‹ Le grand PanChapitre 52 sur 66 · NOS JEUX · texte numérisé non relu

NOS JEUX

Un temps se juge par ses jeux, qui sont partie de sa pensée. Comme le stade pour la Grèce, le cirque a puissamment caractérisé l'âme romaine. Je ne sais de quel signe se pourra marquer, dans l'histoire, nçttre époque de mentalité confuse, de volonté défaillante, mêlant étrangement les hautes spéculations d'une élite avec les basses superstitions de la foule. Ce sera peutêtre même une question de,savoir si nous aurons, dans notre tumultueuse impuissance, un reste suffisant du génie de notre race pour frapper d'une empreinte originale un âge dont le propre est de fondre de plus en plus dans l'universelle médiocrité débordante tout effort d'individualité, tout essai de vie sincèrement personnelle.

• Tout ce que j'ose noter quant à présent, c'est le goût du sang qui paraît croître en nous, à mesure que les idées de charité, de justice, occupent plus de place dans nos discours. Ample matière à philosopher, ces chrétiens qui n'échappent aux bêtes du cirque que pour allumer des bûchers. Même sujet de méditation, cette fièvre humanitaire du dix-huitième siècle, qui ne nous sauve des dragonnades catholiques que pour dresser des échafauds sans distinction de confession.

Je ne dis rien des guerres de ces temps et du nôtre. - Tous ceux qui ont étudié de près les péripéties de la guerre franco-allemande reconnaîtront que le sentimental Germain y a développé une puissance inattendue de barbarie attestant un notable recul sur les guerres

de l'époque impériale. Faut-il rappeler qu'il s'est trouvé un des plus distingués officiers de l'armée allemande, le major von der Goltz, pour ériger la sauvagerie militaire en principe de combat, et pousser le soldat à exagérer les horreurs de la guerre, dans l'espoir prétendu de les abréger!

L'impartialité veut que je constate une férocité non moins éclatante dans l'affreuse guerre civile surgie de nos défaites. La barbare théorie des otages fut remise en.honneur, et Paris vit, huit jours durant, aux applaudissements des classes éclairées, un massacre de prisonniers — hommes, femmes, vieillards, enfants — auprès duquel le cirque, confondant chrétiens et bêtes, ne parut que l'effet d'un délire de cruautés limitées.

Ces temps sont déjà loin, dira-t-on. J'en conviens. Ceux qui s'entrefusillèrent, font assez bon ménage aujourd'hui. Des monarchistes sont devenus républicains, s'ils sont demeurés cléricaux. D'anciens révoltés 6ont, aujourd'hui, des bourgeois tranquilles, des modérés : quelques-uns sont aux honneurs. Cependant, tout homme sagace, dans les implacables polémiques des vingt dernières années, a dû souvent saisir l'éclair des yeux, le son de voix, le geste irrépressible qui dénoncent la joie sauvage de la cruauté satisfaite.

Un journal monarchiste, il n'y a pas longtemps, annonçait d'une âme paisible, que nous avions besoin d'une saignée. Il parlait, bien entendu, de la saignée qui serait pratiquée par ses amis, non de celle dont ils pourraient être victimes. Quel état d'âme, pour qu'on ose, en toute candeur, prononcer de telles paroles, destinées peut-être à des répercussions fatales ! Vienne l'occasion : les colères, les fureurs d'en haut, comme d'en bas, peuvent s'accumuler soudain, et, de leur

choc, l'éclair sanglant jaillir. Dieux bons, détournez ce présage !

Pour en revenir aux jeux où nous ne cherchons souvent, avec une gymnastique préparatoire de l'action, que l'avant-goût des plaisirs que nous attendons de la vie, comment nier que notre âme s'y révèle tout entière, en dépit des hypocrisies dont on nous enseigne à voiler toute sincérité ! Jouant à la poupée, embrassant la mignonne face de carton peint, la petite fille montre qu'elle sera maman. Dans l'attente des joies de la bataille, le petit frère se campe un casque de papier doré sur la tête, et s'élance bravement contre un ennemi plus faible. N'est-ce pas déjà l'homme qui pointe, en toute innocence?

Mais cet homme, au faîte de sa croissance, il ne peut pas attendre que la destinée lui fournisse à toute heure l'occasion de se délecter de la défaite du moindre, de se repaître de l'odeur et du goût du sang des vaincus. D'ailleurs, la guerre a ses chances. L'homme blanc peut être réduit à merci par des blancs, et forcé de se rejeter sur les jaunes ou sur les noirs pour connaître la volupté de la victoire. Et même alors, comment tout un peuple se tiendrait-il pour satisfait de triomphes dont il ne lui revient que de vagues échos? C'est bien du vrai sang qui coule là-bas, de la vraie chair qu'on torture et qu'on tue, mais si loin, si loin, que le meilleur de l'émotion se perd en route.

A nous le sanglant pugilat des lutteurs, à nous les combats de taureaux, où les hommes blessés à mort, les bêtes éventrées, se mêlent dans les convulsions d'une stupide agonie, pour la seule joie du spectacle de la souffrance et de la mort. La loi interdit ces combats. Les Français, si soumis à la loi, qui n'auraient pas bougé pour l'impôt le plus vexatoire, se sont mis

en révolte, ont fait reculer le gouvernement qui n'ose. Etat d'âme du Midi.

Et si vous êtes curieux de quelque note sur l'état d'âme du Nord, que n*alliez-vous, il y a trois jours, au Cirque d'Hiver, pour vous délecter de la lutte de Yousouf et de Kara-Amet, deux Turcs de la dernière Turquie, qu'un fort enjeu de monnaie chrétienne avait mis au point de vouloir à tout prix se débarrasser l'un de l'autre. Hommes et femmes avertis.que la lutte serait chaude, se disputaient les bonnes places. Au signal donné, les deux brutes se ruent, et les voilà roulées en boule dans l'arène. Le plus nerveux, Kara- Amet, est dessous. L'autre, colosse énorme, l'écrase de son poids. Affaire d'endurance. Si Yousouf peut conserver cet avantage il est vainqueur. Et pendant trente minutes les deux hommes immobiles,* accrochés dans une étreinte suprême essayent, l'un d'écraser la carcasse pantelante, l'autre de s'arc-bouter pour user l'effort..

C'est bien, mais cela manque de péripéties. Le public s'ennuie de voir cette sauvagerie pétritiée. On tape des pieds, et, comme les vestales qui retournaient le pouce pour demander regorgement du vaincu, d'innocentes enfants se plaignent qu'à défaut de cris et de sang, on ne voie point porter le coup qui accuse la souffrance.

Le spectacle va changer. Yousouf, de la main, passée dans l'aine de l'ennemi, cherche à le tordre comme la bête qu'on émascule. Cette fois la galerie s'amuse. Ce sont des cris de joie, des plaisanteries obscènes dont rougit le sexe timide. Dix fois, Kara- Amet, d'un revers de poignet, déjoue la tentative du châtreur. Et, retourné tout à coup, marchant à quatre pattes avec le géant sur son dos, il essaie, par de

brusques secousses, de faire lâcher prise à l'étouffante masse cramponnée dans sa chair. En vain. La desespérée convulsion ne peut décrocher les corps de cet accouplement mortel. Le public trépigne de plaisir, l'amateur bave, les petites femmes, la main comprimant le corsage, se pâment de volupté.

Yousouf, maintenant les doigts de la main droite dans le nez de Kara aplati sur le sol, lui écrase les cartilages, et, de la main gauche, saisissant à pleine poignée le larynx, l'étrangle comme un poulet. Cette fois, c'est assez, il ne faut pas que l'homme meure. On ne pourrait plus recommencer.

Mais on a beau crier, Yousouf, convulsé de son étreinte, ne lâche pas, ne peut plus lâcher. On se rue sur lui. A coups de canne, à coups de botte, à coups de parapluie, on lui zèbre le dos de meurtrissures. On le détache enfin, et Kara, bientôt, se remet à respirer, par miracle.

Alors, ce sont les spectateurs qui en viennent aux prises, les uns soutenant qu'il fallait laisser achever le meurtre, les autres alléguant que le demi-étranglement suffit à leur joie. Les arguments conduisent aux coups. Une nouvelle bataille s'eugage, et durerait peut-être encore si les bons municipaux, à coups de plat de sabre, n'avaient calmé ce dernier spasme de plaisir en fureur.

Telles sont, avec les exhibitions de femmes nues, les dernières joies de Paris. Le Conseil municipal qui rêve, pour nous, des récréations plus tranquilles, nous prépare, dit-on, un prodigieux bœuf gras. Grâces lui soient rendues.

. Nous verrons passer le cortège triomphal de sauvages barbus qui nous rappelleront les temps regrettés où la candide massue était l'unique raison d'être de

toutes choses, nous acclamerons l'innocente bête, nous lui chanterons :

C'est par tes soins qu'on voit la plaine Verte l'hiver, jaune l'été.

Et puis, nous la tuerons. Et puis nous la mangerons. Et, au moins, si le sang coule, ce ne sera pas seulement pour le plaisir des yeux.

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