EN PLEIN FAUBOURG
Un livre étrange de M. Henry Leyret, le cahier de notes d'un observateur qui a pris pour sujet d'études la population ouvrière du faubourg parisien.
On sait que les politiques cèdent aisément à la tentation de faire parler le peuple. « Le peuple veut que je sois nommé député, le peuple veut que mon programme soit appliqué, etc., etc. » Comment prouver que le peuple le veut ou ne le veut pas? Et puis qu'est-ce que c'est que le peuple? Où le rencontret-on? Où cette mystérieuse divinité rend-elle ses oracles ?
M. Leyret s'est dit qu'après tout le peuple c'était lui, moi, vous, tous les humains parmi lesquels nous vivons et que nous négligeons de regarder, tout absorbés que nous sommes par la contemplation métaphysique de l'entité populaire qui, échappant à toute prise de réalité, nous parait sincèrement penser, parler, agir au gré de notre fantaisie.
De là à ridée de traiter la question par la méthode expérimentale, il n'y avait qu'un pas. Seulement, il est bien clair que ce qu'on gagne en précision, on le perd en étendue, et qu'on ne peut jamais soumettre en un temps donné qu'une fragmentaire parcelle des ensembles h l'observation scientifique.
Résolument notre sociologue prit son parti. Le faubourg ouvrier de Paris lui sembla justement un digne sujet d'expérience. Mais comment l'aborder? se faire présenter ? Quelle bonne farce! Interroger au hasard ? Autant jeter une pièce en l'air pour savoir Vil pleuvra demain. Un seul moyen : vivre de la vie de
- hommes.
Mais comment ? s'embaucher dans un atelier ? Hélas! Comment manier la varlope on le marteau quand vos parents cruels n'ont, rien su foire de vous qu'un bachelier misérable, uni»- du ruban violet, nu des splendeur- de la place Beauvau, mais inaccoutumé aux rudesses de l'outil ?
Entre le 1 o ,l: i - et l'atelier, que trouver, sinon le marchand de vins, le màslroquet, le bistro, qui réunit autour de son comptoir la foule haletante des parleurs désireux de secouer le lourd silence du labeur? si là que l'ouvrier vient chercher le réconfort ardent qui. pour entretenir l'effort quotidien, brûle le consume la vie. C'est le point de p-ncontre des activités au repos, la lesché des anciens, le lieu des entretiens de hasard, des chocs imprévus de sentiments et d'idées, l'occasion propice aux consultations publiques, la foire aux hyperboles de critique ou d poirs, l'antre des rêveries avec l'appât d'enchantement du philtre meurtrier qui verse l'oubli.
La résolution en est prise, M. Leyret sera bistro, en plein faubourg. La boutique est ouverte. Les clients
arrivent. L'appareil photographique est braqué. Vous comprenez qu'il m'est impossible de faire défiler devant vous la série des scènes de vie faubourienne qui se succèdent devant l'objectif. Je voudrais seulement vous suggérer par quelques indications rapides le désir de lire ce livre qu'on ne peut pas raconter, et dont les récits tout simples ou les croquis sommaires vous feront mieux pénétrer. par leur parti pris de sincérité, dans le milieu mental du faubourg ouvrier, que tous les ouvrages conçus et écrits à l'appui d'une thèse. Regardez ce tableau du jour de paye.
« C'est tous les quinze jours que sont payés les ouvriers dans la plupart des ateliers. Les ouvriers obligés de se déplacer, de travailler tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, terrassiers, maçons, plombiers, fumistes, reçoivent chaque matin, pour leur déjeuner, un prêt qui varie de trente à quarante sous. Le samedi de quinzaine, l'ouvrier touche sa paye... ou ce qu'il en reste si elle a été écornée par le prêt, par les avances. Ce jour-là, le faubourg revêt une physionomie très particulière, mélange de gaieté et d'anxiété, de mouvement et d'attente, comme si une vie nouvelle succédait aux mornes accablements de la semaine. Les ménagères se mettent aux fenêtres, descendent sur le pas des portes, et parfois impatientées, le cœur angoissé, on les voit qui partent à la rencontre des maris, sur la route de l'atelier. Leurs largesses, dès qu'ils se sentent quelques sous en poche, elles ne les connaissent que trop ! et combien, inconscients, sans besoins, sans vices, pour l'unique joie d'oublier, ne fut-ce qu'une heure, le labeur éternel de la géhenne patronale, emportés en des rêves de bien-être, de bonheur, vers les jouissances imprécises des chimères, combien prennent plaisir à
dépenser sans compter, follement, généreusement, ces sous, ces maigres sous, si chèrement gagnés par tant de fatigues, par tant de rancœurs ! Et, dans la rue, des voix grondent, dans les maisons, des injures volent, boueuses et coléreuses, des mains se lèvent, des pleurs éclatent, des enfants gémissent, tandis que, au cabaret, tout est à la joie, à l'ivresse — l'ivresse du chant, plus que l'ivresse du vin. »
La peinture est, comme on voit, vigoureusement brossée. Que de curieux tableaux pourrais-je noter ! Le chapitre de l'alcoolisme est terrible. M. Leyret défend la grande majorité des ouvriers du reproche d'ivrognerie si fréquent dans la bouche du bon bourgeois sirotant sa chartreuse. Néanmoins il fait passer d'effroyables scènes sous nos yeux. « Le matin, allant aux provisions, des femmes s'approprient une demidouzaine de sous au préjudice du ménage : vivement, serrant sous leur bras un papier jaune graisseux, quelque déchet verdàtre de boucherie, elles se glissent d'un pas furtif dans les bars, demandent un verre d'absinthe, l'avalent en deux secondes. Suivez-les ! quelques pas plus loin, nouvel arrêt, nouveau verre d'absinthe. Et ainsi deux fois, trois fois. L'habitude est prise, rien ne la chassera. Misérablement vêtues de hardes effilochées, sales, passées de couleur, elles apparaissent vieillies, usées, décharnées lamentablement. Quelles misères, quelles déceptions les précipitèrent des amours étoilées de leur jeunesse dans cette déchéance physique et morale , hier courtisées , caressées, maintenant objet de dégoût, de répulsion?... Quand l'une d'elles ayant passé la mesure, titube, s'affale, roule au ruisseau, la foule s'amasse et ricane, et hue, méprisante ; sur le passage de la brouette qui Iransporte ce débris aviné, les ménagères se détour-
nent, insultant à son abjection : « La Charogne.., » « ... Ces mœurs sont assez regrettables sans qu'il soit besoin de les généraliser... Quelle classe se peut affirmer saine, pure?... Et si vraiment c'est l'alcoolisme qui, chez l'ouvrier, produit le plus de ravages, à qui la faute ?...
« A six heures du matin, encore mal éveillé, il part pour l'atelier. Il n'en revient que le soir à sept heures, quelquefois plus tard, brisé, harassé, prenant à peine le temps de manger, puis il se couche et dort... à moins qu'il ne se prépare pour l'avenir de nouvelles charges. Ainsi, tous les jours ! Tous les jours, le même travail manuel accablant, qui le fait s'essouffler, ahaner dans la perte totale de ses forces musculaires. Tous les jours la même existence pénible, courbée, domestiquée sans lueurs de repos, sans joie complète... « A ce travail, pour l'ouvrier, quelle diversion ? Où ses distractions? Où ses divertissements? Où l'oubli du labeur ininterrompu? Ignorant ou si peu instruit! Il n'entend rien à nos livres; et puis à un homme qui depuis son lever peine dix ou douze heures dans l'effort et la sueur, que parler de méditer sur l'histoire, sur la philosophie, sur la littérature ! Les théâtres? Les divertissements publics? Cela coûte et fatigue!... Quels plaisirs à lui offrir, qui conviennent à sa nature fruste, brutale, de premier jet, ni sentimentalisée, ni intellectualisée, telle enfin qu'elle se développe dans le servage où la rive notre société ? Quoi, si ce n'est le cabaret, où, avec à peine quelques sous, il se sait le bienvenu, où, avec à peine quelques verres, il s'élève au-dessus des réalités oppressives, aviné, baveux, peut-être ! à coup sûr transporté dans le monde de l'exaltation et de la divagation, par quoi il s'évade un moment de la vie de souffrances et de
privations dans laquelle demain le rejettera?... » Je n'ai pu me tenir de citer tout le morceau, tant je le trouve d'une âpre justesse. Je consens que ces vues ne sont pas nouvelles. C'est que l'auteur est en quête non du nouveau, mais du vrai. Lisez les anecdotes vécues dont fourmille le livre, voyez passer, se mouvoir dans leur vérité les personnages de la vie ouvrière à l'atelier, au cabaret, au logis, et vous comprendrez qu'il s'agit de tout autre chose que d'opinions arrangées de chic pour ou contre une thèse convenue.
il s'agit d'observation sociale en dehors des doctrines préconçues, et l'un des grands mérites de M. Leyret, c'est qu'il n'hésite pas à dire indistinctement le bien et le mal — tout le bien et tout le mal — sans s'inquiéter des conséquences. Ce n'est pas assurément qu'il ne compatisse en homme aux misères humaines. Mais il ne croit pas qu'il y ait de remède social applicable sans la constatation préalable des réalités scientifiquement observées, et toute son ambition c'est d'apporter sa contribution de vérité à la grande enquête sociale. Son effort de. sincérité ne peut être nié. Les conditions de vie auxquelles il s'est astreint pendant cinq longs mois sont le meilleur garant de son pur désir de constatations vraies.
Comment, dans ces conditions, M. Leyret pouvait-il faire autrement que d'utiliser ses remarquables facultés d'observation pour nous donner une vivante psychologie de l'ouvrier de nos faubourgs ? Lisez le chapitre intitulé Goûts, Travers, Opinions ou le chapitre sur les Chants et Plaisirs, vous y verrez éclater dans leur candeur toutes les contradictions de la mentalité ouvrière qui sont, au demeurant, assez germaines des contrastes de la mentalité bourgeoise.
J'aimerais à vous citer quelques traits, mais je dois me borner. Ce qu'il faut lire et méditer mot à mot, c'est l'affreux chapitre sur la misère , où les faits parlent seuls sans tentative d'apitoiement. Je vous recommande l'horrible histoire du ménage ouvrier qui, vaincu par la faim criante, se résout tout à coup à aller avec les gosses chanter dans les cours, rougissant de honte sous les injures du pipelet.
Je ne puis pas tout dire. Sur les enfants et les femmes, sur i amour, que de sombres pages ! Le travail, les syndicats, la politique, tous les aspects de la vie ouvrière seront successivement passés en revue. On vous montrera les idées mal définies flottant vaguement, et l'on vous fera saisir, dans une constatation sommaire de Vétat d'âme, les sourds mouvements de révolte qui sont la conséquence d'une si dure vie.
JN'en concevez pas trop de terreur: la mobilité française nous détourne des longues fureurs. Ne soyez pas, non plus, complètement rassurés, car de trop hauts espoirs ont pour contre-coup les pires désespérances, et quand le misérable se lasse d'attendre vainement l'effet des trompeuses promesses, il arrive tôt ou tard qu'une circonstance imprévue le met soudainement en face de cette décisive sommation de sa conscience exaspérée : Ne t'attends quà toi-même.
Le destin nous garde d'un tel jour.