L'ECHAFAUD
donc, et ne vous donnez pas l'apparence d'être la justice quand vous n'êtes que la vengeance et la férocité, le prolongement héréditaire d'un atavisme de sang.
Les journaux modérés flétrissent, dans le populaire, ces manifestations exubérantes de sauvagerie naïve. Quant à faire leur examen de conscience, c'est à quoi ils ne pensent guère.
Ils ne sont pas féroces, les hommes doux et paisibles qui, huit jours durant, firent massacrer trente mille prisonniers dans les rues de Paris, il y a vingt ans. Leurs femmes, à Versailles, aguichaient d'une ombrelle délicate les blessures des hommes enchaînés qui défilaient sous leurs yeux, d'autres leur crachaient à la face, ou les injuriaient seulement. Les pères avaient tiré par les soupiraux des Tuileries sur les blessés de juin, entassés dans les caves. Terreur blanche ou terreur rouge, les aïeux étaient repus de sang. Hier, Galliffet, mis en appétit par Deibler, annonçait qu'il fallait se servir de l'armée nationale pour un grand massacre des Français, et tous les réactionnaires, républicains ou autres, de hocher la tête, comme pour dire : « Peut-être ! »
Ce n'est pas férocité, puisque tout cela se fait en riant, entre deux noces, puisque tous ces gens ont mis sur leur primitive barbarie un beau vernis tout frais de belles manières, puisqu'ils sont pieux, pratiquants et qu'ils n'ont déserté le trône que pour mieux défendre l'autel. Républicains de la veille ou ralliés se retrouvent cousins devant l'échafaud, incapables de comprendre une société qui ne tue pas. Us sont là, au Palais-Bourbon, se chamaillant, feignant d'être fort en colère, au fond soutenant des thèses, et résolus, quoi qu'il arrive, à ne rien changer. Ils maintiennent la peine de mort, mais en beau langage, avec une rhé-
torique qui vient du concours général, et des arguments que l'État fournit aux jeunes normaliens nui veulent faire leur chemin dans le monde. Ils ne se jugent pas méchants, parce que beaucoup d'entre eux aiment quelque chose ou quelqu'un; ils se croient très cultivés, parce que quelques-uns savent ce qu'ont dit les autres; ils se croient très libres d'esprit, parce qu'ils ne sont solidement attachés à rien ; ils se croient même vertueux pour des sous arrachés par quelque misère criante, ou des billets de banque par l'Eglise. .Et confortablement installés dans cette forte estime d'eux-mêmes, ils sont bien à leur aise pour cingler de leur mépris la canaille hurlante de la place publique de Laval.
Vraiment ! Barbares est bientôt dit. Ce qu'ils viennent chercher ces barbares, c'est le spectacle du sang versé par vous. Ce couteau, c'est votre instrument d'ordre social. Ce bourreau, c'est votre fonctionnaire. Ce sang, c'est un ordre de vous qui le fait couler. Pourquoi ceux qui n'ont rien ordonné se détourneraient-ils de votre acte? Pourquoi auraientils la pudeur qui vous fait défaut? Ils sont grossiers, répugnants, c'est vrai; mais eux, du moins, ne sont pas responsables. Vous, vous proclamez que sans cet acte sacré d'une vie humaine détruite méthodiquement par la machine sociale, la société est en péril. Alors, laissez le peuple se repaître de l'enseignement de l'acte sacré. Il ne sait pas, lui! Il ne fait pas de lois. Il est le vulgaire troupeau. Il n'a pas de prétentions à la philosophie. Ce qui l'anime, même sur la place publique de Laval, c'est au fond un besoin de justice. Un grand crime a été commis : il veut l'expiation. Il prend l'expiation que vous lui donnez. Vive la Justice! a crié quelqu'un. Cette justice-là est sans