LA SŒUR
Une sœur de charité vient de quitter l'Hôtel-Dieu sans dire bonsoir à personne. Ce n'est pas un bien gros événement, et la chose ne vaudrait pas qu'on en discourût, sans les polémiques suscitées par la laïcisation des hôpitaux.
Avant la Révolution, la maréchaussée se serait lancée à la poursuite de la malheureuse femme, l'aurait appréhendée au corps et réintégrée, manu militari, dans l'asile pieux, où un traitement approprié lui eût ôté l'envie de recommencer.
Mais la Révolution ayant aboli les vœux perpétuels et abattu les murailles des nonneries, il faut bien que la Règle laisse échapper sa victime, réfugiée sous la protection de la loi civile. Car, par un juste renversement des choses, l'asile est aujourd'hui dans le Code contre l'Eglise, et non plus, comme**iu moyen âge, dans l'Eglise contre le temporel.
La voilà donc libre parmi nous, la créature cloîtrée qui, hier encore, se croyait naïvement au-dessus de
l'humanité pour s'être mise seulement en dehors, aujourd'hui délivrée, revendiquant son beau titre de femme, et, pour la première fois, véritablement notre sœur.
Qu'elle soit la bienvenue et que la dure vie s'adoucisse pour elle en compensation des stériles souffrances du passé ! Pour l'arracher au Dieu jaloux qui la gardait stérile, il a fallu quelque chose de puissant, de plus fort que la mort, la vie, le besoin ennoblissant de vivre et de répandre la vie, de sacrifier ce qui est à ce qui sera, non plus en des macérations inutiles ou pervertissantes, mais par l'action féconde de l'être qui ne réclame sa part d'humanité que pour en faire un recours, un appui.
Qu'elle soit honorée, celle qui a quitté la paix ouatée de la congrégation, le dévouement tranquille et glorifié, pour la bataille humaine avec tous ses périls, avec toutes ses blessures. Elle a compris qu'une charité d'automate, en vue d'une récompense personnelle, amoindrit l'âme au lieu de l'exalter. Elle a compris que pour soulager son semblable il faut avoir souffert de ses souffrances, et que pour souffrir il faut vivre. Elle a compris que rien ne rapproche plus les êtres que la commune souffrance, et que c'est là vraiment le divin contact par où s'excuse la vie, éblouissant éclair de conscience entre deux nuits.
Sous l'ancien régime, malgré le Roi qui faisait bonne garde, malgré l'attrait des mœurs corrompues" qui pouvait retenir au couvent plus d'une ouaille douteuse, les grilles des monastères furent souvent franchies par des malheureuses vouées au célibat contre leur volonté. Le tableau de Diderot n'est pas aussi chargé qu'on l'a prétendu. Aujourd'hui, la liberté assainit, sans doute, les couvents. Ce qui peut s'y
rencontrer de mauvais exemples n'est imputable qu'au faux amour-propre qui, souvent, y retient plus d'un pauvre être absurdement obstiné dans sa folle gageure contre la vie qui se venge.
Sur l'absurdité des vœux perpétuels, sur la monstruosité de rengagement pris, à l'entrée dans la vie, d'observer jusqu'à la mort un célibat anti-humain, tout a été dit. La science de la vie, telle qu'elle s'est constituée depuis le dix-huitième siècle, prononce contre cette pratique une condamnation sans appel.
Toutefois, pour avoir entrepris de jouer la plus absurde partie contre sa propre loi, l'être humain n'en est pas moins dévoué, secourante, bon, si la nature l'a fait tel. C'est ce qui fait que les sœurs sont généralement excellentes dans les hôpitaux. Elles ne sont pas meilleures que les laïques. Pour dire toute ma pensée, elles sont peut-être moins bonnes, moins tendres, moins humaines que si elles avaient vécu dans le siècle. Secourir son semblable, ce n'est pas seulement lui venir matériellement en aide, c'est encore trouver le mot, le geste, qu'enseigne seule la souffrance de la vie, et qui fait, pour la misère individuelle, un réconfort de la misère commune.
Les promesses de l'au delà ne coûtent rien à prodiguer, et sont comme un refrain banal dont le charme s'est perdu. Au lieu de cette femme dont l'idéal relègue dans les régions inférieures la vie de sacrifices et de dévouement de sa mère, au lieu de cette forme humaine emprisonnée dans la raideur d'un uniforme qui la sépare de l'humanité, au lieu de cette impassible dispensatrice des douteuses faveurs de l'Inconnu, donnez à l'être meurtri, dolent, un compagnon de misères qui comprenne le sens de
ce beau mot : commisération, qui s'imprègne, Payant vécue, de l'angoisse d'autrui, la fasse sienne, et par une compassion agissante, par une pitié de révolte contre la fatalité mauvaise, prenne vaillamment sa part du fardeau commun. J'ai vu pleurer des laïques dans les hôpitaux, jamais des sœurs. La pitié divine est trop loin de nous. Et puis l'intolérance religieuse arrive, inévitable, qui gâte tout ce qui peut être gâté i .
Que l'œuvre de sécularisation s'achève donc pour le plus grand bien de tous. Laissons crier ceux pour qui la religion est un moyen d'action politique, et surtout de défense sociale. Laissons protester les médecins qui trouvent dans leur clientèle élégante la récompense de leurs protestations. Et restons dans l'humanité pour secourir l'humanité.
Désormais, les femmes qui auront été trop cruellement frappées par la vie, ou qui ne trouveront pas autour d'elles un aliment suffisant à leur besoin de souffrir et de se dévouer pour autrui, pourront venir soigner les malades sans avoir besoin d'endosser la robe grise et de coiffer la cornette. Celles dont le zèle a besoin d'être réchauffé par la promesse des récompenses d'en haut pourront librement se soumettre à la Règle. Le Dieu de bonté qui gouverne les humains, leur fournira généreusement une telle abondance de
1. C'est le cas de la sœur du Val-de-Grâce, qui, il y a quelques mois, mit à la diète, sans autorisation du médecin, un jeune soldat qui m'est très proche, coupable d'avoir refusé certaine brochure pieuse. Le bulletin du malade portait cette mention : Anémie consécutive de phlegmon profond du cou. De quel droit une sœur peut-elle, de sa propre autorité, faire jeûner un anémique, c'est-à-dire aggraver, prolonger sciemment la maladie e l'enfant de viogt ans confié à ses soins?
Une maman n'aurait pas fait ça. Et c'est ce qui vous juge, ô malheureuse!
douleurs et de misères à soulager, qu'il n'est pas d'exemple d'une charité sans emploi.
Pour les laïques, leur œuvre d'altruisme commence. L'épanouissement de cette haute vertu ne peut pas être le fait d'un jour. Les sœurs ont derrière elles un beau passé, des traditions de dévouement et de courage qu'on doit leur envier, où il faut les surpasser. Qu'une noble émulation de dévouement s'établisse. Qu'on sache qui peut faire le plus : l'amour désintéressé des hommes ou l'amour intéressé de Dieu.
Les sœurs ont sur les femmes du siècle un grand avantage, la possession d'un idéal tout fait, encadré dans une règle de conduite inflexible. Si cet idéal est faux par le dogme, il est vrai par le sentiment : de là sa puissance séculaire.
L'idéal humain, lui, toujours inachevé, se construit. Le dogme est devenu la science laborieuse et lente. La règle de morale trouve son fondement sur la terre dans les rapports nécessaires des hommes entre eux. Et dominant la science, et la Règle, et la loi, un irrésistible mouvement nous jette au dehors de nousmêmes, au secours de tout ce qui lutte, se débat et crie. Caritas generis humani.
Pour démontrer la supériorité de notre conception de l'homme, de notre règle contingente, de notre idéal purement humain, des sentiments qu'il suscite et qui en sont le support, il ne reste qu'un point, mais décisif : la pratique. S'il est vrai que nous pouvons surpasser la charité divine, alors montrons ce que peut la charité du genre humain. Jusqu'ici je ne la vois que dans les mots, et les sentiments que représentent les mots ne nous ont pas encore pénétrés jusqu'à produire les actes.
Il est bon de laïciser les hôpitaux. Mais cela n'exige
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vraiment pas un grand effort, en comparaison des réalisations de justice qui furent promises, et que tant de républicains, d'âme obscurcie, s'obstinent à refuser. Essayer de réaliser une approximation de justice sociale par une loi meilleure, au lieu de laisser à chacun le mérite d'atténuer, de-ci de-là, un peu de l'injustice universelle au gré du hasard, voilà ce qui effraye aujourd'hui chrétiens et sceptiques.
Tous proclament bien haut la loi de solidarité. Hélas! c'est un faible avantage de l'avoir conçue, si le cœur nous manque pour la réaliser. L'œuvre attend l'ouvrier.