LE PARLEMENT DES RELIGIONS
M. Max Millier est un des grands esprits de notre temps. L'article qu'il vient de publier dans une revue américaine, YArena, sur le Parlement des religions commande nécessairement l'attention de tous ceux qu'attirent les grands problèmes de l'esprit humain.
Aux yeux du professeur d'Oxford, le Parlement des religions, tenu à Chicago, est, dans l'histoire de l'humanité, un événement capital, dont la portée dépasse de beaucoup la modeste conception des organisateurs de cette,, étrange assemblée. Ni le fameux concile de Pataliputra, convoqué par le roi bouddhiste Açoka- Piyadasi, Tan 242 avant notre ère, ni le concile œcuménique de Nicée, Tan 325 de notre ère, ni le grand congrès religieux convoqué à Delhi à la fin du xvie siècle par l'empereur Akbar, ne. se peuvent comparer avec la prodigieuse rencontre des députés des grandes croyances humaines sur les bords du lac Michigan.
A Pataliputra, le roi Açoka n'avait convoqué que les sectes bouddhistes. A Nicée, il s'agissait de restreindre le christianisme, d'en expulser les sectateurs d'Arius, et non d'établir un lien quelconque avec dès croyances non chrétiennes.
Le cas de l'empereur Akbar était fort différent. Il était mécontent de sa religion, venue de Mahomet. « Pour un empereur, être mécontent de sa religion et de celle de son peuple, dit M. Max Muller, faitprésa-
ger une grande indépendance de jugement et une singulière droiture de vues. »
Donc, juifs et chrétiens arrivèrent à la cour impériale pour y être invités à traduire l'Ancien et le Nouveau
• Testament. Les brahmes accoururent avec leurs Védas, les sectateurs de Zoroastre avec le Zend-Avesta. Des traductions partielles furent faites des livres sacrés, mais combien insuffisantes ! Le bouddhisme fut représenté à côté de l'islam. On ne dit rien de Gonfuciusni de Lao-Tseu.
Aboufazl, qui nous a transmis l'histoire de cet étonnant colloque, nous raconte qu'on s'y querella fort. Il en tira, quant à lui, cette conclusion que toutes* les religions ont un fonds commun. « La religion des foule^, dit-il, consiste à s'attacher à une pure idée, incapables qu'elles sont de juger par elles-mêmes... Quand vient l'heure de la réflexion, quand les hommes secouent les préjugés de l'éducation, l'aveuglement religieux disparaît, et l'œil voit enfin la gloire de l'harmonie... Mais la lumière d'une telle sagesse n'éclaire
* pas tous les foyers. Tous les cœurs ne sont pas faits pour une telle science... Et si quelqu'un aie courage d'exposer ses pensées éclairées, les bigots l'appelleront fou, les fanatiques l'accuseront d'hérésie ou d'athéisme et chercheront à le tuer. » Yoilà qui ne me paraît pas si mal, pour un musulman d'il y a trois cents ans.
Je ne saurais, quant à moi, reléguer le congrès de Delhi si fort au-dessous de celui de Chicago, comme le fait M. Max Muller. J'admire ces âmes anxieuses du vrai, cherchant naïvement- à faire jaillir la lumière du choc des doctrines contraires, et cet empereur me paraît grand, qui estime que le premier besoin de son peuple, comme de lui-même, c'est la vérité. Qu'im-
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porte qu'il ne Fait pas trouvée? Gloire à lui pour l'avoir cherchée. 11 a vu défiler devant lui les livres sacrés des antiques tribus avec leurs interprètes consacrés. Des dogmes, des affirmations, un fonds commun d'axiomes pour la conduite de la vie, et le penseur Aboufazl, écoutant chacun, a conclu : « Tous les cœurs ne sont pas faits pour la vérité. Mais, quand elle se sera faite en vous, si vous essayez de la communiquer, on vous taxera d'hérésie et on tâchera de vous tuer. » Prédiction remarquablement justifiée par l'histoire.
Les pèlerins de Chicago se sont évidemment réunis dans un tout autre dessein que la recherche de la vérité. Qu'ils en aient eu conscience ou non, leur mérite c'est d'avoir essayé de trouver entre les différentes croyances religieuses de l'humanité un contact de tolérance et de paix. Ils ont eu sur les prêtres du congrès de Delhi le remarquable avantage de ne pas se quereller. A cet égard, le Parlement des religions marque une date, en effet, ainsi que le remarque très bien M. Max Muller. Pourtant, il faut le reconnaître, l'événement de Chicago est une victoire de scepticisme, non de religion.
La tolérance est une belle et noble vertu, mais une vertu tout humaine, la qualité supérieure d'êtres imparfaits qui ne savent pas, qui cherchent et, s'étant souvent trompés, laissent la marge du doute jusque dans la vérité la plus clairement démontrée. Le dogme religieux ne peut avoir de ces tempéraments. Il est la formule de l'absolu, il s'impose et ne peut consentir à faire la part de l'erreur sans que toute la construction s'écroule. Quand des savants se rencontrent, leur première loi c'est la tolérance réciproque. S'il s'agit d'un congrès de mandataires de la divinité, la meilleure preuve de sincérité qu'ils puissent se donner,
c'est de s'entre-dévorer, puisqu'ils sont tous possesseurs d'absolus incompatibles. En conversant entre eux, au lieu de s'entre-tuer, comme faisaient leurs ancêtres, nos gens de Chicago ont fait une œuvre excellente au point de vue de l'humanité qui doute, déplorable pour la révélation divine. Les prêtres de Delhi eu vinrent aux coups, c'est qu'ils avaient la foi. Les hommes de Chicago me font l'effet d'aimables académiciens sceptiques paradant pour la galerie.
M. Max Muller veut qu'ils aient posé les premières assises du grand temple de la religion de l'avenir, « celle qui comprend toutes les nuances d'une foi sincère en cette Puissance que presque toutes les religions désignent sous ce vocable imparfait : noire Père ».
Lorsqu'un tel temple sera bâti, je me demande en vérité qui en sera l'hôte. Je vois bien l'homme rapetissant les lois souveraines du monde aux proportions d'un être sensible et volontaire, l'installant au sanctuaire, et s'efforçant par des paroles ou des actes de fléchir la volonté suprême, en attendant que la science lui enseigne à s'aider d'une loi contre une autre. Je vois bien tous ces dieux nés de l'homme se déclarant la guerre pour la souveraineté dans le ciel et sur la terre. Mais, dès qu'ils s'accordent entre eux, dès qu'ils vivent en paix, c'est qu'ils descendent du trône céleste pour tomber au rang de simples entités de rêve. Ces hommes qui s'embrassent à Chicago, hier se vouaient au bûcher, se massacraient, se dragonnaient. Croyants, ils se damnent encore par delà le tombeau. Leur réconciliation ne peut être sincère que si le dieu est mort en eux, que si l'absolu divin a fait place dans leur âme à l'humble vérité contingente de l'humanité.
Qu'ils élèvent donc ce temple que M. Max^Muller admire! Quand ils voudront placer la divinité sur l'autel, ils ne trouveront plus qu'un mot desséché, vidé, disséqué par M. Max Muller en personne, et ils s'émerveilleront du prodigieux tabernacle pour le lamentable vestige d'une illusion disparue.
N'est-ce pas M. Max Muller lui-même qui le proclame, lorsque, cherchant les points de contact entre les hommes, il déclare que la croyance en l'immortalité de l'âme et même la croyance en Yexistence de Dieu ne sont pas des raisons de suffisante divergence pourfendre l'accord impossible? « Le christianisme et le mahométisme affirment l'âme, dit-il, le mosaïsme semble la nier, le bouddhisme ne l'affirme ni ne la nie. Est-ce donc là une cause de rupture? «... Est-ce que beaucoup de ceux qu'on appelle alliées ne sont pas des gens qui trouvent simplement les attributs humains indignes de la Divinité? Qui nie la Divinité nie l'humanité, ce qui est logiquement impossible. » Négligeons le galimatias voulu de cette dernière phrase datée d'Oxford, et réconcilions-nous tous en une commune croyance, aussitôt qu'on nous aura dit en quoi cette croyance consiste. Que de chemin fait jusqu'à Chicago ! Et que de chemin depuis ! Voilà le Parlement des religions singulièrement élargi, puisque M. Max Muller maintenant y fait entrer les athées.
« 11 n'existe pas, nous dit-il, autant de religions qu'on se l'imagine. Il n'y a que huit grandes religions historiques qui puissent revendiquer ce titre, en se basant sur les livres sacrés qu'elles possèdent. Toutes ces religions nous viennent de l'Orient. Trois sont de source aryenne, trois de source sémitique et deux de source chinoise. Les trois religions aryennes sont : la religion védique, avec ses branches modernes dans
l'Inde, la religion avestique de Zoroastre en Perse, et la religion bouddhique, qui comprend le brahmanisme indou. Les trois grandes religions d'origine sémite sont les religions juive, chrétienne et mahométane. Il existe, en outre, les deux religions chinoises de tonfucius et de Lao-Tseu, et c'est tout. »
De quel droit M. Max Muller, qui oublie sa religion athée, exclut-il les bons fétichistes africains et océaniens, dont le seul tort est d'avoir conservé à travers les âges les conceptions primitives d'où sont sorties les grandes constructions religieuses? Je les convie, de mo"h autorité privée, au prochain congrès des religions. Et quand nous aurons sous les. yeux les différentes manifestations du sentiment religieux dans l'humanité noire, rouge, jaune ou blanche d'aujourd'hui, nous aurons quelque joie à suivre l'évolution des conceptions divines dont les témoignages seront vivants sous nos yeux. Je doute que cette vue suggère à personne l'idée d'un temple commun pour Béhanzin et pour Berthelot.
La loi de l'homme est d'affirmer avant de savoir, de dire l'univers avant de le connaître. Ainsi fait le fétichiste Béhanzin, proclamant sa foi au même titre et avec autant d'autorité que tous les pontifes de toutes les religions positives. Berthelot doute^ c'est pourquoi tous les Béhanzins noirs ou blancs le méprisent. Mais le doute dHnvestigation, d'expérimentation est en train d'élever, de ces vérités fragmentaires, un monument qui bientôt surpassera, si ce n'est déjà failles plus hautes cathédrales. C'est là vraiment qu'est le lieu de rencontre de tous les hommes pour la grande communion d'universelle pensée.
Sur le thème infini de l'incognoscible, chacun peut broder librement à la fantaisie de son rêve. Ce qui
soude l'homme à l'homme ce n'est plus la croyance effritée en l'antique chimère, c'est le commun labeur pour savoir, pour s'entr 'aider dans la peine de vivre, pour réaliser, par la solidarité organisée la grande parole que le roi bouddhiste Açoka-Piyadasi grava sur la pierre il y a plus de deux mille ans : « La religion, c'est un peu moins de mal dans l'humanité. »
MI-CAREME
Paris s'est mis en fête pour sa Mi-Carême. Le boulevard n'a pas vu de plus beau carnaval. Les journaux disent les chars, les mascarades, les fanfares, le spectacle tapageur, tout ce dont le Parisien s'ébahit. Les costumes excentriques; le dévergondage d'imagination de la jeunesse; la satire de l'autorité existante; le scintillement, dans l'air chaud du printemps, d'une pluie d'étoiles filantes, blanches, rouges, bleues, vertes, palpitant au ras du sol, ou papillonnant sur la foule; les poches de confetti se vidant subitement du haut d'un balcon, éclatant tout à coup dans le ciel en gerbes d'étincelles; les fusées des serpentins qui s'élancent rayant l'air de flammes colorées dont les jets s'entrecroisent en folles sarabandes, comme de mille arcs-en-ciel dont les couleurs se seraient tout à coup séparées pour se livrer entre elles une bataille de folie, voilà ce qui fait l'émerveillement de tous.
Pour moi, qui marchais tout vivant dans ce rêve étoile, je n'ai pas vu de plus admirable merveille que
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le bon Parisien de tout rang, bourgeois, commerçant, échappé du bureau, de la boutique ou de l'atelier, pour jouir — spectateur et acteur^ — de la grande représentation populaire.
Jusqu'à deux heures du matin, dans la nuit tiède et grise, sous les fantastiques reflets de l'électricité, une foule joyeuse, aimablement riante, promenait sa belle humeur au long de nos boulevards assourdis d'un épais tapis de haute lisse aux pointillés multicolores, entre deux rangées d'arbres follement enrubanés, festonnés, pelotés de banderolles flottanles agitant au vent tous les rayons de lumière enchevêtrés à plaisir. Sur la chaussée, sur le moutonnement hilmain, dans les cheveux, dans les barbes, dans les nez, dans les oreilles, partout une neige fleurie de printemps, qui change, comme en un rêve, l'aspect des hommes et des choses. Partout dans l'air de petits feux follets parmi les longs serpentins enflammés qui, rampant aux troncs, s'accrochant aux branches, nous font des arbres de féerie : de grands saules pleurant des cascades de larmes bleuâtres, des futaies de branchages raidis dans un givre orangé, toutes les invraisemblances d'un délire de couleurs, d'une fantasmagorie de clartés subitement décomposées, semble-t-il, par le cristal inouï d'un astre fou survenu tout à coup dans les cieux.
Et dans ce décor de prodige, cette chose plus pro- ■ digieuse encore : des hommes heureux. Oui des hommes, des Français, race agitée, agitante, des hommes de labeur, de soucis* incessants, échappés lout à coupde la vie dure qui les guette au tournant de demain, oubliant peine passée, peine future, et se précipitant tête baissée dans la joie désordonnée de vivre. Pourquoi? Pour rien. Pour le plaisir d'être heureux un
jour, une heure entre deux angoisses, entre deux sanglots.
Un étranger brusquement survenu des antipodes se fut imaginé peut-être que ce peuple fêtait quelqu'une de ces aventures miraculeuses qui font des dates inoubliables dans l'histoire des nations. Pas du tout, ces compagnons, hommes robustes, jeunes femmes, enfants, vieillards, ne fêtaient rien qu'euxmêmes.
Et vraiment, je me demande si l'homme fêta jamais autre chose. Anniversaires du roi, prise de la Bastille, souvenirs révolutionnaires, actes religieux, ou carnaval des blanchisseuses, qu'est-ce que tout cela recouvre au fond sinon la brève lueur d'une trêve de paix dans la bataille de la vie ? Le penseur, absurde, prêtre, philosophe ou politique, se croyant maître de la foule, prétend l'alimenter de sentiments, d'idées qui l'exaltent dans une communion surhumaine des âmes enivrées d'idéal. Fête ton roi, dit le maître; fête ton Dieu, dit le pontife; fête ta liberté, dit le gouvernement. Et l'homme fêtant, fête en apparence, tout ce qu'on voudra, sachant bien, tout au fond de son cœur, qu'il ne fête rien que lui-même.
Ce qu'il lui faut, c'est la détente. Le prétexte n'importe pas. Cherchez-les aujourd'hui ces gens qui hier affolaient la rue du désordre de leur exubérance. Où sont-ils à cette heure ? Courbés sur le travail, silencieux, méditatifs, anxieux de la minute qui vient. C'était hier ainsi. Demain ce sera tout de même. Et c'est pour rompre cette tension prolongée d'un effort sans relâche, cette crampe de vie contractée, que toute occasion leur est bonne pour s'arracher à la monotone fatigue de labeur, coupée des souffrances sans nombre où se perdent les courtes joies.
Au théâtre l'homme se repose de Faction de la vie, par le plaisir de n'être plus que spectateur de drames où son émotion désintéressée peut se dépenser sans douleur. Dans la fête populaire, la passion du spectateur et de l'acteur se confondent, et, tout le mal de l'existence écarté pour une heure, la pleine joie flambante illumine d'un éclair de bonheur et les sombres jours qui précèdent et les sombres jours qui suivront. Voilà le grand secret de ces fêtes, voilà ce que j'aperçois dans la Mi-Carême de Paris, telle que je l'ai vue hier.
L'envie me prenait parfois, d'arrêter au hasard un de ces hommes heureux, et de lui demander confidentiellement la raison de son bonheur. Et puis je réfléchis que, sincère, il m'aurait simplement répondu: « je me réjouis, pour me réjouir, parce que j'ai besoin d'être heureux, et que la vie m'a donné congé pour un jour. » Quelle meilleure raison trouver, et quelle réponse plus décisive ? Être heureux, est-ce autre chose que de croire qu'on tient le bonheur? Combien d'êtres ne doivent la félicité de leur vie qu'aux joies de mensonge dans lesquelles ils vivent et meurent contents.
Certains envieront ces Parisiens joyeux à qui une vie uniformément âpre fait une plus grande facilité de bonheur. Il y a là vraiment une grande leçon à ceux de nos maîtres, président de république ou législateurs, qui n'ont cherché dans ce spectacle que le désennui d'une heure. Rêvez ce qu'on pourrait faire dejoiepourun peuple, si on lui donnait vraiment quelque cause de se réjouir.
Le Parisien philosophe fait présentement son bonheur de rien — faute de mieux — d'une blanchisseuse qui passe coiffée d'un cercle de cuivre doré, de petits
papiers roses voletant dans l'air, de rubans bleus pendant des branches, toutes façons de suggestionner par l'éclat de rire sans cause, le rire imitateur. Est-ce donc utopie de penser qu'on pourrait donner à tous ces souffrants delà vie, de véritables raisons de joie qui leur feraient un bonheur sinon plus vif, au moins plus durable ? Nous ne changerons pas l'homme, d'un coup de magie, nous ne l'affranchirons pas de ses erreurs et de ses fautes : peut-être pourrions-nous essayer de lui donner une part plus grande des joies de la terre. S'il nous voyait nous acharner résolument à cette œuvre, ce serait déjà pour lui une source infinie de joie, et d'espérance, une belle cause de fêtes.
Mais non. Nous montons aux fenêtres pour regarder passer ce peuple en délire, nous rions de la joyeuse bataille des confetti sans comprendre la grande leçon. Ecoulez le principal organe de la bourgeoisie française : « Ce n'est pas un peuple malheureux et féroce, un peuple enfin tel que nous le représentent les socialistes, c'est-à-dire uniquement préoccupé des exigences de l'estomac, celui qui emplissait hier les boulevards de bruit, de mouvements et de gaîté. » Voilà tout ce qu'a vu le Figaro, et tout ce qu'il a retiré de la fête d'hier. Le peuple s'amuse, la haute bourgeoisie peut dormir.
Bien oublieux, le journal des ralliés. Les pères, les frères, les camarades de ces gens qui se bombardaient gaiement hier de papiers multicolores, je les ai vus en tas de cadavres sur ces mêmes boulevards il y a vingt-cinq ans. Toute la bourgeoisie en exultait de joie, poursuivant de ses acclamations un des plus glorieux auteurs de cette boucherie de prisonniers désarmés, M. de Galliffet, que l'opportunisme aux
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abois conçut un jour l'idée de nous donner pour dictateur de la République française.
Ces morts s'étaient réjouis aux Mi-Carême du passé, comme les vivants d'aujourd'hui se réjouissent à leur tour. Mais je vous le dis, à vous dont toute la sagesse est « de laisser le pessimisme aux pays nébuleux », ces rieurs d'hier demanderont d'autres joies demain, et les mitraillades de Galliffet, en les réduisant au silence, n'aboutiront qu'à préparer de nouvelles exigences de bonheur.
Votre moyen de gouvernement depuis cent ans, c'est la fameuse saignée préconisée par M. Arthur Meyer. Que vous demandent donc ces gens? Rien qu'un peu plus de joie pour tous. Qui le leur refuse ? Ceux qui ne trouvent dans l'accumulation des possibilités de jouissances, que le dégoût de vivre dans le mortel ennui des blasés.
Puisque ce peuple n'est pas féroce, comme vous en convenez vous-mêmes, puisqu'il est bon s'il est heureux, pourquoi l'affolez-vous de votre sauvagerie bourgeoise ? r
Vous ne disposez pas du bonheur, sans doute, mais vous pouvez supprimer quelque chose du malheur. Au lieu d'aggraver la souffrance par vos massacres de guerre civile, diminuez-la, comme il vous est facile, répandez l'espérance à pleines mains, et dissipant les haines, les terreurs, vous pourrez remplacer, dans l'heureuse quiétude, les semaines sanglantes des Galliffet du passé par les gaités ininterrompues des Mi- Carême qui viendront.