LA DEMOCRATIE
M. Edmond Deschaumes me reproche amicalement de n'avoir pas tout dit pour expliquer la mort d'Eugène Carré. Il paraît que ce sont les promesses menteuses de la démocratie qui ont tué mon pauvre ami. Vraiment, je ne m'attendais pas à trouver la démocratie en cette affaire.
Je vois bien qu'on nous fait un assez triste tableau de notre vie contemporaine, et qu'on nous dénonce amèrement cette mystification des Républiques qui, après avoir tout promis au mérite et au travail, s'usent dans d'incohérents efforts sans sortir des ornières du passé. Je n'éprouve, pas plus que M. Deschaumes, le besoin de glorifier ce qui est. Je conviens qu'il y a fort à faire pour instituer dans notre belle patrie, et même sur d'autres points de la planète, le règne de l'idéale justice. Je ne chicanerai même pas mon contradicteur sur sa tragique relation des gestes de Paris. J'accorde que « l'individu est aussi isolé dans la rumeur des foules qu'il le serait au Sahara; qu'il ne
doit compter que sur lui-même, et qu'aucune autorité tutélaire ne le guide, ne le soutient, ne l'encourage ». J'avouerai' même, si l'on veut, qu'à ne considérer qu'un seul aspect des choses, la peinture qui nous est faite aurait pu être encore chargée de plus sombres couleurs. Quelle conclusion tirer de tous ces faits acquis ?
Que M. Deschaumes veuille bien d'un trait parcourir le monde. Qu'il s'arrête à New-York, à Tokio, à Pékin, à Pétersbourg, à Londres, à Rome, et qu'il me dise en toute sincérité s'il y pourra découvrir autre chose que l'égoïsme des passions, le conflit des intérêts, dans un flot de paroles de désintéressement divin où surnagent de-ci de-là quelques actes de sincère bonté.
Si les capitales lui font horreur, et s'il se réfugie dans sa chère province décentralisée, il s'apercevra bien vite que l'individualisme villageois est encore plus implacablement féroce que la banale sociabilité citadine. Et pour l'effet d'une loi de décentralisation sur les appétits déchaînés, je l'engage à consulter l'Anglais, l'Américain ou le Chinois.
Si le temps présent ne lui suffit pas, il peut remonter le cours des âges, consulter les lois de Zoroastre ou de Manou, les institutions du Iaveh des Juifs, les discours du Bouddha, de Lao-Tseu, de Jésus, et en induire l'état d'âme des hommes qui méritèrent les graves remontrances de ces maîtres. L'Egypte et la Chaldée, la Grèce et tout le monde d'Occident, sans parler de l'Afrique et des îles, rentreront aisément dans ce cadre, et M. Deschaumes sera surpris de retrouver l'homme un, sous sa diversité merveilleuse.
S'il veut enfin passer, dans ce rapide voyage, de l'homme gouverné à l'homme gouvernant, il pourra
se donner le plaisir d'interroger Sésostris, César, Henri VIII, le tsar Nicolas, ou Félix Faure pour obtenir d'eux cette unanime réponse qu'ils n'ont jamais eu d'autre dessein que de tout donner au mérite et au travail. Y ont-ils réussi? je n'oserais l'affirmer, et M. Deschaumes, qui se montre si sévère pour le règne de Félix Faure, ne serait probablement pas plus indulgent pour Sémiramis ou Cléopâtre, Aureng-Zeb ou Angelo, tyran de Padoue. En tout cas, il serait aisé de montrer que le tableau de vie sociale qui nous est présenté comme étant la fidèle image de notre République, est la reproduction rigoureuse, sous des formes nouvelles, de ce qui fut dans les temps anciens, de ce qui est encore dans les pays divers.
Et alors que vient-on accuser la démocratie et ses promesses menteuses de tous les désastres privés et. publics dont nous sommes témoins! Qu'est-ce donc que la démocratie? Par définition : le gouvernement du peuple. Je prie qu'on me le montre, le gouvernement du peuple, et qu'on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste.
Ce qu'on appelle le peuple, pour la commodité du discours, c'est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flotte au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple-là gouverne, ait jamais gouverné ? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu'à nos jours, il est, je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard descaprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais, d'une bruyante minorité d'action? Soldats, prêtres et parleurs l'ont, de gré ou de force, bousculé aux batailles; et il y est allé, voilà toute son histoire. Empires, royautés, républiques, c'est le décor. Le fond est si bien demeuré que,
hier encore, nous avons fait la guerre à l'Allemagne sans qu'un seul Français l'ait prémédité, voulu, demandé. Les pièges de M. de Bismarck étaient de ceux qu'une habileté moyenne eût aisément éventés. Consultez Emile Ollivier, Napoléon III, qui étaient de grands démocrates; ils vous diront que l'événement s'est produit contre leur volonté. Les Allemands, pas plus que nous sans doute, n'avaient formé le dessein de se faire massacrer. Il n'en est pas moins résulté la plus effroyable guerre, dont l'Europe est encore bouleversée. Où est la volonté du peuple là-dedans? En pleine République démocratique, le démocrate Jules Ferry ne nous a-t-il pas emmenés au Tonkin sans que , nous l'ayons voulu? Et si, l'autre jour, d'aventure, l'Angleterre et le Japon avaient fait face à la Russie, dans quelle affaire nous trouvions-nous engagés à notre insu?
En réalité, ce qu'on entend par démocratie, dans le langage courant, c'est l'accroissement fatal, profitable mais incohérent, des minorités gouvernantes. Aux antiques oligarchies de soldats et de prêtres qui nous ont fait brutalement des destinées qu'ils n'avaient pas prévues, sont venus s'adjoindre des raisonneurs qui mettent en maximes, après coup, les effets constatés de tous les conflits humains. Ceux-là, détrônant Dieu, qui n'a pas paru sur la terre depuis au moins deux mille ans, ont fini par proclamer la royauté du peuple prudemment contenue par des Maires du Palais de dénominations diverses. Le Peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les Dieux d'Homère, la fumée des hécatombes. Les clercs se partagent le reste.
C'est que solis toutes ces apparences changeantes, le grand conflit vital des appétits égoïstes poursuit
son cours, implacablement. Et le sombre tableau des drames parisiens que nous a donné M. Deschaumes n'est, après tout, qu'un des aspects — et non le plus tragique — de la grande question sociale. Pourquoi s'en prendre à la démocratie du malheur de celui qui ne peut plus attirer, concentrer sur soi une attention inquiète, distraite à tout moment par quelque accident nouveau? Le peuple, le misérable peuple de nos démocraties, tiraillé par ses conseillers, ses flatteurs, ses bouffons, ne sait à qui entendre. Il a bien d'autres choses en tête — tenaillé de toutes les douleurs — que d'assurer leur juste place à ceux de ses enfants qui jouent des coudes dans la grande mêlée de Paris.
Si ce n'est pas le peuple qu'on accuse des maux dont il est la première victime, si, sous le nom de démocratie, ce sont les Maires du Palais qu'on vise, alors le reproche n'a pas de sens. Car s'il est vrai que le monde est universellement gouverné quantillâ prudentià, comme disait Oxenstiern, si les représentants du peuple, sultans, tsars ou députés, ne diffèrent pas autant que le voudrait la théorie, dans l'administration des intérêts qui leur sont confiés, si, sous tous les régimes, l'ardente bataille des égoïsmes continue de sévir, il n'en est pas moins vrai que le mal humain sera d'autant plus atténué qu'on introduira plus de raison dans les relations des hommes.
Et cette raison, qui donc l'apportera, sinon ces raisonneurs qui, sous des noms divers, sont venus s'adjoindre aux antiques oligarchies de la brutalité humaine ou divine pour essayer de reconnaître les lois de l'évolution sociale, et en atténuer la souffrance par quelque effort de bonté? Leur nombre va croissant. Qui ose s'en plaindre ? C'est avec eux qu'est apparue dans le monde la notion de droit, de liberté, de justice,
et, jusque dans les pays barbares, un peu du bien qui s'est dégagé d'eux se propage et adoucit les mœurs.
La somme du bonheur individuel s'en est- elle accrue ? Je ne sais, car il semble que le progrès ne soit qu'une perpétuelle transformation de douleurs et de joies. Mais nul ne peut nier que les conditions de vie ne soient devenues meilleures, et qu'une félicité moyenne soit déjà plus accessible à la moyenne des humains. N'est-ce donc rien? Chaque homme, après tout, se fait sa destinée. Pourquoi s'en prendrait-il de sa psijchie douloureuse à ceux-là mêmes qui, bien ou mal, font effort pour atténuer ses maux?
On se plaint des promesses menteuses! L'idéal est trop haut et l'homme est trop petit : voilà ce qui fait le mensonge. Mensonge involontaire, mensonge inévitable, mensonge glorieux par l'idéal espoir qui nous donne l'illusion de pouvoir réaliser dans une courte vie ce peu de bien qui veut l'effort des siècles. Et ce n'est pas, d'ailleurs, illusion pure, mensonge au sens précis du mot, puisque ce qui paraît défaite d'un jour, finalement s'accumule en victoire séculaire. Sans doute, les vaincus souffrent, et les vainqueurs aussi. Mais tant d'autres ont subi de pires tortures, qui valaient mieux que nous ! N'avons-nous pas mieux à faire que d'importuner de nos plaintes l'insensible univers?
Je n'aperçois, quant à moi, qu'un remède : hâter l'évolution au lieu de la retarder, comme le voudrait M. Deschaumes. Toute la vie passée de l'humanité n'est sans doute qu'un court moment d'une longue histoire. Par ce qu'ont accompli les aïeux, nous ne saurions juger encore des possibilités de bien, dormantes en nous, qu'éveillera l'avenir. Efforçons-nous donc, répondons par des efforts nouveaux aux coups
redoublés du sort, et sans avoir besoin des promesses menteuses des théocraties, nous irons au grand repos, hautement résignés, contents d'avoir vécu, et fiers d'avoir au moins tenté la sublime escalade des cieux.