‹ Le grand PanChapitre 49 sur 66 · LA SEMAINE SAINTE · texte numérisé non relu

LA SEMAINE SAINTE

Quoi de plus étrange qu'un journaliste gobeur? Autant parler d'un pâtissier^ qui déjeunerait de son flan et dînerait de sa frangipane. Bien que je connaisse passablement journaux et journalistes, je ne puis me défendre d'une certaine superstition bourgeoise à l'endroit de la feuille imprimée. Cent fois déçu, je me suis trouvé cent fois victime de ma crédulité, et je crois bien que j'y serai pris cent fois encore.

Les gazettes parisiennes ont fait ces derniers jours de si merveilleux récits des splendeurs de la semaine sainte dans nos grandes églises, qu'une vague curiosité me prit d'abord. Et puis, lorsque je lus la description de ces foules pieuses qui, sans s'embarrasser des dogmes, accourent dans l'obscurité des chapelles, les yeux perdus dans l'étoile mystérieuse qui tremble au sommet des cires, entrevoyant vaguement dans les niches deux bras tendus et ne s'inquiétant pas de savoir à quelle réalité peut répondre l'emblème de

pierre, jetant à tout hasard dans l'espace le cri douloureux de la vie — espérance d'une pitié d'en haut ou simplement soulagement de la plainte — alors je voulus voir.

J'aurais souhaité de dire à mes frères : « 11 n'y a que des lois dans l'univers, et la loi inflexible, immuable, exclut l'universelle bonté s'accommodant à chaque mode de la souffrance humaine. La pitié que vous demandez à l'implacable voûte, elle est en vous. Le miracle que vous sollicitez vainement de l'infini qui vous écrase, il dépend de vous-même de l'accomplir. Vous clamez des profondeurs vers une bonté qui vous soulage. Donnez d'abord celle qui est en vous, et, par une répercussion merveilleuse, vous recevrez en retour, avec l'oubli de vous-même, la joie de vous être prodigués pour autrui. Ainsi vous sera donné le réconfort attendu. De votre propre mal vous aurez fait quelque parcelle de bien pour votre compagnon de misère; dans votre humble sphère vous aurez, pour un instant de raison, rectifié un peu de l'ordre universel, atténué quelque partie du mal immense, et reçu de la joie donnée le soulagement de vos propres misères. »

Sans doute, je ne pouvais monter en chaire, mais au moins je pouvais voir, et dans l'élan des âmes souffrantes vers une décevante miséricorde, chercher la voie qui, des paroles de bonté banalement prodiguées, mène aux actes toujours promis, trop souvent refusés.

Ainsi je pensais, quand le hasard m'apporte un fragment d'une lettre adressée de Rome par Chateaubriand à Mme Récamier. « Je commence celte lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à Ténèbres et entendu le Miserere...

C'était vraiment incomparable : cette clarté qui meurt par degrés, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de Michel-Ange, tous ces cardinaux à genoux, ce pape, prosterné lui-même au pied de l'autel, cet admirable chant de souffrance et de miséricorde, s'élevant par intervalle dans le silence et la nuit, l'idée d'un Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses des hommes , Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican. J'aime jusqu'à ces cierges dont la lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir. »

Malgré la visible préoccupation de la phrase, et bien qu'il soit absurde que la pauvre humanité qui peuple la terre ait besoin de Rome, de Michel-Ange, des cardinaux rouges, du pape blanc et des misérables mutilés de la chapelle Sixtine pour arriver jusqu'à Dieu, peut-être pourrais-je recueillir en nos églises quelque trace du parfum subsistant de l'âme religieuse que nous chanta René.

Voici mes notes de reporter fidèle dans toute la simplicité de l'impression prime-sautière :

Saint-Sulpice. — Sur toutes les marche?, des mendiants patentés par l'Église. Comment tant de misères jusqu'à la porte des temples où s'engouffrent tant de millions qu'on nous dit destinés au soulagement des pauvres? La nef est vide. Les bas-côtés sont remplis d'une foule grouillante qui, d'un pas délibéré, se rend à la cérémonie qu'il est d'usage d'accomplir en plusieurs églises au jeudi saint. Comment une visite hâtive à des sanctuaires différents est-elle plus efficace qu'un acte de foi sincère accompli n'importe où? Je l'ignore.

Je*suis la foule qui visiblement accélère le pas pour expédier plus tôt la pieuse corvée et trouver le temps de faire un plus grand nombre de pèlerinages dans la même journée. Je croise M. Albert de Mun qui paraît pressé. Un grand reposoir avec des fleurs, des flambeaux, des simulacres de suaires blancs au-dessus d'un simulacre de sépulcre devant lequel sont pelotonnés des dos de prêtres priants. Un tintement métallique détourne mon attention. Ce sont des sous qui tombent clans un plat d'argent. Derrière de petites tables, des vieillards, des enfants en surplis, armés d'une serviette douteuse, essuient la trace des baisers sur le crucifix de cuivre. Les fidèles passent en procession, baisant les pieds, les mains, la plaie du flanc; les plus pressés, les pieds seulement, comme au vol, et complétant la cérémonie du don sonore dans le plateau d'argent. L'enfant, distraitement, de sa serviette saliveuse, mêle tous ces baisers qui s'évaporent sur le bronze poli. Dans le plateau d'argent, les pièces demeurent.... De pauvres femmes avec de petits enfants, des vieux qui se traînent, de tout jeunes gens, des bourgeoises à l'air ennuyé, quelques da'mes du faubourg Saint-Germain aimablement accompagnées...

Des chants s'élèvent. Dans l'abside tout le séminaire de Saint-Sulpice est rassemblé. Des hommes, des femmes sont montés sur des chaises pour mieux voir. Personne n'en paraît surpris. Des ouvriers en tablier de travail vont et viennent. Ils démontent un dais, sans plus de précautions que dans un atelier. Je regarde, à mon tour, par-dessus la balustrade. Trois cents hommes en bonnet carré, en pèlerine noire, le nez dans un livre, psalmodient ces Ténèbres qui. devaient me ravir dans une poignante extase, et qui

m'ennuient simplement de leur fatigante monotonie. Un chef d'orchestre en surplis, le bâton à la main, conduit le chœur. Débit lent ou précipité, toutes ces faces dures et fermées disent la préoccupation du mot ou du chant. Le rituel étouffe le cri profond, le cri vrai. Comment ai-je pu attendre autre chose, et me laisser prendre aux phrases convenues par lesquelles le poète de l'ennui essayait de faire apparaître quelques grimaces d'émotion sur la face immuablement sereine de son idole de bois?

Notre-Dame. — Même spectacle. Mêmes fleurs, mêmes cierges. Même fétichisme des christs de cuivre lavés des mêmes baisers. Je ne puis me défendre d'un sentiment de dégoût. Comment, avant de venir, n'ai-je pas compris que les gens de grande foi vivante — s'il en reste — s'abîmaient, solitaires, dans la contemplation du Dieu qui s'agite obscurément au fond de leur âme?

Des troncs, partout des troncs, pour les pauvres de M. Varchiprêtre, pour le Sacré-Cœur, pour le denier de Saint-Pierre, pour cent œuvres pieuses. Des doubles troncs portent cette inscription : Lait et beurre : Abstinence. La petite bouche de bronze sollicite l'offrande, suivant ce qu'on veut manger. Ne pourrait-on faire une grande table où des troncs correspondraient à chaque élément du menu : foie, côtelettes, rognons, etc., etc.? Avec un peu de doigté, chacun s'acquitterait en passant de ses devoirs culinaires envers le créateur des mondes.

Partout un tintement de pièces qui tombent. En dernier effort, une sœur, à la porte, mendie pour les pauvres. Les pauvres, ma bonne sœur, sont de l'autre côté de la porte, qui mendient pour eux-mêmes, femmes, vieillards, enfants à genoux dans les lamen-

tations. Pourquoi leur enlevez-vous les quelques sous qu'ils auraient pu recueillir sans votre sacoche tendue?

Beaucoup d'étrangers. Des Anglais en petite casquette de laine et knickerbockers. Des Allemandes énormes avec de gros bijoux d'argent sur des formes adipeuses disgracieusement réparties dans la jaquette verte de Bavière, que surmonte la houppe de chamois au chapeau.

La Madeleine. — Ici, nous sommes dans le monde. C'est l'aristocratie d'argent. Une orgie de fleurs. Des jeunes filles à marier accompagnées de leur maman. Des messieurs bien mis qui regardent. A la Madeleine et à Saint-Roch particulièrement, les loueuses de chaises font plus d'un métier. A la porte une inscription : Prenez garde à vos porte-monnaie! C'est donc que tout le monde s'en mêle. On a beau avertir les gens , ils sortent tous le porte-monnaie allégé au profit même de ceux qui les mettent en garde. L'aventure est piquante.

Saint-Roch. — Encore de la haute bourgeoisie. Des jeunes femmes élancées yers le ciel dans des attitudes d'abandon qui suggèrent bien des pensées. Une taille bien moulée dans un justaucorps de drap du bon faiseur, un ébouriffement d'art où se cache un visage que je veux croire méditatif, dans deux petites mains bien gantées; une appétissante nuque dorée dans les frisons soyeux. Ainsi mimée , que la prière a de charmes !

En vérité , baisements du crucifix ou mimique d'invocation pieuse, que reste-t-il de l'antique foi, sinon l'apparence extérieure, les mots qui n'ont plus de sens, les gestes qui n'impliquent plus la foi? Le pervertissement du monde éclate jusque dans l'acte d'adoration. On fait de la prière une attitude provo-

cante. On baise une image de cuivre comme le sauvage fait de son fétiche. On adore le bois de la vraie croix à Notre-Dame, les clous de la Passion à Paris, à Monza, le saint suaire à Turin, la sainte tunique à Argenteuil ou à Trêves. Et Dieu qui n'est que partout, qu'en fait-on? Qui donc songe à pratiquer le Verbe? Répondez, ô vous qui thésaurisez tous les biens de la terre au nom de celui qui ne posséda rien !

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