnaire ne donne pas nécessairement un collier de 150,000 francs à

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Liane de Pougy, de même qu'il arrivera peut-être au jeune forgeron d'éviter l'hôpital ou même de fonder quelque établissement prospère. Tous deux, en ce cas, échappent à la loi commune. S'il n'est pas prodigue, le Petit Fondeur sera peut-être avare, ce qui est pis. Il donnera sa fortune à l'Eglise, s'il est politique; aux pauvres, s'il est bon. Mais rien n'est plus rare que de le voir s'en servir pour développer son activité personnelle. Cela est bon pour le Grand Fondeur engagé dans la bataille. Pour celui-là, son effort incessant ne lui paraît pas récompensé au delà de sa valeur, même par un gain exorbitant. Cet homme, au moins, est encore un homme de travail. Le labeur, même absurdement rémunéré, peut lui faire illusion sur lui-même, et lui laisse en tout cas un mérite positif.

Voulez-vous que son fils lui succède et soit digne de lui succéder? Cela se voit. Il n'aura pas peu de mérite, le jeune homme de vingt ans, qui, trouvant des millions à portée de sa main, s'astreindra à la sévère discipline de l'usine. En tout cas, la tentation est trop forte pour la résistance de deux générations. L'accumulation démesurée de force au service d'un organisme dont elle dépasse les moyens d'action, après avoir appauvri les sources de vie dans les couches sociales inférieures, après avoir troublé, entravé, détruit toute évolution rationnelle des classes dites favorisées, se résout bientôt en des catastrophes, petites ou grandes, qui détruisent l'œuvre antisociale d'une excessive concentration de puissance.

C'est parce que le prodigue favorise ce résultat que "je suis indulgent au prodigue. Plaignons le pauvre Petit Fondeur embarrassé d'un million dont il ne sait que faire, et félicitons-le d'avoir pu s'en débarrasser en huit jours. Ce n'était évidemment pas son affaire

d'employer utilement cette force. Il en a sagement réparti l'emploi entre un certain nombre de ses contemporains. A ce titre, c'est un bienfaiteur. Il était juste que l'Afrique lui fût épargnée.

Pour nous, souhaitons au corps social une meil-

'leure circulation de richesses, et aidons toute réforme

qui y pourra concourir. Moins de congestion tout en haut fera moins d'anémie tout en bas. Double profit / pour l'humanité. /

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