LE PRÉFET ET LE FORGERON
Glorifié soit le nom de Poubelle dans le ciel et sur la terre. Qu'il soit béni dans les plaines, et révéré sur les hauteurs. Que le chantier, que l'usine chantent ses louanges, que l'ouvrier l'aime et que le misérable qui crève d'inanition le recommande à Dieu dans ses prières.
Qu'a fait cet homme, dira-t-on, sinon d'inventer l'odorant réceptacle qui est chaque matin l'ornement de nos trottoirs?
Ce qu'il a fait, Monsieur, l'ignorez-vous? El se peut-il que vous omettiez de lire les journaux modérés. Sachez donc que cet homme admirable a découvert que l'ouvrier ne paye point d'impôts, ou si peu, que c'est tout comme. Quel soulagement pour nos travailleurs d'apprendre cette bonne nouvelle. Les voilà maintenant sans inquiétude pour l'avenir, et bien rassurés sur le sort de leur famille. Pas d'impôts : que peuvent-ils demander de plus. Comment peut-on se plaindre d'un gouvernement qui fait de telles réformes? Pas d'impôt, c'est comme le Sans dot de la comédie : cela répond à tout.
Et comme on a médit de la bourgeoisie française I Que ne nous a-t-on pas dit de son égoïsme? Encore une blague socialiste. Tous nos bourgeois devraient ^être furieux d'apprendre qu'ils ont toute la charge de l'impôt, tandis que l'ouvrier jouit, sans payer, de tous les bénéfices de l'ordre social. Eh bien pas du tout. Ouvrez les journaux de la bourgeoisie modérée, ils
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sont aux anges. Vous voyez, disent-ils, nous payons tout, et vous rien. Quelle joie ! Que nous sommes généreux, et, surtout, que nous sommes contents d'être si généreux !
J'avoue que j'ai été un peu dérouté d'abord par cet excès imprévu d'altruisme.
Et puis j"ai pensé que ces gens sont des chrétiens, qu'en cette qualité, c'est un devoir pour eux de se dépouiller de leurs biens au bénéfice d'autrui, et j'ai trouvé leur noble désintéressement le plus naturel du monde.
Seulement, il faut bien l'avouer, j'ai rencontré des incrédules, et comme il n'y a rien de si fâcheux que de voir méconnaître la vertu, j'ai entrepris de convaincre ceux qui doutent encore.
Je me suis donc pourvu du Bulletin municipal officiel du 16 décembre 1894 et voici ce que j'y ai trouvé :
M. le préfet de la Seine. — On a semblé se faire l'écho de sentiments de haine dont seraient animés certains hommes, et que d'autres hommes, s'appliquent à entretenir.
Je tiens à déclarer hautement que rien dans nos lois actuelles, ne justifie ce dénigrement.
On vous dit : « Il faut prendre la fortune là où elle est. »
Et on ne fait pas autrement en effet. On ne prend rien là où on ne doit rien prendre.
Et c'est pour ce motif qu'o?i ne prend rien à l'ouvrier, ou tout au moius on ne lui prend que peu de chose. Dire le contraire, c'est une inexactitude, et si l'inexactitude est volontaire, c'est une tromperie.
Est-ce catégorique?
Maintenant la preuve :
Pour les impôts directs, quelle est la situation à Paris de ceux qui ont peu? Au-dessous de 500 francs les loyers sont complètement dégrevés de l'imposition personnelle-
mobilière; les loyers supérieurs, jusqu'à 1,000 francs, sont dégrevés proportionnellement à leur valeur.
Et là-dessus M. Poubelle explique que sur un total de six cent mille loyers, les deux tiers sont complètement dégrevés; et que, sur les locaux payants, 174.000 sont dégrevés partiellement, tandis que 53.000 loyers supérieurs à 1.000 francs, paient seuls l'impôt complet.
L'octroi est une nouvelle source de bienfaits. Les légumes, la morue, la raie, les harengs ne sont pas taxés. La viande de boucherie paye dix centimes le kilogramme, ce qui est appréciable, mais les bouchers, pour faire plaisir à M. Poubelle, font acquitter l'impôt sur les morceaux de première catégorie, et jamais sur les morceaux communs. Il faut ne pas connaître la corporation de la boucherie ni le Préfet de la Seine pour douter de leurs sentiments philanthropiques.
Restent les vins, les boissons, dit négligemment M. Poubelle. Or nous sommes d'accord avec le Parlement pour en réclamer le dégrèvement.
Sur les autres objets, l'ouvrier ne paie rien ou presque rien à l'octroi. On le trompe donc sciemment, quand on soutient qu'il paie V octroi, lui qui n'a rien, au profit de ceux qui ont quelque chose... On vous proposera le relèvement des droits sur les fers destinés aux constructions. Ces taxes ne frappent pas les ouvriers. Il n'est pas vrai, par^onséquent, de dire que la ville de Paris cherche des ressources en frappant la population malheureuse, et qu'elle épargne celle dont la situation est prospère.
Il importait, messieurs, de protester contre ces paroles de haine que l'on souffle à la population ouvrière. Vous feriez beaucoup mieux de l'encourager à travailler, à économiser.
Voilà qui est parler vraiment, et vous pensez de quel air de triomphe je soumis ce texte à certain
ouvrier du faubourg qui, tout le jour, bat l*enclume de son pesant marteau. Quelle fut ma surprise quand au lieu de cris de joie que j'attendais, l'homme posant sa massue, délibérément s'exclama :
« En bien, vrai, je suis content d'avoir lu ça. Il n'y a pas plus farceur. »
Ce manque de respect pour les autorités qui sont, me choqua. Cependant, je voulus tirer l'affaire au clair, et je sollicitai l'homme de s'expliquer. Il parla donc, et voici son discours :
« Oui, je dis qu'il n'y a pas plus farceur, et je le prouve. Il me prend donc pour un imbécile, votre Poubelle, de me corner que je dois être bien content de ne pas payer d'impôt direct parce que j'ai un loyer de 400 francs. Il me fait cadeau de la somme ridicule qu'il me prendrait là-dessus. Vraiment il est bien bon. C'est dommage qu'il se rattrape au centuple d'un autre côté. Voyons. D'abord je paie l'impôt des portes et fenêtres, voyez ma quittance de loyer. Pour l'air que je respire, pour la lumière qu'on mesure chichement à mes enfants, tout pâlots, l'agent du fisc vient chercher son dû, et je paye.
« Ce n'est pas tout. Sur ces 600.000 loyers, que M. Poubelle est si fier d'exempter, il faut payer tout de même, car c'est un impôt de répartition, n'est-ce pas, et l'État n'en fait pas remise. Où prend-on cet argent s'il vous plaît? Sur moi, tout simplement, par l'octroi qui me gruge et me tond comme vous l'allez voir tout à l'heure. Si M. le Préfet veut me faire cadeau de ma part d'octroi, je lui paierai dix fois sa taxe mobilière et je ferai un joli bénéfice.
« Il y a encore autre chose. Tous les ans, ce même Préfet accorde aux propriétaires parisiens des dégrèvements qui se montent à 600.000 ou 800.000 francs
us prétexte de locaux inoccupés. Qui paye cette somme je vous prie? Toujours moi, par l'entremise de l'octroi, sur ma boisson et sur ma nourriture.
« Et avec quoi dois-je payer? Avec le travail de ce marteau, n'est-ce pas? Nouvelle abomination. Je ne fais rien : j'échappe à la patente. Je travaille : le lise arrive.
« Si j'ai beaucoup d'enfants, il me faut un loyer plus élevé, et l'élévation du loyer est im signe extérieur de richesse, et comme la patente se base sur les signes extérieurs, je me trouve d'autant plus taxé que j'ai plus de charges. Osez donc dire que ce n'est pas vrai.
« Je ne parle pas du relèvement du droit sur les fers de construction. Comment a-t-on le front de dire que l'ouvrier n'en est pas atteint, puisque cela augmente le capital déboursé, *t par conséquent le prix du loyer qui en est la rente.
« Pour l'octroi, c'est le bouquet. Vou> n'avez pas tout lu dans le discours de votre Préfet. Vous n'avez pas cite la fameuse phrase : « Le pain, cria va sans dire, n'est par taxé, » C était trop. Vous n'avez pas osé. Il fait le bon apôtre, cet homme. Il ne parle que pour lui. 11 dit : « Je ne taxe pas le pain, vous devez être content. » Qu'est-ce que ça me fait qu'il ne taxe pas le pain, Poubelle, si c'est un autre qui le taxe, et si c'est toujours moi qui paye. Puisqu'il est préfet, il doit bien savoir que son gouvernement a fait mettre un impôt sur le pain qui nous venait de Belgique à meilleur compte. Qui est-ce qui le paye cet impôt? Toujours moi avec mon marteau.
« C'est comme son impôt sur le vin. Il dit gentiment : Nous sommes d'accord pour le supprimer. Voilà quatorze ans qu'ils sont d'accord pour le supprimer, et pendant ce temps je le paye toujours.
« Pour la viande c'est bien plus farce. Poubelle qui ne doit pas sa goutte aux privations, je pense, me raconte que je ne paierai presque rien à l'octroi si je veux me nourrir avec des têtes de dindons, des pattes de canard et des genoux de veau. Eh bien avec quoi me ferai-je du biceps pour cogner sur le fer rouge, afin de payer l'impôt de Poubelle? Il me faut de la viande et pour en manger il faut payer à la douane de Méline et à l'octroi de Poubelle.
« Voyons un peu mon déjeuner :
Le pain — impôt d'Etat ;
La viande — impôt d'Etat et octroi :
Le sel — impôt d'Etat ;
Le beurre — impôt d'Etat, et octroi.
« Si je prends une salade.
« Exempte, la chicorée! clame Poubelle ». Soit.
Mais huile, impôt d'Etat et octroi ;
Vinaigre — impôt d'Etat et octroi ;
Poivre — impôt d'Etat et octroi.
<( Et le vin ! impôt de 100 p. 100 pour moi, mon bon monsieur, si j'ai la chance d'être assez riche pour acheter un hectolitre d'un seul coup. Sinon le « troquet » accroît encore l'impôt en s'en remboursant au détail dans une proportion monstrueuse. Pendant ce temps, le richard qui s'offre un fût de grand vin paye 10 p. 100 de sa valeur, et souvent moins. Voilà comme je suis dégrevé.
« Si je prends le cale :
Sucre, — impôt d'Etat et octroi (je paie le mien le double de l'Anglais, pour enrichir nos grands sucriers).
Café, — impôt d'Etat et octroi ;
Alcool, — impôt d'Etat et octroi.
« Qu'est-ce que vous pensez de ce petit déjeuner sur lequel notre excellent préfet déclare quon ne me
prend rien, et que ceux qui disent le contraire sont des trompeurs? Comment dois-je l'appeler lui-même ?
« Et quand je rentre chez moi le soir?
Allumettes, — impôt d'Etat ;
Pétrole, — impôt d'Etat et octroi (100 p. 100 de sa valeur) ;
Charbon, — impôt d'Etat et octroi.
« Même si je me résigne à grelotter dans ma chambre, je ne peux pourtant pas faire ma cuisine sans feu :
« Et mon vêtement ? Et ma chaussure ? Et ma chemise?
« Dites-moi donc quelle manifestation de ma vie est épargnée ?
« On parle d'une prédication de haine. Ce sont vos impôts qui la font. Le jour où les ouvriers sauront ce qu'ils payent d'impôts, ils feront une révolution. Voilà ce que j'ai à lui dire, à votre Poubelle. »
Et le lourd marteau retombant sur la barre aveuglante, fit jaillir une pluie d'étincelles.
J'avoue que je partis fort penaud, toujours plein d'admiration pour le préfet Poubelle, mais redoutant pour son génie la rudesse du forgeron.