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QUESTION DE NUANCES

M. Bérenger est le type excellent du bourgeois conservateur libéral, sincèrement épris de tout progrès humanitaire qui lui paraît compatible avec le statu quo social. Il a sur beaucoup de ses collègues du Parlement l'avantage de savoir qu'il existe des problèmes politiques et sociaux dont la bonne solution dépend non des fantaisies du législateur mais de l'observation des lois d'évolution, des idées de justice et de liberté dans les groupements humains. Malheureusement un tempérament craintif, une extrême défiance des revendications populaires, un sentiment légèrement prudhommesque des hautes vertus dirigeantes de la classe bourgeoise jettent parfois cet esprit distingué dans la plus étrange confusion d'aspirations libérales et de parti pris réactionnaires.

Tel quel, notre sénateur est l'ennemi déclaré de l'amour vénal, ou du moins de cette espèce d'amour vénal qui s'offre à tout venant sur la voie publique. Je ne ferai point difficulté de convenir que l'étalage

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en est répugnant. L'horrible promenade de cette marchandise vivante provoquant abjectement le passant, s'offrant avec le cynisme de l'irréparable perdition, déshonore nos villes, et propage jusqu'au foyer familial la contagion de basse débauche.

En dépit des gouailleries, le moraliste est donc bien venu à poser devant l'opinion le désespérant problème, et, si le hasard l'a fait législateur, à chercher dans la loi un remède, même partiel, au chancre invétéré de la prostitution publique.

Les intentions de M. Bérenger me paraissent infiniment louables. Je voudrais lui apporter l'encouragement d'une parole sympathique. Il faut bien cependant que j'envisage le problème dans les conditions mêmes où l'ordre social me le fournit. Il faut surtout que je me demande quel peut être l'effet des mesures proposées. Eh bien! à ce double point de vue, j'ai le regret de constater que la solution de M. Bérenger est une simple aggravation de l'iniquité et de la démoralisation existantes.

Interdire le racolage, arrêter de pauvres filles dégradées par la misère, odieusement exploitées par le proxénétisme officiel et privé, torturées des souteneurs, livrées par la loi au bon plaisir d'une police anonyme qui peut sans procès, sans avocat, sans juge, les détenir en prison comme il lui plait, vraiment est-ce donc un exploit de sénateur? Il y a mieux à faire, ô père-conscrit de la République, et votre courte vue s'arrête à la surface des choses. D'abord vous ne pouvez pas ignorer que, faute de place dans vos prisons, votre loi n'aboutira qu'à empirer l'arbitraire des ignobles agents qu'entretient la vertu de l'Etat en ces bas-fonds fangeux. Comme à présent, ils sauront rendre la loi, douce aux filles complaisantes, impla-

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cable aux rebelles. Et puis dussiez-vous réussir, que faites-vous sinon de cacher le vice affreux?

L'idéal que vous poursuivez, je le connais, il a été cent fois exposé dans les livres, dans les brochures des moralisateurs de la préfecture de police. C'est de faire rentrer tout l'horrible troupeau dans le bercail officiel des maisons réglementées, protégées, estampillées par la bureaucratique pudeur de l'Etat, soucieux, avant tout, de sauvegarder les apparences. Cachons tout : voilà le mot d'ordre de nos gouvernants. L'un veut cacher la peine de mort, l'autre la prostitution. Sur la question de fond, personne n'ose porter les yeux.

Ma pensée est bien différente. Les filles du boulevard c'est la manifestation du mal, ce n'en est point l'origine. Cette prostitution-là n'est qu'une des formes de la misère, la plus abjecte, la plus répugnante, partant la plus digne de pitié. S'en prendre d"abord aux dernières prostituées équivaut à tenter de résoudre le problème de la mendicité en obligeant les mendiants à se cacher. Quand M. Bérenger aura joint la suprême brutalité de l'Etat aux tortures sociales qui déjà écrasent ces malheureuses, peut-il croire vraiment qu'il aura servi la cause de l'humanité?

Un soir de l'an dernier, à la sortie du journal, je passais sur le boulevard après minuit. Au coin de la rue Drouot, une fille sortant d'un groupe m'aborda : « Monsieur, Monsieur, me dit-elle, ma parole d'honneur, si tu me donnes un louis, je rentre me coucher toute seule. » Comment rendre l'accent de violence haineuse dont cette parole fut dite? La femme, évidemment, ne croyait pas au louis : c'est pourquoi elle me jetait sa proposition comme une injure à la face. J'ai honte d'avouer que le louis ne vint pas. Toute la

troupe s'était approchée, me gouaillant sinistrement : « Moi, moi aussi, Monsieur! un louis et nous chômons ce soir. » Ma fortune n'aurait pu suffire, et j'étais hors d'état d'assurer à ces tristes sœurs le repos de ce jour de chômage que l'Église catholique prétend imposer hebdomadairement aux travailleurs, sans leur donner le moyen de pourvoir pendant ce temps à leur subsistance. Voilà à qui s'en prend M. le sénateur Bérenger. N'a-t-il point de honte? Donnez le louis d'abord, et puis nous causerons.

Et l'homme? lui a-t-on crié de cent côtés à la fois, celui qui insulte lâchement de ses ignobles propos les honnêtes femmes qui passent? Que décrétez-vous contre lui? Celui-là n'a pas l'excuse de la mendiante au louis. M. Bérenger, qui appartient à l'école des économistes, connaît très bien la loi de l'offre et de la demande. 11 sait que la misérable créature passive ne fait, après tout, qu'offrir ce qui lui est demandé par l'exigence de Vautre. Pourquoi ne pas s'occuper de celui-là? Pourquoi ne pas arrêter l'acheteur avec la vendeuse? Pourquoi permettre au bourgeois décoré de promener dans nos jardins publics la lâche luxure qui s'en prend aux femmes sans défenseur?

Et puis il faut tout dire, au risque de choquer les préjugés dont l'harmonie constitue l'ordre social. M. Bérenger peut-il nous faire connaître où commence, où finit la prostitution? Combien sont-ils, combien sont-elles qui se donnent librement dans un sentiment d'amour désintéressé? Qu'est-ce que le beau mariage, sinon la forme admise de la vente et de l'achat des fornications légales?

Dès qu'une pauvre fille a quelques millions de dot, la voilà sur le marché, consciente ou non des appétits qu'elle allume, palpée, retournée, critiquée des

acheteurs, marquis, comtes ou ducs ayant des blasons à dorer, ou jeunes députés ministrables ou ministres. Qu'on me dise en quoi cette vente honorée est plus honorable que l'autre? Est-on sûr qu'elle ne soit pas plus déshonorante, étant parée, glorifiée, encouragée? Et depuis l'aveuglante milliardaire jusqu'à la petite bourgeoise dont on enfle la dot pour attirer l'acquéreur, que de nuances de l'amour vénal! Quelles mesures contre un tel état de choses, ô sénateur rigoriste vaguement anxieux d'une société qui n'est pas? Pas celle que vous proposez assurément, vous qui n'osez vous en prendre qu'à la plus basse misère, et laissez en paix la prostitution diamantée au jour, au mois, à l'année, à la vie.

De tous côtés nous nous heurtons au problème social. Emprisonnez les filles du ruisseau, arrêtez les mendiants des rues, que ferez-vous des autres? L'iniquité sociale ne se guérira point par l'iniquité des répressions. Quels faits précisément constitueront le racolage pour M. Bérenger? Quoi de plus racoleur que le costume ! que de suggestions dans un pli, dans une forme accusée ! Et le maquillage et les parfums, autant de provocations pour les vieux Messieurs fatigués 1 Et l'imperceptible clignement d'œil et le fugitif sourire? Quel impeccable magistrat jugera ces choses, et que répondrait-il si, son réquisitoire terminé, la malheureuse bête de plaisir lui tenait ce langage :

« Oui, monsieur l'accusateur, j'ai souri au monsieur qui est là, bien qu'il ne m'eût pas été présenté dans le monde. Mais est-ce que la présentation est un sacrement, maintenant? Et ne voit-on pas tous les jours, dans les salons, des jeunes filles très bien encourager par de petites mines charmantes des jeunes gens qui ont un bel avenir? Est-ce ma faute à moi si mes

moyens ne me permettent pas le luxe du faubourg Saint-Germain?

« Je m'habille, dites-vous, d'une façon provocante? C'est vrai. Si j'y mettais l'art de Worth, cela vous choquerait moins. Je ressemblerais alors à ces belles demoiselles sur qui la loueuse de chaises de la Madeleine fournit des renseignements aux jeunes gens pieux accourus aux pieds des autels. Mes moyens ne me le permettent pas, et j'en suis réduite à passer, sans notaire, des contrats d'un jour ou d'une heure, tandis que d'autres, que j'envie, font en présence des autorités légitimes des transactions à plus longue échéance, dont vous devez connaître les fâcheux résultats. Alors que poursuivez-vous en moi, sinon ma misère !

c< Et si j'ai failli, ètes-vous bien sûr que le témoin, de son regard persistant, n'a pas provoqué mon sourire? Si je vends, c'est qu'on achète. N'avez-vous jamais été au marché, monsieur le juge? Dites-moi quelle différence vous établissez entre l'acte que vous flétrissez chez moi et l'heureuse chance du hobereau titré qui vend son titre, son nom et son corps à une pauvre fille laide à millions? Ah! monsieur le moralisateur du contrat charnel, si vous punissez toutes les formes de l'amour vénal, que d'occupation pour la magistrature, et dites-moi, je vous prie, où l'on ira chercher des juges?

« Vous avez raison, certes, de flétrir la prostitution. Mais pourquoi vous en prendre au répugnant racolage d'en bas, quand vous honorez le scandaleux marchandage d'en haut? Pourquoi tant de pudeur contre le vice misérable, tant d'indulgence pour le vice honoré, autrement redoutable? Je vous le disais bien, c'est ma misère qui me vaut les rigueurs de

votre loi; ma misère, tout mon titre à votre pitié.

« Ce qui vous choque, c'est la prostitution apparente, le racolage ; vousdétournez la tête, et vous vous écriez : « Cachez cette chair que je ne saurais voir. » Ce qui m'étreint, moi, c'est la déchéance de la défaite sociale. Quand vous m'aurez contrainte à la cacher, en serat-elle moins douloureuse, et de quel bienfait croirezvous avoir doté l'humanité en l'éblouissant du vice heureux, en la privant des salutaires réflexions que pourrait suggérer l'autre ?

« Croyez-moi, le problème n'est pas de ceux qui se résolvent par l'écrasement plus complet de quelques pauvres filles perdues. Vous êtes riche, honoré, heureux peut-être à de courtes heures, monsieur le juge, au lieu de m'achever, dites à vos amis, s'ils veulent vraiment restreindre la prostitution, de s'en prendre d'abord aux causes sociales de misère. Dites-leur d'être moins indulgents aux forts, plus pitoyables aux faibles... »

... Un an de prison, dit une voix somnolente sous la toque d'argent.

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