‹ Le grand PanChapitre 47 sur 66 · L'ECHAFAUD · texte numérisé non relu

L'ECHAFAUD

doute rudimentaire, puisque c'est la loi du talion de l'âge de pierre, la loi du talion que. nous avons reçue des anthropoïdes inconnus, dont nous sommes les bons rejetons, la loi du talion dont les animaux, tous les jours, nous donnent l'instructif exemple. Mais cette justice-là, c'est la vôtre. Et si la foule naïve ne sait pas cacher les sentiments qu'elle lui inspire, c'est qu'on ne peut pas se mettre à dix mille pour faire de l'hypocrisie.

Le sang est une vieille pâture des ancêtres dont le goût nous monte aux lèvres dès qu'on le présente à notre vue. Vous faites revivre la barbarie et vous vous plaignez que ce soit la barbarie qui réponde. La barbarie populaire est l'explosion provoquée par vous de l'antique sauvagerie dormante. La barbarie du raffiné, qui de son siège de législateur, ou d'exécutif, décide, entre deux bâillements, que le sang sera versé, est plus odieuse que l'autre, parce qu'elle est raisonnée. Il se peut que nous soyons en république, il se peut que les pouvoirs publics soient aux mains d'hommes que nous avons choisis, et qui nous gouvernent, ou sont censés nous gouverner, d'après certains principes immortels dont nous assommons l'univers. Mais le dernier roi supprimant l'échafaud dans cette Belgique qui, française, s'en repaîtrait, fait plus pour la civilisation que tous les bourgeois, républicains ou non, qui ne voient pas le sang sur eux parce qu'ils payent quelqu'un pour le verser en leur nom.

Et lorsque la foule à qui l'on donne du sang à boire se conduit en bête buveuse de sang, alors nos législateurs philosophes, nos penseurs bourgeois, s'inquiètent et disent : « Il faut changer quelque chose. » Certains s'aviseraient peut-être de ne pas tuer, de donner un autre enseignement à la foule, d'imposer

la longue expiation du remords au criminel sous la main de la loi. Non, non. Il faut tuer. Seulement, le bourreau prend des airs de mijaurée. La plèbe le dégoûte. Il veut travailler loin de tout regard, comme l'homme juste qui fait le bien. Toutes les gazettes bien pensantes l'y encouragent. C'est le progrès! Plus de spectacle répugnant, plus de cris de mort, plus d'applaudissements quand la tête tombe.

Nous aurons le bénéfice de la tuerie, sans en avoir le désagrément. On coupera des tètes et nous aurons la satisfaction de le savoir, sans que nos nerfs soient désagréablement secoués par le récit des scènes où la mauvaise éducation du peuple s'accuse vraiment d'une façon trop choquante. Ainsi, l'habitude du bourreau pourra se prolonger dans les âges, sans qu'une sentimentalité déplacée soulève l'opinion contre la boucherie légale. Car il faut tuer, c'est le dernier mot de tout. Nos pères ont tué, nous tuerons, ej; nous léguerons la sanglante machine aux petits enfants qui, dès qu'ils auront l'âge, tueront comme nous.

Tu ne tueras point, dit le Galiléen, qui fut tué pour l'avoir dit. Cette mort devait tuer le bourreau, semble-t-il. Mlle a fait surgir tortionnaires et bourreaux, par milliers, aux quatre coins du monde. De la parole de paix est sortie la guerre; et de la parole de vie, la mort. C'est la destinée de l'homme, que la lumière se fait d'abord en lui d'un grand éclair qui l'éblouit. Extrême lumière, extrême nuit. Il faut que l'œil s'habitue à la clarté nouvelle. Jusque-là, nous tâtonnons dans l'éblouissement, comme dans les ténèbres; aussi trébuchants, aveuglés de lumière,, qu'aveugles d'obscurité.

Avoir dit de ne pas tuer est bien. Ne pas tuer serait mieux. Plus difficile, hélas! De longs siècles avant

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