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LE LOUVRE LIBRE

Tout changement n'est pas nécessairement une réforme* disait le vieux Grévy qui, présidant sa République, s'y trouvait confortablement installé, comme Henan à l'Académie, et n'aimait pas qu'on touchât à ses habitudes.

Puisque la mode n'est pas aux réformes, je demande qu'on s'abstienne au moins de changer ce que la monarchie nous a laissé de raisonnable et de bon.

Tous nos philistins de haute marque sont occupés à préparer l'opinion à cette grande réforme, qui consistera à faire payer l'entrée dans nos musées nationaux. On s'est aperçu depuis quelque temps que nos collections d'art demeuraient stationnaires, tandis que celles de l'étranger ne cessaient de croître et de s'enrichir. La somme inscrite au budget est misérable, et* l'emploi qu'on en fait n'est pas toujours des plus-heureux. Témoin l'histoire de certain bronze italien qu'on n'a pas encore eu le temps d'oublier.

Il est triste sans doute de voir les musées de Berlin,

de Londres, d'Anvers, s'enrichir d'acquisitions de la plus haute valeur, pendant que le Louvre n'ose même pas se présenter, faute de ressources, aux grandes ventes artistiques. En 1874, le musée de Berlin achète 1,250,000 francs une partie de la collection Suermondt dont fait partie Y Homme à V œillet de Van Eyck; en 1890, c'est le porlrait d'Holzuer, par Albert Durer, qui est payé 450,000 francs; en 1892, à la vente Dudley, la Vierge de Cruvelli 186,000 francs, une esquisse de Rembrandt 66,000 francs, les dessins de Botticelli pour la Divine Comédie 1,500,000 francs.

Pendant toute cette période, notre achat le plus important était la fresque attribuée faussement à 'Raphaël, que M. Thiers payait 600,000 francs et qui ne vaut pas le dixième de cette somme. On l'a habilement dissimulée dans la porte de la salle des Primitifs, où on l'a étiquetée : Ecole de-Raphaël^ par- égard pour l'affreux petit bourgeois qui, non content d'assassiner les Parisiens de son vivant, prétend les régaler éternellement, après sa mort, de la vue de ses assiettes et de ses pots de chambre, déshonneur du Louvre où des chefs-d'œuvre pourrissent dans l'obscurité.

Ce n'est pas tout que de faire la Caisse des musées. Il faut savoir comment on emploiera l'argent. Il faut une caisse des Musées? Nous avons un budget de plus de trois milliards, encombré de dépenses inutiles et de sinécures. Rien n'est plus aisé que d'y inscrire l'allocation nécessaire , dût-on supprimer la place nouvellement créée, d'architecte des monuments du Sahara. Nous avons dépensé quelques centaines de millions au Tonkin, pour y faire prospérer le commerce anglais et allemand. Il ne doit pas être bien difficile de trouver les quelques centaines de mille francs

nécessaires pour empêcher notre incomparable Louvre de déchoir.

Eh bien, justement, c'est ce qu'on ne veut pas faire. La spécialisation de certaines recettes affectées à un emploi déterminé, c'est de l'administration turque, cela. Tous les financiers sont unanimes à condamner le procédé. C'est pourquoi l'on s'obstine à l'appliquer à nos musées parisiens.

Il y a de cela plusieurs raisons. La première, c'est la difficulté d'obtenir l'argent des Chambres. Les députés n"aiment pas Paris. Cette ville est fort jalousée de nos sous-préfectures. Elle est faite de provinciaux, pourtant, et ne demande son lieu d'origine à personne. Mais on y fait, on y écrit des choses qui sont d'une compréhension difficile dans certains chefs-lieux de canton. Cela apparail à certains esprits comme un grand bouillonnement confus d'idées grandes ou misérables, de rêveries sublimes ou de folie, d'actes superbes ou ignobles, brouillés, mêlés, confondus. De là une défiance, une haine même, qui s'est manifestée en cent occasions.

Et puis, le Louvre n'est pas le lieu de récréation préféré de nos représentants. Cet amas de vieilles toiles et de pierres cassées ne parle pas très haut à beaucoup d'entre eux. Après les labeurs de la commission d'initiative ou d'intérêt local, ils recherchent des plaisirs plus modestes et moins cérébraux. Non qu'ils soient fermés plus que tous autres aux choses de l'art, mais la désespérante stérilité du travail parlementaire les décourage trop souvent de tout effort individuel qui n'aurait d'autre but que la culture de soi.

Enfin le haras, l'hydraulique agricole, les chemins vicinaux et maintes autres choses — insuffisamment pourvues — dont je n'ai garde de médire, sont l'objet

de tant.de réclamations trop justifiées de la part de tant de gens qui ne verront pas le Louvre, ou qui, le voyant n'y comprendraient rien, que le malheureux député court au plus pressé, et laissera cent fois Fart dans le marasme, plutôt que d'encourir un reproche, même absurde, de la part des petits seigneurs terriens dont il recherche le concours pour son élection.

Les ministres donc n'aiment pas à solliciter pour Paris. Certains d'entre eux en auraient le désir, mais ils savent qu'ils ne seraient suivis que d'une petite élite. Ils n'essayent même pas.

C'est ainsi qu'on a songé à utiliser, au profit des musées, le produit de l'aliénation des diamants de la couronne. 11 y avait là quelques millions dormants. Benjamin Raspail avait eu la bonne inspiration de les faire affecter à une caisse des invalides du travail. Pierre d'attenle, pour rappeler au législateur qu'il faudra quelque jour se décider à bâtir. Quelques jeunes réformateurs ont naturellement proposé de Tôter du chemin. Mais la caisse des musées n'en a a recueilli qu'une part insuffisante. Il faut chercher autre chose.

En cherchant, on à été amené à proposer de mettre des tourniquets aux portes du Louvre. On allègue, à l'appui de ce projet, que cela se fait ainsi à l'étranger. Ce n'en est pas mieux. Et, puisque nous nous refusons à imiter ce qui se fait de bien hors de chez nous, pour quoi importer précisément ce qui s'y fait de mal? Les sommes ainsi recueillies seraient d'ailleurs minimes1, car on n'oserait certainement pas fermer le Louvre aux pauvres pendant les sept jours de la semaine.

1. A Londres, 2G,000 francs par an; â Madrid, 5,000 francs; à Florence, 80,000 francs.

On observe que quelques misérables vont tout simplement se chauffer dans le palais des rois. C'est vrai, j'ai souvent observé des malheureux tout cois devant une bouche de calorifère. Humiliés, timides, ils ne font pas de mal, et regardent avec une douloureuse stupeur les toiles que le hasard a mises devant eux. Vaguement assoupis par l'air chaud qui monte au visage, ils rêvent à je ne sais quoi, ils oublient. Vraiment, nous leur devons bien ça. Et puisqu'il est convenu que, dans notre société chrétienne, nous ne pouvons donner le nécessaire aux victimes de l'impitoyable hasard, laissons-les quelquefois se griser de superflu : nous serons encore en reste avec eux. Puisque nous n'avons pas encore pu nous résoudre à assurer la vie, au moins ne refusons pas de donner l'oubli d'une heure à tout venant.

Il me plaît que tous ces vaincus du sort soient chez eux dans ce palais, qu'on leur en fasse les honneurs, et que les prodiges de l'art humain accumulés devant eux leur parlent d'autre chose que des rudoiements du dehors, qu'ils retrouveront tout à l'heure. Les heureux du monde — pris par l'action — et quelle action, Helas! n'ont pas le temps de songer. Laissez rêver les pauvres.

Et puis, il n'y a pas que les pauvres. Le Louvre est encombré, le dimanche : on ne peut s'y mouvoir- Toutes les classes de la société sont représentées là. Surtout ces nouvelles couches sociales qu'on nous mit, jadis, en si magistrale musique. Toute la famille. Les enfants ouvrent des yeux stupéfaits. Ils reviendront. Qui sait ce qui peut germer dans ces jeunes cervelles avides d'impressions, qui, recevant beaucoup, voudront peut-être un jour donner quelque chose à leur tour?

Aux jours de la semaine, les ouvriers en bourgeron se rencontrent souvent dans le salon carré, ou dans la grande galerie. Les jeunes gens vont par petites bandes, éveillés, rieurs, un peu intimidés pourtant-, mais gais d'être sortis d'eux-mêmes, et de voir et d*apprendre ce qu'ont fait les hommes d'avant eux. Le scepticisme gouailleur du parisien tombe devant l'affirmation souveraine de tous ces grands ouvrière, dont l'œuvre est là pour attester qu'ils ont cru, qu'ils ont voulu, qu'ils ont fait. Y a-t-il une plus haute leçon morale pour tous, et fermerez-vous la porte à ceux qui viennent s'offrir à cet enseignement? D'ailleurs, les génies de l'humanité ont travaillé pour l'humanité tout entière. Qui prétend les soustraire à l'homme, quel qu'il soit, est un barbare.

Hélas! ce n'est pas les barbares qui manquent aux salles du Louvre. On en voit défiler par bandes. Entre un tartan vert et un lorgnon d'or, de grandes dents s'allongent, qui laissent passer des pensées comme celles-ci, devant un portrait de Rembrandt : « Sij'avais un si gros nez, je ne ferais pas faire si souvent mon portrait. » « Regardez-donc ce joli parquet », dit une autre voix. Et la caravane passe, le Bœdeker à la main. Voilà à qui l'on veut laisser le Louvre, après l'ayoir vidé de tout ce qui pense ou sent.

Ouvrez les portes plus grandes encore si vous pouvez, au lieu de songer à les fermer. Il restera toujours assez de barbarie dans ces vieux murs, quand ce ne serait que chez l'excellent conservateur qui empile nos œuvres d'art dans un tel chaos qu'on n'y peut guère trouver d'analogue que le tohu bohu de la politique.

M. Richlenberger lui-même, qui défend énergiquement l'administration du Louvre, est obligé de recon-

naître que « notre installation ne peut être mise en parallèle avec celle des musées étrangers ». Dire que les aménagements expliquent la déplorable promiscuité des Flamands, des Hollandais, des Espagnols, des Italiens, c'est parler en l'air, car ce n'est pas remplacement qui fait, c'est simplement une intelligence de l'art.

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