LA COLOMBE
Il y a plusieurs manières de mourir. Le philosophe antique s'enveloppait dans sa laine blanche, et, résigné, fermant les yeux, s'abandonnait au destin. La douairière d'ancien régime, poudrée, pomponnée, fardée, chargée d'or et de pierreries, raidissait son frêle squelette dans un somptueux vertugadin, et, figeant ses rides dans un dernier essai de sourire, passait de vie à trépas sans qu'on pût dire à quel moment précis la mort s'était glissée sous la grimace de la vie. C'est cette mort d'idole magnifique qui tente l'Eglise catholique. Plus la vie se retire d'elle avec la foi mourante, plus elle prodigue ses pompes, afin d'en imposer jusqu'à la convulsion suprême par toutes les illusions de la réalité.
Telle est l'impression que j'emportais hier de cette ridicule parodie d'un acte de foi qui s'appelle la messe rouge. Il s'agit, comme on sait, d'appeler le Saint- Esprit sur les têtes toquées d'or et d'argent des ma-
gistrats investis par Dieu et nos laïques du droit redoutable de juger les hommes.
J'avais rencontré en chemin le triste panier à salade, avec son lot quotidien de prisonniers amenés au guichet où se fait la grande distribution d'années de prison ou de bagne. Je me disais que l'homme qui jouit du terrible pouvoir de dire l'innocence ou le crime, de sauver ou de briser des vies humaines, devant Dieu s'il est croyant, ou seul avec lui-même s'il n'a plus la foi, s'abîmait sans doute dans une douloureuse contemplation de conscience avant que de laisser tomber de ses lèvres le mot fatal qui délivre ou qui tue. C'est dans cette disposition d'esprit que j'arrivais, entre deux haies de sergents de ville, jusqu'à la porte de la Sainte -Chapelle tendue de gobelins encadrés de velours grenat à crépine d'or.
J'exhibe au contrôle mon coupon dûment poinçonné, comme au théâtre, et je passe. Tout le monde connaît le petit vaisseau d'or aux verrières multicolores, aux ogives bleues semées d'étoiles et ceintes de fleurs de lis. Des bancs rouges avec des poteaux indicateurs. Ici la cour, plus loin le tribunal, sur les bas-côtés, les avocats, les avoués. A ma grande surprise aucune place n'est réservée pour une délégation d'inculpés. Quel fâcheux oubli! J'aurais souhaité de voir le juge et le prévenu face à face en présence de Celui qui s'est réservé la revision des jugements humains, et qui a dit : « Ne jugez pas pour rf être pas jugés. »
Autour de moi de belles dames laine et velours, avec de grosses cornes noires sur des chapeaux fleuris. Des bijoux, des diamants tout neufs sur de petits manteaux Henri III relevés d'or. C'est de la suprême bourgeoisie de robe. D'ailleurs nul souci du lieu saint. On va, on vient, on chuchotte, on rit, on s'en-
voie des bonjours à haute voix. Nous sommes bien une centaine de spectateurs, dont dix hommes.
Quatre cierges s'allument et une procession d'enfants en surplis, croix en tête, vient recevoir le cardinal-archevêque de Paris qui fait son entrée au son d'un harmonium fatigué. Toutes les dames montent sans façon sur la banquette pour jouir du spectacle, les face-à-mains se braquent, et à mivoix chacune échange librement avec sa voisine ses impressions du moment. Derrière le cardinal, la procession des robes rouges et noires, avec les toques d'or ou d'argent, et l'hermine blanche larmée de noir.
Il faut bien le dire, il n'y a rien de moins imposant. Des vieux et des jeunes, des petits et des grands, les uns voûtés, bossus même, les autres ventrus, chauves, gris, bruns ou blonds, celui-ci rose et poupin, celui-là chafouin, parcheminé, défilent comme dans une mascarade sous des déguisements variés qui, n'en imposant plus, font rire. L'un a sa toque de travers, l'autre sur le nez, un troisième la met en bataille. C'est d'un grotesque plat, médiocre, bien loin d'atteindre au Daumier. Tous passent souriants, aimables, envoyant aux dames de petits saluts, qui se changent en inclinations profondes devant la redoutable épouse du supérieur hiérarchique, lequel notera bien ou mal.
En les voyant passer dans l'étrange accoutrement, l'œil qui suit la procession des robes rouges et noires jusqu'au fauteuil où s'effondre le vieux cardinal courbé, a je ne sais quelle vision de la cérémonie du Malade imaginable. Mais les rôles sont tenus avec plus de conviction à la Comédie.
Cependant l'harmonium à bout de souffle ne dit plus rien, et le défilé continue. Mon voisin nomme à
haute voix les personnages qui passent, et des voix chuchotantes répètent les noms avec des ho ! et des ha ! J'apprends ainsi que des dames, qui se sont glissées dans les chapelles latérales, au milieu des robes rouges, sont de très grosses légumes, comme on dit dans la Tour de Nesle. Madame Tartempion, paraît-il, est dans la chapelle de saint Louis. Rencontre inattendue pour le fils de Blanche de Castille !
Je croyais la procession terminée quand apparaît, enseveli sous l'hermine, le président de la cour de cassation, M. Mazeau, suivi de son procureur général, M. Quesnay de Beaurepaire, dont le museau pointu émerge railleusement de la blanche fourrure. Ceux-là sont encore plus déguisés que les autres. Pour faire honneur aux chats fourrés de François Rabelais, tous les chats fourillons se lèvent, et ce sont des saluts, et ce sont des sourires avec de petits signes du coin de l'œil à chacun. Qui diable songe au Saint-Esprit làdedans ? J'aperçois plusieurs athées de ma connaissance, un demi-juif et des sceptiques insolents. Le reste, défilant sous les chapeaux encornés des belles dames amies, paraît s'inquiéter de toute autre chose que de l'illumination d'en haut.
Je songe à ce malheureux saint Louis qui rendait la justice sous un chêne, et fit bâtir la Sainte-Chapelle tout exprès pour loger la couronne d'épines de la plus illustre victime du pouvoir judiciaire. Que de changements depuis six cents ans! Le chêne de Vincennes a fourni des montants à la guillotine, et notre royal président ne juge plus lui-même. Il délègue tous ces gens, rassemblés fort à propos en ce lieu pour s'y fournir des épines de la sacrée couronne à l'usage de leurs contemporains. La provision en est abondante et la distribution libérale. Il n'y a pas autre chose
sous ces ogives d'or. Tout le reste n'est qu'un pompeux manteau d'hypocrisie et de mensonge.
« Ne jugez pas, pour nêtre pas jugés. » Puisqu'on met l'image de l'Homme-Dieu dans les prétoires, que ne l'accompagne-t-on de cette parole, gravée sur le marbre, pour l'enseignement des hommes qui s'escriment du bâton gauchi de la loi contre leurs concitoyens? On n'y pense guère. La personnification, par excellence, de l'erreur judiciaire est là, au-dessus de la tète du juge, soustraite aux regards de celui-là qu'elle devrait avertir, et face à l'accusé, qui, levant les yeux, s'effare en pensant : « Voilà de leur ouvrage. »
J'admire comment les hommes peuvent faire le métier de juge. Sortir de chez soi le matin et s'en aller allègrement cogner à tour de bras sur des gens qui ont failli peut-être (le juge n'a-t-il jamais failli?), et qu'on vous livre déprimés, ligotés, terrorisés, perdus, est un plaisir qu'il ne serait pas donné à tout le monde de goûter. Beaucoup d'honnêtes gens s'y complaisent cependant. Du cœur le plus tranquille, avec la conscience d'accomplir la plus haute fonction sociale, sans s'embarrasser de ce qu'il reste de sombre barbarie dans leur justice, sans chercher à l'attendrir d'un peu d'humanité, ils pèsent de chic des responsabilités où la faute de l'individu s'atténue des fautes ambiantes, ils décrètent le déshonneur officiel des familles, brisent des vies humaines, infligent des tortures sans nom aux coupables, comme aux innocents qui tiennent aux coupables, et rentrent sereins chez eux, ayant fait de toute cette œuvre de misère et de mort de quoi entretenir.la paix et la joie du foyer.
Je ne demande pas la suppression des juges. Je voudrais les humaniser. J'aimerais à les dépouiller
290 LE GEAND PAN
de cette superbe par où l'homme, perdu sous la robe, prétend se mettre au-dessus du commun troupeau.' Je souhaiterais qu'ils eussent quelque notion des peines qu'ils infligent, et si je ne vais pas jusqu'à demander qu'on leur fasse expérimenter la guillotine ou le bagne, il ne me déplairait pas qu'un modeste stage de quinze jours, dans une cellule de Mazas, leur enseignât le sens exact des paroles qu'ils prononcent quand ils égrènent d'une lèvre inconsciente les mois et les années de prison.
Je voudrais surtout qu'on mît tout en œuvre pour leur inculquer le sentiment qu'ils peuvent se tromper, et qu'ils se trompent nécessairement quelquefois. Cela leur inspirerait peut-être des scrupules qui, trop souvent, leur font défaut. Si, le juge, à son lit de mort, pouvait avoir la vision des erreurs qu'il a de toute nécessité commises, avec leur inévitable répercussion sur des vies innocentes, j'ose dire qu'il n'aborderait pas d'un front tranquille le juge suprême à qui Tenvoie le prêtre. Et pourtant sa faute, à lui, est comme celle des gens qu'il a frappés, pour une notable part, sociale.
Pourquoi mettre l'homme dans le cas de s'endurcir au contact de tout ce qu'il y a de pire dans la nature humaine, de blaser son humanité au point d'en faire une machine à condamnations? Qu'on livre les délits, comme les crimes, au jury. Qu'on rapproche le juge du jugé, au lieu de tout faire pour l'en éloigner. Que ce ne soit plus un métier de condamner à tort et à travers. Que le délinquant comparaisse devant des hommes comme lui, accessibles à tous les sentiments qui ont produit ou qui excusent sa faute. Que ceux qui vont prononcer sur son sort pour sauvegarder l'ordre social qu'il a méconnu, se montrent préoc-
cupés d'abord de le remettre dans la droite voie, de l'amender, de lui préparer une vie meilleure. Ainsi le juge, venu de Dieu, au nom de qui il a commis les plus grands crimes de l'histoire, rentrera définitivement dans le cadre de l'humanité, et moins pompeux, sera plus grand.
Il y a quelques années, beaucoup de magistrats se dérobaient à la corvée de la messe rouge. Ils y accourent en foule aujourd'hui. En sortent-ils, fût-ce pour un jour, plus compatissants, plus humains? Y en a-t-il un seul d'entre eux qui ait donné une pensée au misérable du panier à salade dans la cour? S'ils ont fait un retour sur eux-mêmes, peut-être ont-ils rougi de cette bruyante parade d'une croyance absente? Voilà, j'imagine, le plus clair du résultat obtenu.
La messe dite, dans l'inattention générale, le défilé recommence en sens inverse, le cardinal Richard en tête. Tout le monde est de nouveau sur les banquettes pour regarder le monôme sous le nez. J'aperçois le grand bec de corneille blanche sous la calotte rouge, suivi de l'épanouissement dans l'hermine du chef de la cour de cassation et de son procureur, qui paraît tout gaillard de la bénédiction reçue. L'harmonium essaie de les suivre, mais y renonce bientôt, découragé.
Alors la belle ordonnance de l'arrivée est rompue, chacun se précipite pour jeter le masque au plus tôt. L'officier de paix galant ne peut empêcher les belles dames de rejoindre leur mari, leur cousin, leur ami, et voilà les robes confondues. Sous une toque révérée on aperçoit le petit manteau Henri III, et les deux cornes noires du chapeau fleuri sur la toge rouge fourrée d'hermine.
Pour comble de malheur, le petit porteur de croix
qui précédait le cardinal prétend revenir vers l'autel. Le remous humain l'arrête, et c'est un étrange tumulte de mardi gras autour de l'emblème sacré dont personne ne se soucie plus. Je me sauve et je n'ai pas fait cent pas que je me retrouve dans la rue, entouré de personnes naturelles qui se contentent des déguisements de la vie courante. Soyez remerciés, braves gens !
Si cette mascarade n'en impose à personne dans le public, si le corps judiciaire n'en recueille aucun bénéfice moral, soutiendra-t-on que les croyances mourantes en retirent quelque profit? Ce n'est pas la cérémonie d'hier qui ramènera la foi dans les cœurs.
Vous souvient-il de la Colombe de Louis Bouillet?
L'Empereur Julien, marchant avec ses capitaines, rencontre
Un vieux temple isolé sur le bord du chemin.
Un de ces noirs débris au souvenir amer Qui dorment échoués sur la grève des âges, Quand les religions baissent comme la mer. Le seuil croulait, la pluie avait rongé la porte; Toute la lune entrait par les toits crevassés.
L'herbe haute montait au ventre des statues, Des cigognes rêvaient sur l'épaule des dieux. Parfois dans le silence éclatait un bruit d'aile, On entendait au loin comme un frisson courir, Et sur les grands vaincus penchant son front fidèle, • Phébé, froide comme eux les regardait mourir. Et comme il restait là, perdu dans ses pensées, Des profondeurs du temple, il vit se détacher Avec un bruit confus de plaintes cadencées, Une lueur tremblante et qui semblait marcher. Cela se rapprochait et sonnait sur les dalles. C'était un grand vieillard qui pleurait en chemin,
Courbé, maigre, en haillons et traînant ses sandales, Une tiare au front, une lampe à la main. 11 cachait sous sa robe une blanche colombe; Dernier prêlre des dieux, il apportait encor Sur le dernier autel la dernière hécatombe, Et l'Empereur pleura, car son rêve était morl.
Combien différent en apparence le spectacle d'hier 1 Viollet-le-Duc a passé par là. Le temple est retapé, repeint, redoré. L'Empereur du jour y envoie son peuple de fonctionnaires. Où est l'Esprit? Où est la foi? J'ai vu le grand vieillard courbé. Je n'ai pas vu la colombe.
A IYIAZAS
Sous ce titre, l'éditeur Marty publie une intéressante plaquette illustrée qui fait pendant à Y Yvette Guilbert de Gefïïoy et de Lautrec. Le texte de Mazas est de Jules Vallès, les illustrations de Maximilien Luce. Ce dernier, arrêté comme suspect d'anarchisme, ne put être compris dans le procès des Trente. Néanmoins, il fit un séjour assez prolongé à Mazas pour y emmagasiner les sensations du lieu, et les traduire en quelques planches vibrantes. De la description de Vallès, qui est connue, il est superflu de parler. Il faut dire cependant qu'elle s'éclaire singulièrement des improvisations du crayon de Maximilien Luce. Soit que l'artiste nous présente le croquis des natures mortes de la cellule, le broc, le pain, le verre, le chapeau, les souliers amoureusement caressés de face ou de profil, soit qu'il se complaise dans la représentation de ses bâillements démesurés, soit enfin qu'il nous donne la vision de la silhouette affalée du prisonnier dans la morne solitude de l'étroit réduit, ce
qui se dégage de tous les aspects de l'homme et des choses c'est l'ennui, le pesant, l'ineffable ennui.
Qu'il s'habille, ou déjeune, se promène ou feigne de lire, l'homme acculé dans la triste bauge s'ennuie inexprimablement. Une seule pensée : ces murs, qu'il voudrait abattre, où le regard se brise, et qui, impassibles, s'obstinent contre lui. Pendant ce temps, le gardien, chaussé de feutre, s'avance à pas de loup, et, par le judas de la porte, le surveille sans être vu. Seul, sous l'œil attentif de l'ennemi: voilà le supplice du prisonnier. Défense de se parler à lui-même ou de chanter, si par impossible il en avait envie. S'il est triste, le gardien en prend note. S'il pleure, le juge d'instruction demain lui en demandera la raison. Lorsque j'étais membre du conseil supérieur des prisons, j'ai souvent entendu le directeur du service pénitentiaire nous vanter d'une voix émue les bienfaits du régime cellulaire. Ce fonctionnaire est même allé, aux frais des contribuables, raconter ces sottises, à Saint-Pétersbourg, à Rome et je -ne sais où encore à d'autres philanthropes aussi inconscients que lui de l'effroyable besogne qu'ils accomplissaient d'un cœur content. Je l'ai souvent écouté. Quelquefois même j'ai voulu parler, et crier à ces gens décorés, pensionnés, heureux d'une douce vieillesse, qu'ils étaient d'abominables bourreaux. L'impassible béatitude de ces visages était telle que, sentant un jour l'inutilité de ma protestation, je partis pour ne plus revenir.
C'est que j'avais sur tous ces bienveillants tortionnaires l'avantage d'avoir passé par la chambre de la question, et de connaître par expérience la cellule de Mazas. L'accident m'arriva en 1861. J'avais alors, comme aujourd'hui, le défaut de posséder
une montre qui était en avance sur celle de mes contemporains. Ayant proclamé la République neuf ans trop tôt, je devais être puni et je le fus. Soixantetreize jours de Mazas, ce n'est pas une affaire. Et cependant je crois bien que je m'ennuyai là pour plus de soixante-treize ans.
J'avais d'abord nié la paternité de certaine proclamation écrite tout entière de ma main. Au bout de trois jours, j'étais disposé à avouer tout ce qu'on aurait voulu, pour abréger d'une heure le régime auquel j'étais soumis. On me fit attendre un mois avant de m'interroger. Je fis un voyage charmant dans le panier à salade sur les genoux d'un garçon boucher qui avait assassiné son camarade. C'était la cellule ambulante à deux, une distraction, "un plaisir, une joie. Le juge ne m'avait pas encore questionné que je lui avais déjà raconté toute l'histoire, ■ — sans charger les camarades, bien entendu. La condamnation qui s'ensuivit me plaça sous le coup de la loi de sûreté générale. Je trouvais cela révoltant alors. C'était seulement moins hypocrite que la loi de relégation dont nous ont gratifiés les plagiaires de l'Empire.
Pour en revenir à Mazas, je dois confesser que l'album de Maximilien Luce m'a fait terriblement revivre les sensations passées. Je regrette qu'il ait oublié le bain et la messe. En arrivant, on me mit dans une cellule où se trouvait une baignoire remplie d'une eau couleur de café au lait. Un voleur, plutôt crasseux, s'y délectait. Quand il en eut assez, on m'invita à barboter dans le même liquide. Seulement, par mesure d'économie, le même bain servait à tout venant. Le règlement, soucieux de propreté, ordonnait que tout nouvel arrivant prît un bain. Comme
je faisais des façons, les gardiens m'annoncèrent poliment qu'ils allaient me prendre, qui par les pieds qui par Ta tête, et me faire goûter du café au lait. Je transigeai, et j'obtins d'y entrer jusqu'au genou seulement. Le spectacle aurait été digne du crayon de l'artiste.
Pour ce qui est de la cérémonie religieuse, elle est extraordinairement simplifiée. On sait que Mazas est en forme de roue. Le prêtre monte sur une plate-forme au point de rencontre de tous les couloirs, qui figure le moyeu. Un verrou spécial permet d'entr'ouvrir de trois centimètres environ la porte de chaque cellule. Et avec beaucoup de bonne volonté le prisonnier, qui ne voit rien, peut, de temps à autre, saisir au vol quelques sons inusités : c'est l'office divin, qu'il ne peut entendre qu'à la condition d'avoir la tête au-dessus de certain appareil destiné à recevoir, en cas de besoin, tout autre chose que son visage. Je regrette que Maximilien Luce ait négligé de nous représenter cette scène.
. En revanche, il nous a donné un étonnant Fénéon à la promenade. Le préau est encore en roue. Un gardien- au centre, un gardien à la circonférence, les rais figurés par autant de murs, un prisonnier dans chaque tranche que termine une haute grille. L'horreur du lieu est merveilleusement rendue. Nul qui ne sente l'ironie cruelle de ce mot : la promenade, dans cette cage aux ours.
Combien je regrette que Maximilien Luce ait oublié le parloir, la boîte noire où le prisonnier est séparé du visiteur par des grilles entre lesquelles circule un gardien.
Ce qu'il a incomparablement rendu, c'est la cellule, la cellule déserte et nue, avec sa table encastrée dans le mur et la chaise enchaînée à la table, les rayons
où se remise le hamac, la lucarne en verre gaufré qui cache le ciel, et fait apparaître la lune comme une barre, et, suprême ornement, la petite construction indispensable dont il faut laisser jour et nuit V orifice découvert sous peine d'asphyxie.
Quatre mètres de large, sur deux de long. On gèle en hiver. En été, il faut se coucher à plat ventre pour aspirer un peu d'air sous la porte. La nourriture nauséabonde. Le pain dit boule de son, qui colle à la muraille. Le riz avarié nageant dans une eau noirâtre où deux fois par semaine on pêche quelques morceaux de cartilage ou des lambeaux de peau de mouton. Voilà ce que Maximilien Luce ne pouvait pas rendre et ce qu'il est pourtant nécessaire de dire pour compléter sommairement le tableau.
Comme distraction, une affiche qui contient les articles du règlement, et vous avise en outre que votre ange gardien est enfermé dans la cellule avec vous. Malheureux ange gardien! Il est juste, après tout, qu'il soit puni d'avoir si mal surveillé son homme.
Il y a encore l'aumônier qui vient vous offrir la banalité de ses ritournelles et, par grâce singulière, une pieuse lecture.
Enfin, il y a la bibliothèque. Quand j'arrivai, on me donna un poème en douze chants du poète Thomas sur la mort de M. de Jumonville, jeune officier français tué en 1753 sur les bords de l'Ohio, dans une rencontre avec un parti de milices américaines commandées par Georges Washington. Après deux jours de tentatives de lecture qui ébranlèrent ma raison, j'obtins l'expulsion de Jumonville et je fus sauvé. Mais je n'ai pu m'affranchir depuis lors d'une invincible rancune contre Washington.
Ma conclusion, c'est qu'avant de légiférer sur le régime des prisons, ou avant de condamner un être humain à la cellule, il serait bon que le législateur ou le juge en eût tâté d'abord, afin d'avoir au moins conscience de la besogne qu'il accomplit. Cela ferait plus pour adoucir le régime des prisons que tous les discours des députés.
Rencontrant, l'autre jour, un juge de mes amis, qui est à la fois un jurisconsulte distingué et une âme bienveillante, j'osai le railler sur son métier : « Inclinez-vous plutôt devant moi, me répondit-il. J'ai la prétention d'avoir, en atténuant les arrêts de mes collègues, épargné, en quatre ans, plus d'un siècle de prison à mes contemporains. » Quoi! il a dépendu d'un seul homme, en quatre ans, de remettre plus d'un siècle de prison! De quel effroyable fardeau se trouve donc chargée l'âme inconsciente des autres!