LE CONGRÈS CONTRE L'ALCOOL
Des politiques, des savants, des philanthropes, se réunissent en congrès à Baie pour fulminer contre l'alcool. Qui n'approuverait leurs efforts?
Depuis les temps où Noé, Loth et tant d'autres donnèrent à leur descendance de si fâcheux exemples, aucun poison ne s'est répandu si vite et si généralement dans l'humanité. Les maux qu'il a causés sont connus, catalogués, classés. On peut dire d'avance à l'homme qui se livre aux excès des boissons fermentées quelles tortures il se prépare à lui-même, et de quelle sinistre déchéance il frappe sa progéniture. On le lui dit en effet depuis longtemps déjà, et sans aucun succèsjusqu'ici. Les savants font des livres, les philanthropes des congrès, et les politiques — pour seconder, disentils, ces vues humanitaires — frappent la maudite liqueu* d'exorbitants impôts. Rien n'y fait. Le nombre des cabarets s'accroît* dans une proportion prodigieuse, et l'effet malfaisant des drogues qu'on y débite s'atteste par le nombre chaque jour grandissant des
catastrophes imputables à l'agent destructeur de la vie.
C'est la science, c'est la raison qui parle dans les livres, les congrès, les brochures. Mais, parmi les impulsions déterminantes des actions humaines, à quel rang peut-on mettre la science et la raison? Pas au premier assurément. Le besoin immédiat, le désir iiévreux de la satisfaction urgente, les sentiments bons ou mauvais, voilà ce qui l'emporte le plus souvent sur les règles les mieux établies d'une bonne manière de vivre.
Oserai-je dire toute ma pensée? Ce n'est pas toujours un mal. Il faut dans la vie une part d'absurdité pour la rendre supportable. Par bonheur, nous sommes abondamment pourvus de ce précieux condiment, et le fonds en paraît inépuisable. Les actions de tout ordre où l'individu se sacrifie à autrui, les actes d'héroïsme ne relèvent point de la raison. L'irrésistible impulsion qui les cause est parfaitement étrangère aux procédés de l'induction et de la déduction qui, mis en œuvre, les déconseilleraient trop souvent. Et cependant ce sont de telles affirmations de notre individualité qui font le charme, et l'orgueil, et la noblesse, de la vie.
Quand M. de Moltke dit cette sottise : « Là paix n'est pas un beau rêve », il voulait sans doute exprimer cette idée que la guerre offre l'occasion de dévouements sublimes qui rehaussent l'homme â ses propres yeux. Le soudard, tout occupé de combiner ses massacres, ne réfléchissait pas que cette forme de sacrifice, pour être la seule accessible au sauvage, 'n'en est pas moins primée chez les peuples civilisés par des actions d'un héroïsme à la fois plus haut et plus méritoire. Outre qu'il est plus beau de donner
sa vie pour sauver son semblable que pour le tuer, il est moins difficile de se jeter d'un bond dans le gouffre que de sacrifier, comme Henriette Renan, toute une vie d'efforts sans témoins à maintenir la fierté du nom paternel, à construire la gloire d'un frère pour s'anéantir dans son triomphe. La guerre peut disparaître : ce n'est pas les occasions de sacrifices qui manqueront jamais à l'humanité.
Seulement, il ne faudrait pas, par une généralisation trop facile, abandonner l'homme, toutes rênes flottantes, aux impulsions de sentiment. Il n'est que trop disposé, en tout état de cause, à se livrer lui-même aux penchants qui l'entraînent, sans s'inquiéter de savoir où. Ce qu'on appelle la raison, ce qui n'est après tout qu'un précis de formules plus ou moins heureuses d'expérience humaine, a pour but de permettre à chacun de discerner plus ou moins clairement où le courant l'emporte, et de lui permettre de régler sa course par l'intervention d'une volonté éclairée. Il faut donc, de toute nécessité, recourir aux arguments de raison pour agir sur les hommes, comme le fait excellemment le congrès contre l'alcool. Mais il est nécessaire, en même temps, de savoir que la démonstration scientifique la plus claire, le précepte moral le plus énergiquement formulé n'auront qu'une action secondaire sur les mentalités inférieures et les volontés vacillantes qu'il s'agit précisément de réformer.
C'est ce qui fait toute la difficulté du problème de moralisation. Les vérités premières de la morale sont depuis longtemps dégagées. Quel maigre profit en a tiré l'humanité? Ce qu'on dénomme improprement la morale du Christ était déjà plusieurs fois séculaire au temps de Jésus. Quelle sanglante
application en firent les chrétiens? Le plus parfait d'entre eux fut-il jamais supérieur à un Marc-Aurèle, à un Epictète? Aujourd'hui même, Tolstoï n'a pas eu beaucoup de peine à démontrer qu'aucun chrétien ne pratique la doctrine du Christ. Ce n'est pas faute de l'entendre rabâcher tous les jours.
Lors donc que les savants font leurs livres et les congrès leurs discours, ils accomplissent une œuvre excellente qu'on ne saurait trop encourager, car c'est le fondement même de toute action ultérieure, mais ils doivent savoir qu'ils agissent principalement d'abord sur les caractères qui suffisent, sans prédication, à leur propre discipline. Pour les autres, comment les atteindre? Les politiques se vantent d'en tenter l'aventure par des impôts exorbitants. Les politiques mentent, car leurs financiers feraient banqueroute si le pouvoir moralisateur de l'impôt se manifestait par l'arrêt ou simplement par la restriction de la consommation, comme les prêtres du Dieu vivant si la crainte de l'enfer rendait toute l'humanité vertueuse.
Qu'est-ce donc que l'homme demande à l'alcool, pourquoi le besoin de cette drogue croît-il avec une telle rapidité, et où allons-nous si l'excès, partout signalé, sévit avec une fureur toujours plus grande sur des générations qui, prématurément frappées, lèguent leur tare à la génération suivante ? La question n'est même pas scientifiquement résolue de savoir si l'alcool est un aliment, tandis que son effet n'est pas discutable comme excitant du système nerveux. Les aliments de calorification ne sont pas rares dans notre régime, et si l'alcool n'avait que cette vertu, rien ne serait plus aisé que de le remplacer. Les populations mahométanes, buveuses d'eau claire,
notamment les Turcs et les Arabes, ne le cèdent en force physique à aucun des peuples qui s'adonnent à l'usage des boissons fermentées. Nos forts de la halle qui se soutiennent volontiers d'un petit verre seraient peut-être en peine d'accomplir les tours de force familiers aux portefaix de Constantinople. Bœuf, éléphant, tigre ou lion, qui de ces monstres de force réclama jamais sa bouteille?
Mais ce n'est pas, à vrai dire, la force durable que demandent à leur verre nos buveurs de boissons alcooliques. Non. C'est l'excitation passagère, fatalement suivie d'une dépression correspondante, qui donne du cœur, comme ils disent, c'est-à-dire qui permet, au moyen d'une plus grande dépense organique, d'accomplir avec plus d'énergie le labeur imposé par les exigences modernes de la vie. Seulement l'usure organique veut être réparée, l'excitation d'un moment a pour conséquence la réaction dépressive. Nouvelle ingestion d'alcool : l'excitation consécutive va masquer la dépression menaçante et donner, aux dépens de l'organisme surchauffé, ce qui semble un regain de force, et n'est qu'une suractivité provisoire des forces normales déséquilibrées. Bientôt, les temps de repos et l'alimentation régulière, ne suffisant plus à réparer le désordre en comblant le déficit organique, le buveur, dès qu'il sent la dépression venir, se trouvera condamné à une nouvelle ingestion d'alcool, et, dès lors, il est sur la fatale pente où l'on ne s'arrête plus.
Pour l'excuser, — car il faut avoir pitié de lui, — il est nécessaire de comprendre ce que cela veut dire : les exigences modernes de la vie. Cela signifie simplement que l'ordre dans lequel nous vivons n'est point ménager des forces humaines, aussi bien mentales que physiques. La concurrence vitale exige de chacun qu'il
déploie tout son effort. Sinon c'est la déchéance. Une folie pousse les hommes à toutes les extrémités de l'action. Le patron le plus dur pour les malheureux attachés à ses engrenages de fer se tuera de travail pour la conquête de trésors dont il ne pourra jouir, qui ne serviront qu'à émasculer, qu'à corrompre sa postérité. D'autres crèveront d'indolence ou de bas plaisir. Rien de trop, disaient les anciens. Tout en excès, font les modernes.
Est-il donc étonnant, quand l'organisme vient à faiblir, que l'homme dépité, inquiet du lendemain, veuille d'abord pourvoir au plus pressé en pliant au service exigé la bête résistante? Il étend les mains pour saisir le remède. Il trouve le poison. Remède, poison, question de doses. J'ai dit comment l'alcool conduisait traîtreusement ceux qui lui font appel sans se garder de sa perfidie à passer de l'usage à l'abus. J'en aurais pu dire autant du haschich, de l'opium ou du tabac. Faut-il encore mentionner le pétrole? On signale maintenant des buveurs de pétrole en Russie.
C'est que la surexcitation nerveuse produite par ces agents a des conséquences follement attirantes pour tout être humain qui, momentanément, se sent moindre. Non seulement l'alcool lui donnera le surcroît passager de dépense physique ou mentale qui ne répondait pas à l'effort de sa volonté, mais surtout, avec l'illusion d'une énergie retrouvée, il lui assurera, pour un temps trop vite envolé, ce bien précieux, ce bien suprême : l'atténuation de la sensibilité douloureuse, l'engourdissement des souffrances, l'oubli des misères, et puis le miracle du rêve jetant son arche audacieuse de la petite terre branlante jusqu'à l'infini des cieux.
Après, c'est l'anéantissement de la mort, dernier
bienfait pour qui peine et geint dans la vie. Et quand la nature inexorable rouvre vos yeux, vous fait rentrer dans la réalité, vous avez le flacon sous la main, qui charmera de ses beaux mensonges l'horrible vérité nue terrifiante à voir. Ainsi vous irez de rêve en rêve, de plus en plus éloigné de la terre, confondant peu à peu la vérité devenue mensonge avec le mensonge devenu vérité, objet de répugnance pour les hommes, mais charmé de magies paradisiaques jusqu'à l'anéantissement de la raison.
Sans doute cela est absurde et lâche, et mieux vaudrait supporter héroïquement les maux de la vie. Mais les héros sont rares. Et puis, entre l'héroïsme absolu et l'alcoolique invétéré, perdu, il y a tant de degrés, tant de nuances. Allez dire à l'ouvrier des fabriques du Nord de se passer de son schnaps. C'est un besoin. L'alcool supprimé, l'énergie du moment est amoindrie. Voulez-vous donc que sa production diminue? C'est impossible, la concurrencé étant désormais établie entre organismes anormalement surexcités. Il faut tuer des hommes pour faire vite et beaucoup. L'alcool est un des agents du massacre. Voilà tout. L'Allemand vertueux qui stimule lentement sa lourde masse par des flots de bière dans la fumée des brasseries, nos paysans qui trouvent- en leur bouteille un lyrisme aussi facile que grossier, nos boulevardiers qui s'émoustillent l'esprit de cent poisons divers, se mettent simplement au niveau commun, se fabriquant de jour en jour un peu de joie frelatée, par pénurie de l'autre, et plaquant d'un rapide mirage l'horizon qu'ils trouvent fermé.
Comment sortir de ce cercle d'enfer où, depuis le rustre soûl de l'alcool le plus grossier jusqu'à la
grande dame morphinomane, toule l'humanité fait la chaîne pour la danse macabre de la mort? Perfectionner la fabrication, éliminer les essences toxiques, n'est pas même un palliatif, puisque l'alcool éthylique demeure avec son action destructive. Tout au plus pourrait-on aboutir à prolonger le supplice. La religion? Jugez de son efficacité parles résultats obtenus. La science pure avec ses livres, les. sociétés d'abstinence ou de tempérance avec leurs congrès de philanthropes ? Belle prédication — hôpital ou enfer — à des sourds qui ne veulent pas entendre, parce que les maux qu'on leur prédit sont lointains, et qu'on leur prêche le sublime en les laissant aux prises avec la réalité. L'alcool est le coup de fouet sur l'échiné de la rosse ; vous montez en chaire pour annoncer doctement au monde qu'une bonne ration d'avoine est préférable. En ce cas. où est le picotin? Qui fournira l'aliment matériel à l'un, la nourriture intellectuelle à l'autre, en dehors des creuses formules du dogme dont l'impuissance est ici trop visiblement manifeste?
C'est que la question posée par l'usage et l'abus de l'alcool n'est autre, en effet, que le problème social tout entier. Faire au travailleur de tout ordre de meilleures conditions de vie aboutira sans doute à diminuer, sinon à supprimer l'impérieuse sollicitation du besoin. Seulement le problème social serait, en vérité, trop facile à résoudre s'il suffisait de changer en un tour de main la formule de l'Etat. Il se complique nécessairement de la création d'une mentalité supérieure, de l'institution, au plus profond de l'être, de cette discipline personnelle qui est le seul instrument efficace de progression morale dans l'humanité.
A cet égard, hélas! il n'est point de catégories privilégiées. L'oisiveté, pour qui ne possède d'autre frein
que le précepte banal ânonné dans l'enfance, est une occasion de vices; comme le surtravail, pour d'autres, une excuse. La science éclaire le chemin, sollicite la volonté, mais ne suffit pas à la déterminer, si elle n'embrasse pas toute une philosophie du monde qui, mieux que les anciens dogmes, nous donne une claire compréhension de nous-mêmes, nous montre le juste gouvernement de soi comme la suprême loi de l'humaine destinée. Sans doute, il faut savoir d'abord. II faut surtout qu'une gymnastique morale appropriée fasse passer dans les réflexes de la vie courante le résultat des connaissances acquises. Le champ de la réforme est immense, et nos moyens d'action bien lents au gré de nos désirs.
Mais que ne peut l'activité obstinée des plus hautes énergies associées pour enseigner à l'homme l'art de vivre dans la pleine possession de lui-même, en dirigeant au profit d'autrui la plus intense culture de l'individu. Que nous arrivions jamais à l'absolue conciliation de l'égoïsme et de l'altruisme, je n'ai garde de le penser. L'idéal n'est pas de la terre. Même dans la société la plus parfaite qui soit, nous ne supprimerons pas le besoin du rêve. Il s'agit seulement d'apprendre aux rêveurs à vivre d'un noble rêve, au lieu de se dégrader et de se tuer pour de basses visions de folie.