UN ENNEMI DU PEUPLE
Le Nouveau-Théâtre nous a donné Un Ennemi du peuple, de Henrik Ibsen.
En compagnie de Gustave Geffroy et d'un aimable député de la Gascogne fleurie, j'ai eu la joie de vivre le grand drame de pensée profonde. Dans une loge voisine, des journalistes, des députés qui se trouvent des hommes de lettres, suivaient l'action poignante avec une attention émue. Durant les entr'actes, comment ne pas discuter? Nous avons bravement ferraillé. Même, certain député gascon, à la langue bien pendue, ne se faisait pas faute, en pleine représentation, de lancer d'une loge à l'autre de vibrantes exclamations par-dessus la tête d'un jeune couple amoureux, tout étonné de cette exubérance. On aurait pu se croire, pour un moment, aux beaux jours de 1830 où l'on aimait quelque chose, où l'on se passionnait, où l'on vivait. Il s'agissait de politique en vérité, car le drame d'Ibsen est tout de psychologie politique. Vous plaît-il de recevoir l'écho de nos discussions? Le sujet en vaut la peine assurément.
Yous pensez bien que je ne vais pas faire mon Sarcey, et vous dire comment j'aurais fait la pièce si je m'appelais Francisque Ibsen. Livrons-nous tout naïvement à l'auteur, et écoulons-le avant de le juger.
La scène se passe en Norvège, bien entendu. Le docteur Thomas Stockmann, médecin des eaux, vient de découvrir que les sources thermales où accourent ses clients sont empoisonnées des produits d'une tannerie. C'est un bien petit fait, sans doute. Voyez ce qui en découlera quand les intérêts divers des particuliers et de la communauté vont se trouver aux prises, pour décider de la solution qu'il convient de donner à l'incident.
Stockmann est tout heureux de sa découverte. Il vient de rendre service à sa ville comme à l'humanité. Il avait remarqué que beaucoup de baigneurs partaient plus malades qu'ils n'étaient venus. On ne l'avait pas écouté quand on établit la prise d'eau. On va remédier au mal et tout rentrera dans l'ordre. Vous pensez si ses amis le félicitent. Le journaliste Hovstad, du Journal du Peuple, n'est pas des derniers. -« Surtout, lui dit Stockmann, je veux triompher sans bruit : pas de cortège avec drapeaux et discours, pas de souscription, pas de médaille. La conscience du service rendu me suffit. »
C'est l'exposition du premier acte. Nous avons vu passer le frère du docteur Stockmann, qui est préfet de la ville et président de la compagnie des eaux. €'est le fonctionnaire dans toute sa beauté. La fille de Stockmann, jeune institutrice qui demande pourquoi on l'oblige à enseigner aux enfants des choses auxquelles nul ne croit, nous avertit que nous sommes dans un monde naïvement rebelle aux préjugés sociaux.
Il s'agit maintenant de mettre la réforme en œuvre.
Hovstad offre te concours de son journal. Tout va bien. xMais c'est le préfet qui n'est pas content. Il chapitre son frère et le tance vertement de sa sottise. Il faudra fermer l'établissement de bains. La compagnie est ruinée. La ville aussi. Il faut que Stockmann revienne sur ce qu'il a dit dans son rapport, et s'inflige à lui-même un démenti. « Jamais, répond le docteur, c'est une insigne fourberie qu'on me demande. Je rendrai service à ma ville, à mes concitoyens, à mes malades en dépit de toutes les autorités... Non, ces esclaves en rond-de-cuir n'infligeront pas une pareille torture à un honnête homme, à un homme libre. Je* veux conserver le droit de regarder mes fils bien en face, "quand plus tard ils seront des hommes libres. » L'épée est tirée, la bataille est décidée. C'est le second acte.
Nous sommes au troisième acte, dans la salle de rédaction du Journal du Peuple. Le directeur Hovstad se prépare à mener la campagne avec Stockmann dont l'article va paraître. Le sort en est jeté. L'heure de l'action est venue. Mais voici le préfet. Quelle surprise! Le bon fonctionnaire vient causer avec le journaliste de l'opposition. La compagnie des eaux, présidée par le préfet, ne peut faire la dépense qu'exigerait la réforme demandée par Stockmann. Aux contribuables de payer. La ville va être abandonnée comme un lieu d'infection. Tous les propriétaires d'immeubles seront ruinés, et, justement, l'imprimeur du journal, un homme résolument modéré % est président de la Société des propriétaires. Voilà le journal retourné. Mais Stockmann survient pour corriger ses épreuves. Scène violente avec son frère. Il faut voir le docteur, ironiquement coiffé de la casquette officielle, foudroyant son frère dépouillé de l'emblème
du pouvoir, tandis que l'autre piteusement lui crie : « Mais rends-moi ma casquette. ».
Hélas! Il rendra la casquette, le malheureux Stockmann, car il apprend que le Journal du Peuple passe à llennemi. C'est le préfet maintenant qui parle haut. Il menace son frère de lui enlever sa place de médecin des bains. Mais Stockmann n'est pas homme à reculer. Sa brave femme, justement, qui venait le dissuader de se lancer dans la bataille, le pousse au bon combat quand elle le voit honni de tous, et prend noblement place à ses côtés. Stockmann en appellera au peuple. Il va convoquer une grande réunion publique.
Avec le quatrième acte, voilà la réunion publique. Place au peuple. Je ne puis pas raconter dans ses détails cette admirable scène. On devine que tout va tourner contre l'infortuné docteur. Le Journal du Peuple a fait campagne contre lui. Le préfet propose de lui refuser la parole sur la question des bains. On va voter. Stockmann n'obtient de parler qu'à la condition de traiter d'un autre sujet. Et le voilà qui se lance dans la haute métaphysique politique.
Quoi ! il a raison seul contre tous. Gomment l'unanimité des hommes pourrait-elle prévaloir contre la vérité scientifiquement établie? On lui crie : « Vous avez la majorité contre vous. La majorité a toujours raison. » — « La majorité n'a jamais raison, répond Stockmann. Une majorité est nécessairement de meutalité médiocre. Tous ces gens-là vivent de vieilles vérités décrépites, desséchées, tellement flétries, quon ferait mieux de les appeler des mensonges C'est cette nourriture corrompue qui empoisonne les majorités ».
Un beau sujet de discussion. Mais l'argument n'est
pas fait pour la foule, et la réunion vote à l'unanimité, moins la voix d'un. homme ivre, que le docteur Stockmann est un ennemi du peuple. Horriblement conspué, bousculé, déchiré, mais faisant bravement tête, Y ennemi du peuple se retire sous les huées et les malédictions de tous.
Quelle plus belle thèse pour les discussions d'entr'actes que la question des majorités et des minorités. Vous pensez bien que les arguments n'ont pas manqué de part et d'autre. Il est certain que les vérités ne peuvent pas être d'abord aperçues par la foule, et que l'action de progrès vient des individus, autour de qui se groupe une minorité primitivement infime. Mais il ne peut pas suffire d'être minorité pour avoir raison. Le propre de la vérité est, une fois connue, de s'imposer à tous. L'épreuve décisive c'est précisément la conquête de la majorité. A qui confier la puissance d'action sinon aux hommes mêmes qui, s'ils se trompent, pâtiront de leurs fautes. Quand Stockmann se révolte contre la foule imbécile, exploitée par quelques-uns, il a raison. Il est trop pressé lorsqu'il tire une loi générale du spectacle qu'il a sous les yeux. Il ne tient pas compte du plus puissant facteur : le temps. Ce qui est vrai, c'est que les majorités éternellement changeantes, toujours s'annexant des portions de vérité venues des minorités, sont un élément de conservation non de progrès. C'est ce point méconnu qui fait, à mon sens, le vice de notre régime, tout de féroce précaution contre les minorités.
Mais retournons à notre Norvégien Stockmann. C'est chez lui que nous le retrouvons. En quel état! « // ne faut jamais mettre son meilleur pantalon, dit-il, quand on va défendre la liberté et la vérité. » Toutes les vitres
de son cabinet ont volé en éclat sous les cailloux de la majorité. Il les ramasse gaiement pour en faire un petit monument qu'il léguera à ses enfants. Le vitrier ne veut pas venir mettre des carreaux neufs, par crainte du qu'en dira-t-on. Le propriétaire lui donne congé, par égard pour V opinion publique. Sa fille est mise à la porte de son école, toujours à cause de l'opinion. Un vieux marin lui reste fidèle qui, pour ce fait, est renvoyé par l'armateur. Son beau-père rachète à vil prix les actions de la compagnie des eaux et vient, lui proposer de faire une grosse fortune en démentant son rapport. Il refuse. Déshérité. Le journaliste Hovstad, qui croit maintenant que Stockmann va faire l'opération sus-indiquée, lui revient dès qu'il le croit capable de la mauvaise action. Il est mis à la porte à coups de parapluie. Stockmann, qui avait d'abord pensé à s'expatrier, décide finalement de rester au poste de combat. Abandonné de tous, il se sent fort désormais. « L'homme le plus puissant du monde, c'est celui qui est le plus seul. » Il est certain que c'est celui qui peut développer le plus d'énergie personnelle, puisqu'aucune partie de son aclivité n'est neutralisée par les forces divergentes avec lesquelles un commun concours l'obligerait à composer.
Voilà ce beau drame, dans toute sa simplicité. J'ai pensé qu'il suffisait de le raconter pour le faire admirer. Point d'amour. L'action la plus compréhensive et la plus haute jaillissant tout naturellement, et par une progression croissante, de l'incident le plus simple et le plus banal. De grandes questions posées. De hautes pensées obsédantes. Toute la vie vivante, avec ses petitesses et ses grandeurs, ses vilenies, sa noblesse. La glorification de l'énergie individuelle contre les
erreurs, les préjugés, les mensonges dont se fait l'opinion moyenne des hommes.
Par la grandeur de la conception, par l'action fortement construite, par le relief des caractères, le drame est vraiment shakespearien. C'est le mot qui est au bout de ma plume depuis ma première ligne.
On me permettra de m'en tenir là en remerciant M. Lugné-Poë et ses vaillants camarades de la" belle soirée que je leur dois.