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AUX AMBASSADEURS

N'est-ce pas Périclès qui disait que l'art doit faire oublier la vie? C'est pour achever de connaître toutes les manifestations d'art de mon pays que je me suis rendu hier soir au Café-concert des Ambassadeurs. On jouait là certaine pièce qu'il fallait voir, me disait-on : la Revue déshabillée. Plaignez-moi, je ne connaissais ni le Coucher a" Yvette ni le Lever d'une Parisienne. Emilienne aux Quaf-z-Arts était pour moi le dernier mot du genre. A Paris quand on ne fait pas sa vie de se tenir au courant, on est bientôt dépassé. Il fallait rattraper mes contemporains. C'est fait.

En dépit de l'enseigne, rien du quai d'Orsay. En plein air, sous la protection d'une grande marquise, d'interminables rangées de stalles cirées qui rappellent le matériel scolaire. Le pupitre est occupé par une consommation. La leçon de choses viendra tout à l'heure. Contrairement à ce que je m'étais imaginé, la classe est la plus paisible du monde, faite de bourgeoisie bourgeoisante qui prétend s'amuser décemment. On se tient mieux qu'à l'Opéra où il est de bon ton d'empêcher son voisin d'écouter. Point de fumée gênante. L'horrible odeur de consommations douteuses ne gâte point la fête. On peut venir et on vient en famille.

Les derniers flonflons d'une ouverture, et le rideau se lève. Au milieu de la scène un lit d'où sort une tête ébouriffée, avec deux bras nus qui s'étirent. Après une mimique préparatoire, la dormeuse se dresse sur son

séant, et, sous les divers prétextes de la préparation au lever, esquisse une série de poses provocantes. La poitrine est très découverte , mais moins que chez les honnêtes femmes courantes, un soir de bal# C'est le cadre, c'est-à-dire le lit, qui met ici la nudité en valeur.

Mais on ne peut pas en rester là. Voici la pédicure, et ma foi il faut bien risquer la jambe hors du lit. La jambe se coule hors du drap, et s'allonge et s'allonge.... jusqu'à ce qu'il n'y ait plus moyen de s'allonger davantage. Je regarde autour de moi. Mes voisins de tous sexes, bouche bée, ne disent pas un mot, ne font pas un geste, ne perdent pas un détail.

Le corps est rentré sous le drap. Tout à coup la couverlure, vole et la Parisienne des Ambassadeurs, mine pudique et reins cambrés, apparaît debout dans sa triomphante simplicité. Une courte petite chemise, bleutée, pour éviter — ô pudeur! — les révélations de la transparence, montre tout ce qu'on peut montrer, à part les réserves les plus strictement obligatoires. Mes voisins sont dans la joie, mais trop heureux pour être bruyants. L'attention est telle que le public est incommodé du bruit des feuilles mortes que -les marronniers secouent sur nos têtes, et qui s'abattent en tournoyant comme de grandes phalènes noires autour des girandoles de lumière. J'ai cru qu'on allait crier : chut!

Cependant cette malheureuse jeune femme ne peut rester ainsi déshabillée, sous le regard de tous. Une soubrette vêtue d'une petite soie qui jette un pont tremblant entre le décolletage d'en haut et le décolletage d'en bas, apparaît justement avec un peignoir virginal celui-là. Mais décidément cela gêne, et après-

quelques mines, voilà derechef l'infortunée dévêtue. Il faut s'habiller. Vite les bas noirs. Les bas ne sont pas plus tôt mis que le défilé de la /tetme .commence, et l'aimable enfant est obligée d'assister aux scènes qui se succèdent, et d'y prendre part, le corset à la main, sans trouver le temps de pousser plus loin une toilette qui n'est pas même ébauchée.

Grande conquête! une femme autrefois jouait la comédie en robe entr'ouverte. Maintenant elle joue en chemise. Au saut du lit, il lui suffit de passer aux jambes les gants d'Yvette Guilbert, pour être en tenue d'ordonnance. Où nous arrêterons-nous?

De la revue, rien à dire. Elle est plus inepte encore que je n'avais rêvé I On y voit beaucoup d'autres femmes en. chemise sans qu'on sache pourquoi. Phryné enlève tout, en ayant soin seulement de tourner le dos au public. Comme elle est à deux pas d'uneglace, il y a des places qui doivent faire prime. Les femmes en chemise qui sont en rang d'oignons au fond de la scène, ont la joie du spectacle, sans le secours d'aucune glace. Leur pudeur s'exclame..* trop tard... hélas!

Quatre jeunes Anglaises toutes xoses, très long vêtues, saluent les éternelles femmes en chemise en ramenant leur robe sur la tête. Le résultat c'est que le public à qui elles tournent le dos, voit apparaître sous une mousseline très savante, quatre couples de ^demi-sphères qui ne demandent qu'à rougir.

Le public, toujours silencieux, ne bronche pas. Je l'ai bien regardé. C'est le public honnête du Paris d'été. Toutes les femmes un peu bruyantes sont aux eaux, font les plages. Je ne saurais dire si M. le maire avait jamais posé à chacune des personnes présentes les inconvenantes questions exigées par la loi. Je ne le

crois pas. Mais je n'ai pas vu de public d'une tenue meilleure.

Il y a deux ans, en ce présent mois, aux fauteuils d'orchestre de l'Opéra, à Vienne, mon voisin, qui accompagnait sa femme, était en complet de flanelle rayée. Ici, point de ces négligences. Des provinciaux corrects, venus en famille, des Parisiens entre deux villégiatures, des Américaines, des Anglaises en bande. Beaucoup de monde. A côté de moi, un vieux monsieur décoré, avec sa femme qui s'amusait autant que lui. Tous ces gens paisibles, heureux, d'une gaieté décente. Quelques-uns, des habitués sans doute, chantonnaient discrètement le refrain en même temps que Yartiste. Combien de fois avaient-ils vu ce spectacle?

En finissant, la commère nous engage à revenir demain. La Revue, dit-elle, sera encore plus déshabillée. Cette fois, elle montrera son... Quel malheur qu'un coup de grosse caisse ait coupé l'effet de la fin.

Voilà ce que j'ai vu. Je me reprocherais d'en gâter le récit par des commentaires moroses. Je me .demande seulement où nous nous arrêterons dans cette voie. On a d'abord montré une femme qui se couche, puis une autre qui se lève. Dans tout cela il n'y avait qu'un moment psychologique, trop court, paraît-il, maintenant on l'a prolongé à souhait. La femme reste en chemise, chantant, dansant avec d'autres, pendant toute une pièce. Que va-t-on trouver désormais pour allécher un public qui toujours — quoi qu'on fasse — fatalement se blase?

Ces sortes de spectacle ne sont pas nouveaux, et répondent apparemment à un état d'âme, si j'ose m'exprimer ainsi. Le Bas Empire se permit tout. Nous resterons plus réservés. Par impuissance de franchir certaines limites, la réaction de vertu se fera.

En attendant, je remarque que nous nous traînons dans la plus abjecte platitude, tandis qu'au moins le dix-huitième siècle relevait d'esprit sa licence. Puisque progresser c'est recommencer, il est fâcheux que la licence soit seule revenue.

Dans un de ses couplets, le compère de la Revue demandait quel plaisir pouvaient prendre de braves bourgeois avenir voir des femmes dévêtues, en public. Aucun, vraiment. Il semble même que la première satisfaction goûtée, le spectacle devienne insipide et, par son manque d'excitation, presque moral.

A la sortie, deux hommes, devant moi, s'en allaient causant. « On a bien fait d'arrêter le scandale, disait l'un, c'était un outrage aux moeurs ». Ils parlaient de l'école de Cempuis.

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