CHEZ LES ESPRITS
L'esprit souffle où il veut. Il ne soufflait point l'autre jour, dans les voiles de M" "Williams, spirite de distinction venue tout exprès d'Amérique pour évoquer les morts et faire apparaître à notre vue les esprits dont chacun sait que le monde est peuplé. Pendant que l'aimable Américaine opérait dans cette obscurité profonde où se complaisent les gens de l'autre monde, quatre mécréants se jettent sur elle, la trouvent, hors de sa robe, vêtue d'un maillot noir, agitant des masques à perruques et des pantins en fil de fer qu'elle cachait dans sa traîne.
Je ne puis me défendre de la plus vive admiration pour les artistes dont le génie prépare et exécute ces amusantes mystifications. Bosco a fait la joie de mon enfance,' et je lui suis bien autrement reconnaissant qu'au vieux professeur de mathématiques qui avait entrepris de me démontrer l'existence de Dieu par la table de Pythagore. Jamais je ne m'amusai plus qu'un certain soir à Vienne, dans un salon où se trouvait le professeur Hermann que tout Paris a connu. Le sorcier fit cent tours les plus merveilleux du monde. L'histoire de Home et des frères Davenport, sous l'Empire, est bien connue. Le seul tort d,e ces artistes fut de ne pas avouer leur talent, et de vouloir nous donner le résultat de leur habileté singulière par la manifestation des puissances d'en haut... ou d'en bas.
Au lieu d'excommunier des acrobates distingués, qui ne font après tout qu'exploiter la crédulité publique d'une façon beaucoup .plus inoflensive que d'autres qui sont aux honneurs, je voudrais qu'on leur fît accueil et qu'on les encourageât par des subventions d'Etat à nous entretenir dans de plaisantes illusions. Mais le miracle subventionné ne permet pas la concurrence. Voilà le malheur. Le miraculeux, dans les prodiges.de tout ordre dont s'é-bahit notre can-. deifr, c'est l'invraisemblable crédulité des. hommes, le besoin de merveilles, qui n'est après tout qu'une déviation de la curiosité de connaître, principe de toute culture, source de tout progrès.
Il n'y en a pas de plus bel exemple que l'histoire du photographe spirite dont l'histoire remonte à une quinzaine d'années. Celui-là ne faisait pas seulement apparaître des esprits, ce qui est vulgaire. Il les photographiait, et chacun pouvait emporter chez soi l'image authentique de l'esprit de sa regrettée belle-mère ou de
l'eu sa pudique épouse. Il y avait foule. La police s'en mêla fort mal à propros, et amena sur les bancs de la police correctionnelle le photographe des esprits, suivi de tout un lot de poupées de plâtre qui, drapées d'une serviette et coiffées de filasse, figuraient très convenablement les habitants des régions surnaturelles.
Les victimes naturellement défilèrent aussi racontant leur histoire, toutes fort honteuses d'avoir donné dans la supercherie. Mais le piquant de l'affaire fut qu'il se trouva un vieil officier supérieur, officier de la Légion d'honneur, que rien ne put convaincre d'avoir été dupé. On eut beau lui montrer tous les plâtres et jusqu'à la poupée qui avait posé pour la photographie de son aïeul, le vieux brave se mit en carré, et intrépidement résista à toute entreprise contre sa foi. « Tout ce que vous dites estpossible répétait-il au président, mais je sais bien que j'ai vu mon grandpère et que voilà sa photographie. » Comment s'étonner après cela que l'Amérique nous envoie ses Home, ses Davenport, ses Williams et ses Slade?
Slade fut, à mon avis, le plus curieux de tous. Mon collègue et ami de Lacretelle m'emmena le voir un jour, au sortir de la Chambre. Nous trouvâmes le spirite et son manager dans un appartement garni du quartier Beaujon. Slade était un grand diable imberbe, pâle, souffreteux, qui se disait paralysé d'une jambe. Il se traînait difficilement. Le manager, antithèse vivante, montrait une face rubiconde émergeant d'une broussaille de favoris blancs. Celui-là faisait un bruit d'enfer, affirmant le miracle, le commentant, racontant mille histoires surprenantes, étourdissant le visiteur et décourageant d'avance la plus discrète contradiction.
On nous conduisit dans une chambre sans meubles, sans tapis, sans rideaux. Rien qui pût cacher un engin de tromperie. Au milieu, une table en bois blanc, faite de planches assemblées sur quatre pieds, point de tiroir. Nous prîmes place sur des chaises de paille de l'espèce la plus vulgaire. Il faisait grand jour.
Slade nous présenta deux petites ardoises d'écolier que j'inspectai minutieusement sans y découvrir trace de truquage. Entre les deux ardoises appliquées Tune contre l'autre, un petit bout de crayon fut placé. Slade alors, me les posa sur la poitrine où il les maintint de sa main. Il me pria d'adresser mentalement une question à l'esprit. Aussitôt le grincement du petit crayon sur l'ardoise se fit distinctement entendre. Les T qui se barraient, les I qui se surmontaient d'un point, tous les signes de ponctuation se répercutaient directement sur ma poitrine où je sentais le choc des petits coups, et le glissement du crayon. Les ardoises ouvertes, on trouva quelques lignes d'écriture. Lepetit crayon montrait une extrémité tout usée de frais. L'expérience fut répétée avec une seule ardoise dont le spirite cachait sous la table la partie où se trouvait le crayon. Toujours même résultat. Je n'ai pas besoin de dire que le sens des réponses de l'esprit s'appliquait vaguement à toutes les questions possibles. De plus, Slade ne parlant pas d'autre langue que l'anglais, l'esprit n'avait à sa disposition qu'une phrase de français et d'allemand, toujours la même. La culture des langues n'est vraisemblablement pas en honneur dans l'autre monde.
Nous étions assis autour de la table dont la dimension était telle que Slade en étendant la jambe ou le bras n'aurait pu m'atteindre sans être obligé de se coucher dans sa chaise. Soudain, il m'avertit que son
ardoise voulait absolument me rejoindre. Je mis la main sous la table, et pendant que Slade faisait mine de résister à l'ardoise qui voulait lui échapper, celleci m'arriva , non point comme lancée, mais délicatement posée d'un mouvement contenu.
Je n'étais pas remis de ma surprise quand les esprits s'avisèrent de me détacher ainsi qu'à l'infortuné Lacretelle de vigoureux coups de pieds dans* les jambes et même dans le flanc. Je ne sais d'où cela venait, mais je suis sûr des coups. J'avoue que je crus d'abord à une mauvaise plaisanterie de mon voisin. Mais la mine de Lacretelle m'avertit qu'il m'attribuait la môme farce de mauvais goût. Nous éclatâmes de rire. On eût dit d'un pied fort agile dans un chausson. Enfin comme nous nous levions les chaises se mirent à sauter au plafond, et la table à danser. Ce fut le bouquet.
Ce que les arguments de Platon n'avaient pu faire . dans mon esprit en faveur de l'immortalité de l'âme, les ardoises et les coups de pied de Slade furent impuissants à l'accomplir. Mais il me fut impossible, avec l'attention la plus éveillée de découvrir la moindre trace de supercherie.
Quelque temps après, j'appris que les trucs de
Slade avaient été dévoilés en Angleterre où il avait
subi, de ce fait, une condamnation. Le bruit s'en
* répandit à Paris, et notre homme dut renoncer à ses
amusantes mystifications.
Pour avoir vu et touché, saint Thomas se rendit et crut. Lacretelle et moi, nous avons uw, nous -avons été touchés,-et voici qu'un arrêt de justice nous interdit de croire. D'autres croiront pour nous. Gomment détromper le vieil officier qui, en dépit des plus accablants témoignages, pressait tendrement sur son cœur
la photographie de l'esprit de son grand-père? C'est l'attestation, dans le présent, de l'état d'esprit du passé.
Au progrès accéléré de la connaissance correspond l'évolution lente du sentiment. L'homme moderne est le produit de ce désaccord.