A PROPOS DES TENAILLES
Je ne me risquerais pas à parler de la pièce d'Hervieu, si je n'avais eu la surprise d'en lire un compte rendu sauvagement matrimonial par mon excellent collaborateur et ami Charles Martel, critique théâtral, docteur en droit, et Parisien de Paris.
Il se fait quelquefois d'étranges confusions dans les esprits les mieux ordonnés. Peut-être le critique do la Justice s'est-il seulement exprimé en jurisconsulte ennemi du droit intermédiaire, et se réserve-t-il d'apprécier la comédie de mœurs dans la prochaine consultation juridique qui lui sera demandée. Même en
ce cas, il me pardonnera, j'en suis sur, de saisir l'heureuse occasion qui m'est offerte d'une polémique imprévue, pour raisonner avec lui de notre désaccord.
Faute de connaissances techniques en matière de théâtre, j'incline à appliquer indistinctement la règle du bon Sarcey : toute pièce est bonne qui m'amuse, m'intéresse, m'émeut; toute est mauvaise qui m'ennuie. Eh bien ! vraiment, je ne crois pas que personne, y compris Francisque lui-même, ait osé s'ennuyer l'autre jour, à la Comédie-Française. La question portée par l'auteur à la scène est la plus vivante qui soit; la pièce, ingénieuse, nous donne le spectacle du plus joli coup de raquette entre époux discordants ; un art subtil rend acceptable au public une thèse singulièrement hardie: enfin, les interprètes ont achevé notre plaisir par une collaboration d'art discrète autant que savante. Cela fait toujours passer une heure ou deux, comme dit Dandin.
Pour moi, le temps a passé vite, et si j'ai pu souhaiter parfois le style plus simple, si j'ai été vivement choqué, avec beaucoup d'autres, de l'avilissement de la femme qui trompe ignoblement l'amant mort avec le mari détesté, il n'en est pas moins vrai que Paul Hervieu a si dextrement enfoncé son idée dans ma tête qu'elle m'a tourmenté, obsédé, jusqu'à me faire chercher noise à Charles Martel, qui me revaudra cela quelque jour.
Celte idée, chacun le sait, c'est la critique radicale du mariage. La réforme de l'institution n'est pas près de se faire, dit Martel. Je le crois volontiers. D'autant que les libertés extra-conjugales autorisées par les mœurs nous rendent assez tolérable le pharisaïsme sévère exigé par la loi. L'échappatoire du vice, ga-
rantie de la vertu, puisque c'est le mot consacré, est la plus solide. Le monde éclaterait si l'homme s'avisait de pratiquer ses propres lois.
Mais de ce qu'une réforme est plus ou moins lointaine (qui sait ?), pourquoi s'ensuivrait-il que nous devions refuser aux penseurs, aux agitateurs d'humanité, de nous en entretenir? Est-ce que les faits, les faits brutaux de toute heure ne posent pas à tout propos la question devant nous? Et si la vie courante ne cesse de nous interroger, comment et pourquoi résister à la tentation de répondre ?
Malgré les prédications des envoyés de Dieu qui, suivant le mot célèbre, invoquent la raison pour prouver qu'il faut se défier de la raison, toutes les institutions de l'homme finissent tôt ou tard par rendre des comptes décisifs à la critique rationnelle; et les bruyants législateurs ne font que, couler en des formules imparfaites le produit d'une évolution mentale qui est l'œuvre des penseurs. La presse, la tribune, le théâtre sont des moyens de diffusion d'idées, qui valent par la pensée dont ils sont le véhicule, comme par l'art qui la rend assimilable aux esprits rebelles. C'est un article, un discours vivant qu'Hervieu nous a donné, la mise en action d'une antique conception de l'union conjugale que l'humanité passée impose, de tradition, à l'insoumise humanité de nos jours. Faut-il maintenir l'ancien joug dans l'espoir que l'homme d'aujourd'hui s'y puisse, par régression, accommoder plus tard? Ou devons-nous chercher des formes sociales mieux adaptées aux conditions de vie dont notre temps nous donne le spectacle? Le débat est d'un intérêt trop poignant pour que jurisconsulte ou critique de théâtre puisse l'écarter de ce simple mot : « Ça durera longtemps, encore. »
Quand on prononce ce mot sacramentel : le mariage, que veut-on dire? Le mariage de qui? Le mariage de quoi? S'agit-il d'une chose éternelle dans le temps et dans l'espace, identique, uniforme, absolue? Ou y a-t-il le mariage des Noirs, des Jaunes, des Blancs, variant à l'infini avec les âges, les coutumes, les mœurs, les -sentiments, les pensées? Le fonds immuable, ce qui demeure, c'est que l'homme et la femme s'unissent — avec ou sans le législateur. Tout ce que peut faire celui-ci, c'est de leur imposer, s'ils le permettent, des formes qui, venant du ciel ou de la terre, ne sont jamais que l'expression d'un état d'esprit, c'est-à-dire d'une évolution passagère.
L'un est polygame en plein jour, l'autre affecte la monogamie. Celui-ci cache ses femmes, celui-là les livre notablement dévêtues aux étreintes des valseurs. Tous deux — si différents de mœurs — se livreront aux mêmes fureurs de jalousie, tandis qu'un troisième
— sectateur de l'Islam, comme le maître du harem
— offre, par devoir d'hospitalité, ses épouses à l'étranger. Un voyage de quinze jours permet au Parisien d'être témoin du phénomène, dans l'Inde ou le Kurdistan.
L'un se marie, comme le chrétien, par l'intervention de la Providence : il ne lui faut pas moins que le Dieu de l'Univers a ses noces. L'autre échange simplement une petite coupe d'alcool, comme le Japonais. Le plus grand nombre est plus expéditif encore, et le philosophe peut noter que le résultat est universellement le même.
Ce n'est pas tout. Pour combien de temps cette union? Pour l'Eternité, répond gravement le Pape de Rome, qui conjointles autres, mais s'obstine dans le célibat. Pour la durée de vie pendant laquelle les époux
pourront s'accorder, réplique le fait brutal. Pour le temps que nous fixerons d'avance, dit le Copte qui se marie à la semaine, au mois, à l'armée, quitte à renouveler le bail au gré des parties contractantes. Et le divorce, encore, adoucit ce que cet engagement même pourrait avoir de trop rigoureux.
Tout cela nous fait, semble-t-il, une humanité multiple, et un mariage divers. Croire que la formule d'un jour, que nous avons provisoirement fixée sur le petit coin de planète où nous rampons, représente la loi des lois, ne peut être l'effet que d'une douce folie. Car, tous ces états différents d'humanité, produits de changements infinis, changent et changeront encore avec l'évolution de la mentalité humaine. Où s'arrêter, où se prendre dans l'irrésistible mouvement qui nous entraîne ?
Hervieu se cantonne dans notre temps, dans notre 'pays, et mettant sous nos yeux un Français et une Française d'aujourd'hui, nous montre simplement en quel état les met la loi qui nous gouverne tous.
Cette loi a deux aspects : l'un religieux, l'autre civil. Une religion qui n'a encore que quelques siècles d'existence — ce qui est l'enfance pour un dogme — affirme que le Souverain du Monde, créateur et possesseur d'un nombre d'univers qu'il serait ridicule de dénombrer seulement par milliards, a pour grande préoccupation de savoir si Pierre, Joseph ou Philippe couchent précisément avec la personne qu'il faut. Cette inexplicable bizarrerie du Tout-Puissant met les pauvres humains dans le plus terrible embarras. Car il arrive tout justement que ce même Fabricateur souverain a fait Thomme et la femme changeants. Ils s'accordent aujourd'hui ; ils se désaccordent demain, Cela aussi est une loi. Non pas immuable assurément,
puisqu'il y a des exemples connus de couples demeurés assortis, et qu'une civilisation croissante doit tendre à nous rapprocher de plus en plus de cet idéal. Mais cet idéal même se fonde sur la liberté. Et la contrainte actuelle n'aboutit qu'à l'exaspération de révolte des sentiments comprimés.
C'est alors que l'autorité civile intervient pour corriger l'œuvre du Créateur. Ce qu'il avait uni pour l'éternité, elle le désunit sans façon, et les gens en éprouvent un soulagement extrême. Le divorce, d'ailleurs, n'est pas obligatoire. Les catholiques ont le droit de demeurer rivés à leur chaîne. Seulement, il ne faut pas les suivre le soir, ces êtres d'une moralité supérieure qui s'en tiennent au mariage un et éternel. Les autres tentent plus ou moins heureusement des expériences nouvelles, ayant sur les précédents l'avantage de ne se point cacher.
Cependant, le Dieu, le terrible Dieu qui, nous ayant fait mobiles, prétend nous immobiliser, ne se réjouit point de ses spectacles, et ses fidèles, non seulement ne veulent point divorcer, mais encore affichent la résolution d'interdire l'affranchissement des autres. C'est pourquoi nos gens ont imaginé de nous faire le divorce aussi laborieux, aussi absurde qu'ils ont pu le rêver. Hervieu s'en indigne, et, par le simple exposé d'une situation vulgaire, nous met à notre tour en révolte, nous jette, en dépit de nous-mêmes, dans l'action pour l'accroissement de notre liberté de vivre. Comme Dumas, Augier, d'autres encore ont préparé le succès de Naquet, les Tenailles, je l'espère, contribueront à créer l'état d'esprit d'où sortira la réforme future.
La pièce, d'ailleurs, est loyale au suprême degré. La femme n'aime plus parce qu'elle n'aime plus, et cette absence de raison vaut en fait la raison la plus
décisive, car il n'y a pas de réponse à faire. Il faut lui parler de devoirs, dit Sarcey. De quels devoirs, puisqu'elle n'a pas d'enfants? Entre elle et son mari il n'y a plus que les convenances, et c'est par les convenances qu'Hervieu les fait tenailler. Tour à tour la convenance de l'un s'oppose à la liberté de l'autre. Et quand tous deux sont avilis, celui-ci par sa tyrannie abêtissante, celle-là par la servitude qui la rejette au lit de l'homme détesté, il ne leur reste plus qu'à s'effondrer dans la commune misère. Concluez.
Ma conclusion personnelle, c'est que le mariage absolu, tel que les célibataires du catholicisme ont la prétention de l'imposer à autrui, est un idéal de liberté, non le résultat qu'on peut attendre d'une contrainte divine ou humaine.
L'expérience a prononcé. La cérémonie exigée par le Code n'est qu'une atténuation du vieux contrat d'achat qui nous vient de l'Asie. Aussi longtemps que la femme s'est laissé posséder, le régime a paru acceptable, parce que l'être humain vaut généralement mieux que ses lois, et que la coutume dure fut amendée par le cœur attendri. Mais du jour où la femme prétend n'être plus une chose, où elle affirme sa personnalité en face du maître qui, après avoir disposé d'elle à sa guise, se voit peu à peu réduit à l'infériorité d'égal, un nouvel ordre social se prépare, et un très grand nombre de questions se posent qu'il faudra beaucoup de pièces encore pour résoudre.
Accueillons d'abord ce que la fortune nous envoie. Et, si nous ne voulons justifier l'anarchiste, qui voit dans le divorce un expédient orléaniste pour légitimer le mariage, décidons-nous à faire les époux libres de se séparer pour leur inspirer, par chance, le désir de rester unis.