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DANS LES BAGNES

Je vous dénonce M. Paul Mimande comme un curieux utopiste. Cet homme bizarre ayant conçu le dessein de se faire des opinions personnelles sur les questions pénitentiaires, ne s'affilia d'abord à aucun congrès. D'autres seraient allés au musée de l'Ermitage, à Saint-Pierre de Rome, aux Gobelins, à Fontainebleau. Lui, il s'embarqua pour la Guyane et la Calédonie Nouvelle.

Le plus curieux, c'est qu'il en a rapporté des infor-

mations et même des idées. Lors donc que noire grand muezzin Ribot, suivi de son congrès pénitentiaire, 'est monté l'autre jour au sommet de la tour Eiffel pour invoquer Allah créateur des chiourmes humaines et appeler aux prières d'universelles congratulations les fidèles du Prophète Elyséen, quelqu'un s'est rencontré pour répondre aux pieuses obligations que deux longs bras perdus dans les nuages déversaient sur nos têtes, de trois cents mètres de hauteur. Cet homme, je l'ai nommé, c'est M. Paul Mimande.

11 nous expose dans la Revue Bleue que « pendant plusieurs années, jaloux de faire ample moisson de documents humains », il a noué et entretenu des relations avec la population des deux bagnes. Toute une génération de criminels a défilé devant lui, et il se vante de n'avoir pas laissé passer un seul gredin tant soit peu qualifié, sans en avoir obtenu l'interview de rigueur.

Je me suis ainsi formé, dit-il, une opinion très personnelle sur les éléments qui entrent dans l'analyse d'une âme de condamné et dans la genèse de la plupart des ciimes. Cette opinion, née spontanément d'une série d'observations, a modifié complètement le système d'idées outes faites, banales et vagues que je professais, en pareille matière, avant que j'eusse abordé au pays de la Chiourme.

Le mot « forçat » éveillait en mon esprit — comme il éveille probablement dans le vôtre — l'image d'un être d'aspect sinistre et féroce, sorte de bête fauve à face humaine, inspirant terreur et dégoût.

Eh bien! maintenant, ce mot n'a plus pour moi ni la même consonnance ni la môme signification ; je ne le prononce plus avec colère, mais avec pitié ; la vindicte publique me semble une idée barbare, la guillotine une monstrueuse mécanique, et j'estime que si la justice des hommes est satisfaite par leur fonctionnement, c'est qu'en vérité elle "n'est pas difficile.

Je suis de ceux qui ne reconnaissent pas à la société le droit de tuer parce qu'ils ne sont pas très sûrs qu'elle ait le droit indiscutable de punir.

Entendons-nous, cependant, et ne vous hâ'ez pas de vous éloigner de moi comme d'un dangereux utopiste. Je ne supprime pas la répression ; bien au contraire, je la veux très complète et très sévère. Seulement, je n'en fais pas un but : je l'emploie comme un moyen curatif destiné à amener la régénération morale: elle devra être raisonnée, graduée et, suivant les sujets, 1res variable dans ses applications.

Je conviens que dans un temps où les idées sont en mépris, où la faveur publique va tout droit aux banalités courantes de la médiocrité bourgeoise, la thèse de M. Paul Mimande est pour effaroucher grandement nos lauréats d'académie.

Quoi, la société n'aura pas le droit de tuer, pas même le droit de punir ? Qu'y a-t-il donc au fond de l'idée du châtiment telle que nous la pratiquons encore, sinon la rudimentaiie conception du talion, forme barbare de la justice primitive? L'exemple vint de l'antique bonté de Dieu qui, nous ayant créés par caprice, prend plaisir à nous châtier éternellement pour une faute passagère. L'homme, ne disposant pas de l'éternité, dut se contenter de faire griller son semblable ou de le couper en morceaux. On fait ce qu'on peut. Pourquoi faut-il que nous soyons réduits par les progrès de la sensiblerie à ce vieux coupe-toujours de Deibler, aux cachols, aux bagnes, aux fièvres de l'équateur?

Où puiser le droit de châtier, en dehors de la délégation divine? Le grand Brunetièrc, lui-même, serait fort embarrassé de le dire. La société, en tant qu'organisme de nature, a le droit et le pouvoir d'être, et par conséquent de se défendre : voilà tout le fondement

que je puis trouver de notre répression sociale. Châtiment? Non. Simple mesure de sécurité !

A ce point de vue purement utilitaire, quelle est la meilleure méthode? Tuer par la guillotine ou le bagne, ou bien amender par un régime rationnel de cure morale? Tuer était plus simple; c'est par là qu'on a commencé. Aujourd'hui, les dentistes eux-mêmes disent : n'arrachez pas, guérissez. Le dernier congrès pénitentiaire, qui n'a pas pu consacrer cinq minutes à la discussion de la peine de mort ou du régime de nos prisons, me paraît fort en retard sur les forains guérisseurs de la foire de Neuilly. Je conviens que le problème de la régénération humaine est infiniment plus complexe que la guérison de la carie dentaire. Ce pourrait être une raison de s'en occuper, au lieu de continuer bassement le massacre. Mais non, tout ce que l'imagination bourgeoise a pu trouver, c'est de cacher la guillotine, par hypocrite pudeur, et d'accuser de sensiblerie quiconque ose proposer de réformer nos grandes fabriques de récidivistes, bagnes ou prisons.

Sans s'arrêter à ce reproche, M. Mimande nous fait avec simplicité le récit de ce qu'il a vu. Notons d'abord le quartier des aliénés, tant au pénitencier de l'île de Nou qu'aux îles du Salut.

Dans les grandes cases, une quarantaine de fous tranquilles se promènent, monologuent, sifflent, chantonnent, geignent, griffonnent avec ardeur sur des bouts de papier sale. On trouve parmi eux, dans les mêmes proportions qu'à Sainte-Anne ou à Charenton, la manie religieuse, celle des grandeurs et de la persécution.

Presque tous, à ce que m'apprennent les gardiens, ont été condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour assassinat. D'horribles cris, d'affreux hurlements, partent des cellules où sont enfermés les furieux.

Tranquilles et furieux portent la livrée grise du bagne, et sont en cours de peine.

Voilà donc cent ou cent cinquante individus, bien et dûment reconnus fous par la médecine, qui expient des attentats « dirigés contre les personnes et la sûreté publique », comme dit le code. Ils ont, à la vérité, commis ces attentats avant que la folie se fût déclarée ; mais qui osera affirmer que déjà elle ne le^s possédait point? Et, s'il en est ainsi, quelle foi nous inspireront les arrêts afflictifs et infamants qui les ont frappés, les considérant comme des criminels conscients?

Des fous flétris de la marque du bagne, des fous forçats, y a-t-il au monde une plus monstrueuse conception?

Sur douze cents condamnés du pénitencier central de Tîle Nou, M. Mimande trouve tout juste onze criminels appartenant aux classes bourgeoises, anciens ecclésiastiques, notaires, bacheliers, employés de commerce. Il en conclut, avec un peu de précipitation peut-être, qu'il n'y a pas à tenir compte de l'atavisme, et que la destinée morale est uniquement a/faire de milieu et d'éducation. « Jamais il ne viendra à l'esprit du petit bourgeois de voler un morceau de charcuterie à un étalage. Cette qualité est-elle indice de supériorité? Non, elle prouve tout bonnement qu'il a chez lui du foie gras. » Cette thèse générale, que je ne prétends pas écarter, revient à dire apparemment qu'on ne vole pas ce qu'on possède. Cependant, si M. Mimande veut bien interroger les propriétaires du Louvre et du Bon Marché, il apprendra que l'atavisme n'est pas sans jouer un rôle chez les kleptomanes du grand monde.

Puisqu'il veut très justement faire du bagne un hôpital sui generis, où l'on doit mettre en œuvre une thérapeutique toute particulière encore doit-il se

rendre compte des données d'un problème où le milieu intervient surtout comme modificateur des dispositions héréditaires. Cette constatation d'ailleurs n'enlève rien de la force des arguments pour l'urgente modification du milieu social, d'où résulterait, à courte échéance, un notable abaissement de la criminalité. Écoutez cette histoire :

Parmi les femmes envoyées de France afin d'être unies légitimement à des forçats concessionnaires, et qu'abritait la maison centrale située dans le village pénitentiaire de Bourail, en Nouvelle-Calédonie, il y avait trois filles condamnées pour infanticide.

Comme elles étaient jeunes et vigoureuses, les demandes en mariage affluèrent.

L'année suivante, comme je revenais à cheval d'une excursion dans le nord de la colonie, je rencontrai tout près de Bourail, au hameau de « la Gendarmerie », M. le commandant, qui faisait sa tournée hebdomadaire. Une de mes premières paroles fut :

— Et nos trois mariages d'assassins et d'infanticides, que sont-ils devenus ?

— Ils prospèrent. Et, tenez, l'un des ménages dont vous parlez demeure ici près, dans cette maisonnette qu'on aperçoit sur le coteau. Si vous voulez m'accompagner, nous le visiterons ensemble.

Nous quittâmes la grande route pour prendre un chemin rural, et, en un temps de trot, nous fûmes devant une case de bonne apparence, précédée d'un jardinet fleuri.

Assise sur un banc à côté du seuil que protégeait un auvent, une jeune femme, proprement habillée, allaitait un baby, tandis que son mari, un peu plus loin, bottelait, du fourrage : une vraie scène à la Berquin.

L'homme vint à nous, le chapeau à la main. Le commandant l'interrogea sur ses travaux, sur ses projets : il répondit que les affaires n'allaient pas mal. « qu'on s'accordait bien avec la Catherine, qui était réellement une bonne femme », et que tous deux n'avaient qu'une idée : amasser quelques économies pour le « petiot ».

— Alors, hasardai-je, votre femme l'aime bien, son « petiot » ?

— C'est-à-dire, Monsieur, qu'elle en est quasiment folle. Elle me répète souvent en pleurant : « Vois-tu, ce gosse-là, je l'aime double! »

Ce mot me parut profond et éloquent, plus convaincant qu'un long discours.

Délivré de l'étreinte de la misère, l'instinct maternel avait enfin parlé chez Catherine. Elle était devenue une femme comme les autres femmes depuis le jour où la société lui avait permis d'avoir un enfant et donné la possibilité de l'élever. Maintenant elle versait des larmes au souvenir du pauvre innocent qu'elle avait tué dans son affolement, d'animal aux abois. Elle consacrait au petiot la' part d'amour qu'elle aurait réservée à l'autre, si elle avait eu, alors, du pain et un peu d'aide.

Ce qu'on avait fait après n'eût pas réussi moins bien si on Veut fait avant.

Si tel était le spectacle quotidien du bagne , la critique de M. Mimande trouverait malaisément de quoi s'exercer. Mais autant vaudrait juger par l'hôtel Rothschild des salons d'un ramasseur de mégots.

Les colonies pénitentiaires, dit M. Mimande, nous donnent le spectacle très instructif de la transformation dont les âmes, en apparence les plus perverties, sont susceptibles. Cependant, je le répète, les moyens de traitement sont rudimentaires ; quelques-uns vont à rencontre du but : tel est l'emprisonnement cellulaire de six mois à cinq ans dont on punit une évasion. Oui, un condamné peut subir, vêtu d'un pantalon et d'une vareuse faits avec de vieux sacs, une réclusion absolue de cinq années ! C'est ' la mort lente et affreuse par l'anémie, le désespoir, le ramollissement cérébral.

Ce traitement parut si horrible à M. Mimande qu'il accepterait le rétablissement de la schlague comme une amélioration.

Quant au procédé de libération, qui consiste à mettre un homme à la porte du bagne sans aucune ressource,

— le comité de patronage n'existant que sur le papier,

— cela lui paraît à bon droit l'invitation au vol et au crime la plus caractérisée qui soit. C'est pourtant l'aboutissement logique de notre système pénitentiaire. Et il ne faut pas oublier que le congrès de la tour Eiffel en a demandé l'aggravation. Qu'en pense M. Ribot, qui fut élève d'Acollas?

LÉCHAFAUD

AUTOUR DE LÉCHAFAUD

S'il y a un scélérat peu digne d'intérêt, c'est bien l'abbé Bruneau. Raison insuffisante pour lui infliger un supplément de supplice non prévu par la loi.

Le chef de la statistique qui est chargé de pousser le cri de pitié suprême à la Commission des grâces, ayant déclaré qu'il n'avait pas son compte de tête», Deibler prit le train, tout gaillard.

Il arrive à Laval, en famille, avec sa machine. En province, on s'ennuie. Toute la ville est à la gare. On se bouscule, on rit, on fait des plaisanteries : c'est une fête. La nouvelle s'est répandue dans le département. Toutes les routes qui aboutissent à Laval sont encombrées de carrioles joyeuses. Hommes, femmes, enfants, — car c'est le temps des vacances, — tout le monde veut voir guillotiner le curé. Voilà trois mille personnes campées sur la place, mangeant, buvant, criant, chantant. Combien se seraient dérangés pour contempler les traits de quelque noble artiste, ou d'un vieux savant, honneur de l'humanité?

Jusqu'ici, cependant, rien à dire. Chacun est dans son rôle. La peine de mort étant exemplaire, comme on sait, trois mille personnes se présentent pour recevoir la leçon. C'est donc que le besoin s'en faisait vivement sentir. Les assistants, il est vrai, ne sont pas tous recueillis. Pauvre humanité!

Mais un bruit fâcheux se répand : une formalité manque. L'usage veut qu'avant le coup de couteau, le Président de la République reçoive l'avocat du condamné. Cela est du décorum. Quand on a ainsi tiré le criminel à hue et à dia, les bons bourgeois se disent : « Au moins celui-là ne se plaindra pas. »

Or, le Président, qui est à la campagne, avait oublié l'avocat. En apprenant cette nouvelle, Deibler rengaine son couteau, et dit qu'il va pêcher les écrevisses en compagnie de son gendre et de son fils.

Mais si le bourreau s'amuse, les campagnards et les citadins ameutés devant la prison se révoltent. Ils sont venus de loin, alléchés par le plaisir de voir couler le sang, et voilà qu'on les fait attendre. Clameurs, hurlements, tapage. « C'est sa tête qu'il nous faut! oh! oh! » Le misérable, de l'autre côté du mur, entend les cris de la foule sauvage qui veut du sang, comme autrefois la plèbe du cirque. Cette peine supplémentaire n'était pas inscrite dans le jugement.

Au fond, je suis obligé de constater que la foule a raison. Pourquoi retarder son plaisir? La tombe est creusée. Va-t-on la combler? Le Président a signé. Va-t-il retirer sa signature? Peut-il avouer ainsi qu'il signe légèrement des ordres de mort? Mieux vaut voir tomber la tête de Bruneau que faiblir le prestige de l'autorité. S'il en est ainsi, pourquoi nous berner de cette sinistre comédie? Jurés, magistrats, président, bourreau veulent tuer. La foule veut voir tuer. Tuez

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