CORRIDA
Dimanche dernier, grande Corrida de Toros à Bayonne, en France. Six taureaux tués. Trois par Espada : Guerrita, Carancha. Une quinzaine de chevaux éventrés, des mares de sang, des entrailles pendantes où s'embarrasse la bête. Joie universelle. Il paraît que Guerrita travaille avec une grâce exquise. Le taureau lui-même l'admire. Carancha est plus lourd : il n'en finit pas de larder l'animal aveuglé de sang. Ce n'est pas bien. Grand public, d'ailleurs. « D'élégantes Parisiennes, dit le Nouvelliste de Bordeaux, habituées des mardis de la Comédie, de l'Opéra, des séances académiques, étaient accourues de Biarritz. » Les six taureaux n'ont pas dû s'ennuyer.
J'ai vu des courses de taureaux à Madrid. Je n'entreprendrai pas de les décrire après Théophile Gautier, Je puis cependant dire un mot de mes impressions personnelles. Le matin, de bonne heure, je me rendis aux arènes avec quelques aficionados pour voir la
distribution. C'est là que les connaisseurs ont occasion de porter un premier jugement sur la valeur des bêtes. Dans une cour carrée entourée d'arcades, six taureaux roux et noirs, paisiblement vautrés, ruminaient, immobiles, sans penser. Au milieu, un grand bœuf gris, avec une sonnette. C'est le guide qu'ils suivent de confiance et qui, naturellement, les conduit à la mort.
Le bouvier vêtu d'innombrables lambeaux effiloqués, reliés entre eux par les bizarres spirales de galons raboutis, dormait en un coin au milieu de ses amis ruminants. De forts piquets laissaient tout juste entre eux le passage d'un homme. Voyant ces bêtes si calmes et ce bouvier dormant, je m'avançai d'un mètre. En sursaut, les six bêtes furent debout, et, battant de la queue,' soufflant de fureur, coururent sur l'intrus. Jamais retraite ne fut si prompte. On voulut bien m'excuser sur mon ignorance. Mais j'eus l'impression d'une effroyable détente de haine.
Quelques instants après, le troupeau s'engouffrait, à la suite du bœuf à sonnettes, dans un couloir menant chaque bête à la cellule obscure où elle s'enrage à souhait avant le soleil aveuglant de l'arène. Du haut d'un balcon disposé à cet effet, on les voit passer de cellule en cellule comme des ombres furieuses, sous le long aiguillon des gardiens perchés sur la crête des murs. Les dernières portes se referment. On se reverra tout à l'heure.
La description de l'avenue d'Alcala par Théophile Gautier est à peine exagérée. On ne peut pas rendre ce grouillement carnavalesque de toute une ville se ruant aux arènes en une folle exubérance de plaisir. Les soies de la Quadrilla, l'or des étoffes, les vives clartés du costume des manolas bariolent à plaisir
un torrent d'invraisemblables véhicules roulant, dans de joyeuses clameurs, au spectacle du sang. L'arène a été cent fois décrite. C'est un merveilleux*spectacle. La lumière, la joie de voir et d'être secoué des couleurs, cela se sent, mais ne se transmet pas par l'écriture. Mon bonheur, c'était de voir voler les oranges dans les airs comme des arcs-en-ciel de flamme. Marchands et acheteurs sont d'une adresse miraculeuse. On dirait d'une pluie d'étoiles filantes sous le ciel bleu.
Maintenant, si le philosophe m'arrête et me demande ce que ce peuple de chrétiens fait là, hommes, femmes, vieillards,* enfants, de toute condition, de tout rang, je suis bien obligé d'avouer qu'ils ne sont pas venus du tout pour écouter quelque parole sublime, s'édifier d'un noble spectacle, honorer un penseur, un artiste, un bienfaiteur de l'humanité. Non. Ni écrivain, ni prêcheur, ni broyeur de couleurs, ni pétrisseur de glaise, ni philosophe, ni ascète trois fois saint, n'auraient la grâce d'un tel concours humain.
Regardez. La porte s'ouvre et la bête affolée s'élance. Un temps d'arrêt pour choisir l'ennemi, une seconde d'angoisse. Et puis, en avant! Sous un picador bardé de fer, un malheureux cheval — yeux bandé's — offre son flanc inerte. L'avalanche cornue se précipite. Homme, cheval, taureau, tout roule dans une poussière sanglante*. J'ai vu un taureau soulever cheval et cavalier et les promener triomphalement sous un ruissellement de sang. Quand la bête est épuisée de massacre, stupéfiée de banderilles, bavante, chancelante, on la tue. Voilà le plaisir.
Les Espagnols ont une excuse. Us n'ont pas la guillotine. Le garrote, qui consiste à écraser le cou du supplicié à grands tours de vis, a le grave défaut du
capuchon. On ne voit ni grimace, ni sang. A quoi bon s'assembler pour voir, si la torture de l'homme attaché au poteau se traduit seulement par d'imperceptibles mouvements que l'imagination est obligée d'interpréter pour jouir vraiment de la torture? Voyez les Turcs, avec leur pal. Voilà des gens qui s'entendent aux spectacles. Cela n'en finit pas. On voit couler le sang, on entend les hurlements, et l'effroyable convulsion du visage donne bien la sensation du supplice. Notre guillotine n'est pas mal, mais c'est un éclair. Et puis, cela se passe à l'aurore. Les habituées des mardis de la Comédie ne peuvent se lever si tôt. Aussi, cette foule des exécutions est bien grossière. Elle crie, elle chante, elle mange de la charcuterie. A Laval, elle a applaudi ; à Batna aussi, où l'on vient de guillotiner cinq hommes après un supplice de quinze heures. Les applaudissements deviennent de mode aux exécutions. A la Comédie, on a des gens pour cela.
Aux arènes de Bayonne on est beaucoup mieux installé qu'à la place de la Roquette. Et puis, cela dure plus longtemps. En outre il y a l'imprévu. Avec Deibler c'est toujours la 'même chose. Il ne court aucun risque, et quand on le voit sortir de sa prison avec son homme ligotté, on voit tout de suite qu'Henry ne lui mettra pas le cou dans la lunette. A Bayonne, 'il y a l'improvisation. Guerrita peut recevoir une corne dans le ventre, sauter en l'air et retomber les reins cassés. Si on n'a pas l'amusement de ce spectacle, c'est déjà beaucoup de l'attendre, et si le taureau tue son homme, on crie : « Bravo taureau. »
Enfin, un autre attrait se présente. Dans le combat entre le bourreau et le supplicié, il y a une raison de ce qui se passe ou tout au moins quelque chose qui en
tient lieu. L'homme a tué ou voulu tuer, douze jurés l'ont dit du moins. On le tue en gémissant. On a l'air d'y être forcé. « Il faut bien se défendre », etc. La loi donnant une apparence de justification, cela gâte le spectacle du supplice en soi. On a la prétention de faire une chose raisonnable : il n'y a presque plus de plaisir.
Tandis que, prendre des animaux qui ne sont en rien mêlés aux querelles humaines, les faire s'entretuer sans raison, achever ceux qui survivent, sous les yeux d'une foule excitée par la vue des chairs palpitantes et des giclements de sang chaud, voilà bien le plaisir du meurtre pour le meurtre, de la torture pour la torture, et du sang pour le sang. Le Peuple-Roi jadis y trouva ses délices, et, plus raffiné que nous, mêla les hommes et les tigres en d'atroces rencontres, ce qu'on n'ose plus faire aujourd'hui par l'hypocrisie des temps. Puis on eut les bûchers de l'Inquisition avec des moines chantants. La mode en est passée de même. Galliffet n'a pas fusillé de prisonniers depuis plus de vingt ans. Monotone, la vie. Quelles joies nous resteront, bientôt?
C'est de quoi le gouvernement s'est occupé, et voilà pourquoi il nous émoustille de spectacles sanglants. C'était l'autre jour à Oran, où le préfet applaudissait à la mort du taureau. Puis à Bayonne, où les abonnées des mardis de la Comédie-Française ont pu tout à leur aise renifler de leurs vieilles narines peintes Todeur rajeunissante du sang. D'autres villes encore attendent anxieusement leur tour. Le plus beau de l'affaire est que c'est défendu. Cela redouble le plaisir.
On a dit que le peuple romain s'était dégoûté de tout. C'est une erreur. Il lui resta toujours le goût du sang. Que de Romains dans notre Gaule.