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A PROPOS DE D'IBSEN

Tout en rendant justice, dans la Petite République., au drame puissant d'Ibsen, Jaurès dirige contre Unennemi du peuple quelques critiques qu'il me paraît intéressant de relever. Jaurès entend défendre contre le docteur Stockmann la masse populaire assez malmenée-par le Norvégien, et se refuse à condamner les majorités, de parti pris, même après la réunion publique où la vérité reçoit de si fâcheux horions des citoyens assemblés. Ce qui choque surtout le politique, c'est le mot de la fin : « l'homme le plus puissant est l'homme le plus seul ». Il me paraît difficile, en effet, pour un orateur du Parlement et des foules de se ranger à cet avis.

Peut-être suffirait-il pour juger le drame d'Ibsen de lui appliquer la règle commune à toute critique de théâtre, qui exige d'abord de chaque personnage le langage approprié à sa situation. Un savant soumet sa

découverte à son entourage que l'intérêt pousse à cabaler contre lui, et plus tard à la foule qui le hue et le lapide : sur quoi, l'homme de science, après avoir dit leur fait aux intrigants et aux sots, prend le parti de s'enfermer dans son cabinet. Le spectacle n'est pas nouveau et l'histoire de l'humanité vous dira que plus d'un Stockmann n'en a pas été quitte pour quelques pierres. J'ajoute que rien n'est mieux justifié, dans le cas dont il s'agit, que les imprécations contre la foule imbécile. Enfin, il convient de noter que Stockmann, tout en se proclamant seul, renonce à s'expatrier et va continuer la bataille avec l'aide des siens et d'un ami fidèle.

Maintenant, quel enseignement pouvons-nous tirer de ce spectacle, et dans quelle mesure, prenant parti pour le vaincu, accepterons-nous sa conclusion contre ceux qui l'écrasent de leur masse? Où est le droit? Et comment poser le problème des majorités et des minorités? Le droit, à mon avis, est tout simplement dans l'individu, et le pouvoir social ne conquiert sa légitimité de doctrine qu'en organisant, en développant le respect du droit de chacun. Qu'est-ce que la vérité, qu'est-ce que le droit peuvent bien avoir à faire avec une question de nombre? Si la question de majorité ou de minorité se pose, c'est simplement parce que la majorité, étant la plus forte, a nécessairement le fait actuel pour elle. Au nom de quoi, sinon du droit de la force qui est précisément le contraire du droit.

Et comment progresse le monde? Par l'effort individuel, sans aucun doute. Mais par l'effort individuel qui, la vérité reconnue, se trouve dans l'obligation de conquérir l'assentiment de tous pour en faire bénéficier l'humanité. 11 y a là deux opérations distinctes qui se partagent nécessairement l'activité humaine.

L'homme seul d'Ibsen, le plus puissant de tous, de son cabinet silencieux, mènera le monde avec des lignes noires sur du papier blanc. Seulement, si son action est décisive, elle est à lointaine échéance. Il parle, et il sera entendu. Mais comme le son met un temps calculé à parcourir l'espace, sa voix aura besoin d'une période plus ou moins longue pour arriver jusqu'à l'entendement de la moyenne des hommes, le pénétrer, le suggestionner, le déterminer à l'action. Pour cette opération nécessaire, sans laquelle la pensée du chercheur se perdrait dans le vide, il faut un lien, un fil conducteur de l'impulsion de pensée individuelle à la foule réceptrice. Cet agent de transmission, ce propagateur d'idées qui deviendront des actes,, c'est l'homme qui agit sur ses semblables par la parole, par l'écrit, par l'action, c'est l'homme qui, de la minorité surgie du verbe du penseur, prépare et fabrique les majorités triomphantes. Celui-là ne peut être seul sans perdre sa puissance, puisqu'il a pour condition de vie, d'être plongé dans la foule vivante.

Tout le tort deStockmann, c'est d'avoir voulu imposer sa vérité d'emblée à la masse populaire. Autant semer le grain sur le sol que n'aura pas retourné la charrue. Le laboureur n'a pas inventé le blé. On le lui donne, et il le sème. Le temps fera le reste. Stockmann est trop pressé. Il croit parler à des écoliers. Il rencontre la révolte. De fait, quand il a publié sa découverte, noir sur blanc, il a accompli sa fonction. Car nous savons bien qu'en fin de compte, quand on aura cassé beaucoup de carreaux, il faudra bien se résoudre à se débarrasser des microbes fâcheux, sous peine de ruiner à tout jamais la station thermale. Galilée fut condamné. Que dis-je? On lui fit condamner lui-même sa propre vérité, qui tout aussitôt se

répandit dans le monde, et s'imposa aux successeurs d'Urbain VIII.

Ce qui manque à ï Ennemi du Peuple, c'est le sixième acte.

En somme, à quoi aura abouti la majorité réfractaire hurlant aux trousses du savant? A retarder la réforme, voilà tout. Jaurès nous explique très bien l'utilité de la majorité qui « même inerte ou inepte, a sa fonction comme la minorité. Elle empêche la partie impatiente et généreuse de l'humanité d'entraîner celle-ci dans un ordre nouveau avant que la nature des choses l'ait rendu possible ». Rien de plus exact. La majorité empêche : c'est son rôle. Ibsen, au fond, ne dit pas autre chose.

Quand Jaurès nous déclare que la foule ouvrière du Nord en saura toujours plus sur sa triste geôle que l'homme de cabinet, il a cent fois raison. Mais, quand il aura geint, l'homme de l'usine ne sera pas tiré d'affaire. C'est le penseur qui, de sa chambre solitaire, le libérera, lui fera justice. Toute l'œuvre de Jaurès est précisément de tâcher d'amener les populations ouvrières de notre pays à voter conformément à une certaine conception de leurs intérêts qui vient d'une grande impulsion individuelle d'outre-Rhin. Et, bien que les socialistes aient fait, en ces derniers temps, de grands progrès, il n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble du territoire, la masse ouvrière elle-même résiste encore à leur action. C'est la majorité empêchante. Et quelle majorité? La majorité même des intéressés.

Ce qui pourra être retenu de la propagande de Jaurès, l'histoire le dira. Dès à présent, cette vérité se dégage que les majorités sont des puissances de conservation, de pondération, des agents régulateurs, tan-

dis que l'impulsion d'évolution vient du petit nombre. Favoriser l'action des minorités sur la majorité, tel est le premier résultat de la liberté. Toute majorité acces*sible à cette influence sera d'évolution pacifique. Aussi tout l'effort des conservateurs est-il de contenir les minorités par des lois de violence, et de nous vanter l'immobile majorité comme un instrument de progrès. En réalité, nos révolutions viennent moins de la résistance de certains politiques, que de majorités trop stables.

La conclusion de tout ceci, c'est qu'Ibsen a raison, tandis que Jaurès n'a pas tort. Ibsen parle pour le penseur, pour l'homme de vérité première dont l'impulsion féconde plus tard mettra le monde en mouvement. Contre celui-là vraiment, la foule n'a pas de prise. Elle peut se révolter et lui jeter des pierres : tôt ou tard elle obéira. La même majorité qui libéra Barrabas se rue aujourd'hui dans les églises du Christ, d'esprit aussi pharisien dans le chœur de Notre-Dame que sur les bancs du temple de Jérusalem. Jaurès plaide pour l'homme d'action non moins nécessaire que l'homme de science, puisqu'il fait la vérité vivante, agissante, bienfaisante. Au prix de quels efforls! Que d'effroyable peine, pour un résultat combien petit! Le temps dispose des vies humaines et ne les compte pas. Et quand le but est atteint, l'humanité victorieuse confond dans une même reconnaissance celui qui a dit, celui qui a fait.

Qu'ils soient dès à présent conciliés dans une commune espérance. Tous deux sont en lutte contre la moyenne des erreurs et des préjugés de leur temps qui furent des progrès jadis. Tous deux veulent déblayer le terrain des vérités desséchées pour faire place aux conceptions nouvelles. L'un méprise la majorité, disant : « Que peut cette foule contre une expérience

de chimie? » L'autre n'a garde de médire de cette multitude, du peuple ou du Parlement, qui est sa matière première, la substance même qu'il s'acharne à ouvrer pour ses constructions futures. Tous deux pensent et sentent suivant leur loi.

L'esprit humain cherche sa voie. Qui l'aide, soit le bienvenu. Gloire à l'homme seul, posseseur du vrai, contre la majorité rebelle. Gloire aussi à la foule souffrante qui sent juste et ne sait pas. Il faut à la vérité découverte, la sanction suprême de l'assentiment de tous. Le penseur trouve, la majorité sanctionne. Noljle collaboration qui ne va pas sans de cruelles souffrances. Majorités, minorités, que trouvez- vous au fond? L'homme tiraillé, déchiré par des mouvements contraires, tâtonnant, chancelant vers le mieux.

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