AU LOUVRE
La République a placé à la tête de nos musées nationaux un homme excellent, presque distingué, habile à faire jadis des chroniquettes pointues qui ne faisaient de mal à personne. Quand il fut hors d'état de fabriquer plus longtemps ces petites choses, on lui confia la direction de nos collections nationales. Son grand titre, c'était d'appartenir à l'opinion modérée, immodérément avide, comme chacun sait, de toutes les fonctions publiques.
Voilà notre homme installé dans son Louvre, avec la préoccupation dominante de ne pas fatiguer ses rhumatismes, et de ménager l'heureuse descendance de M. de Nieuwerkerke. De cette double tâche, il s'est acquitté le mieux du monde. Chacun, dans le Louvre, est le maître, excepté lui. C'est la cour du roi Pétaud. Sa Majesté dort. La cour s'amuse. Seulement, elle s'amuse aux dépens des tableaux et des statues. Les tableaux se promènent au hasard : c'est une danse folle où nul ne se reconnaît. On dirait que toutes les toiles quittent ia muraille, sur le coup de minuit, pour
se livrer à une sarabande désordonnée et se replacer, au premier chant du coq, suivant le hasard du lieu où leur frénésie les a conduites.
Quand on ne décroche pas à tort et à travers, on
récure. On n'a pas oublié l'aventure "des Pèlerins d'Emmaùs. Le duc de Richmond, de Van Dyck, est une toile perdue. La presse proteste et sauve quelques tableaux. La polémique n'est pas terminée que les mêmes gens, armés du même grattoir et du même badigeon vont frotter, poncer, user, laquer d'autres toiles jusqu'à ce qu'elles aient revêtu l'aspect d'une belle porcelaine.
Cette maladie de l'étrille sévit dans tous les musées d'Europe. Les épousseteurs ne veulent absolument pas borner leur génie à conserver. Il faut qu'ils soient les collaborateurs de Rembrandt, de Rubens, d'Holbein. A Baie, récemment, on a mis à mal ainsi le merveilleux portrait du réformateur Amerbach, par Holbein. Expédié à Munich, il en revint récuré, luisant, criard, piqué de lâches rousses qui furent autrefois des dégradations de lumière.
Peut-être serait-ce une grande réforme chez nous de licencier toutes les compétences du Louvre, et de les remplacer par de braves sous-officiers, armés de têtes-de-loup, avec la seule consigne de faire la chasse aux araignées.
Est-ce cette éventualité menaçante qui fit tout à coup sursauter le bon M. Kaempfen endormi? Je ne sais. Toujours e?t-il qu'un homme de génie s'avisa qu'on pourrait peut-être ranger les tableaux en vertu d'une méthode. Il le dit, et cela parut d'un fou. Cependant, par amour des nouveautés, on fit une vague tentative.
C'est par les Allemands qu'on a commencé. Les
voilà tous réunis à la place des Lesueur à qui je* souhaite bon voyage. La salle est. d'un éclairage fâcheux, et les chefs-d'œuvre de Holbein ne s'y montrent point à leur avantage. Les tableaux sont accrochés au hasard. Une tête de Denner qui réclame la . pleine lumière est placée à contre-jour. Le plus beau Cranach est au plafond.
Ce grand effort accompli, on a remanié les Primitifs pour voir, et profité de l'occasion pour décrocher et raccrocher privant la fantaisie du moment.
Alors -un autre révolutionnaire surgit tout à coup, qui proposa la salle des bronzes antiques, pour une nouvelle expérience. Cette salle était comme toutes les autres, dans un inexprimable désordre. La casserole romaine, le casque du gladiateur et le miroir de Corinthe vivaient paisiblement côte à côte sous le regard surpris de l'Apollon didyméen. On résolut de classer, de réformer. A cet effet, le public fut, pendant deux mois, exclu du lieu sacré. En passant devant la grille, je voyais les murailles dépouillées ; de leur vitrines. Des peintres faisaient des raccords, des menuisiers s'escrimaient du rabot. C'était le fameux classement. Enfin, il y a quelques semaines, les portes sont ouvertes, et, cette fois, nous avons du nouveau. Un rapide coup d'oeil nous permettra d'apprécier la réforme.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est que la maîtresse pièce, l'Apollon grec trouvé à Piombino, a été déplacé. On le voyait de profil en entrant, enveloppé d'une lumière adoucie, et la jeunesse et le charme du Dieu rayonnaient. Maintenant, on l'a placé devant une fenêtre, aveuglé d'une lumière crue qui met en relief les imperfections du métal et détruit toutle'modelé de cette pièce admirable. La puissante carrure
du torse s'accuse brutalement par l'impossibilité de prendre une reculée suffisante. Le dos est simplement invisible. En entrant, c'est une masse noire informe qui obstrue la vitre. Il est vrai de dire que la pièce tourne sur sa base. J'ai même trouvé un gardien complaisant qui a bien voulu procéder à cette opération en ma faveur. Je n'y ai rien gagné, puisque toutes les pénombres sont perdues. On a une succession de plaques de lumières et de trous noirs de l'effet le plus choquant. J'ai cependant découvert un point de vue. Pour juger de l'œuvre, il faut la regarder à travers la. vitrine de droite. Là, dans l'interstice laissé par des statuettes et des miroirs, on a la révélation de la merveille. La double vilre atténue la crudité de l'éclairage, et le Dieu surgit dans une vision de jeunesse, de puissance et de beauté. N'est-il pas singulier que deux mois de travail aboutissent à mettre le visiteur dans l'obligation de rechercher cette place bizarre pour apprécier une des pièces capitales du Louvre.
Car c'est un bronze archaïque d'un des vieux maîtres du Péloponèse que vous avez devant vous, une copie ou une réplique du fameux Apollon didyméen de Kanakhos, statue colossale du temple de Milet où le Dieu rendait des oracles. M. Collignon penche pour une libre réplique parce que les cheveux, au lieu de s'étaler en boucles sur les épaules — comme sur les monnaies — sont rassemblés en catogan. Si j'osais avoir une opinion, je préférerais croire que ce sont les monnaies qui sont en faule, comme cela n'était pas rare si nous en jugeons par tant de libres interprétations numismatiques, à commencer par celles de la victoire de Samothrace. D'autant que l'Apollon Ptoos, qui est une reproduction du didyméen n'a
point de boucles tombantes. Ma meilleure raison, d'ailleurs, c'est que notre bronze de Sicyone est trop beau pour n'être pas d'un très grand maître ou ne pas procéder directement de son inspiration absolue.
Je ne connais pas de représentation plus parfaite de la divinisation humaine telle que la conçut et la réalisa l'Hellade. Le corps est souple, nerveux, puissant, harmonieux, d'une grâce infinie. La poitrine large, le cou fort attestent le pouvoir d'un effort surhumain, et sauvent de la mièvrerie la délicatesse exquise de l'ensemble. La tête est incroyablement jeune. L'ombre de sourire qui relève le coin de la bouche sensuelle, le regard encore vivant des yeux vidés de leur globe de cristal, la noble pureté du profil qui, tout idéalisé, reste de l'homme, nous transportent bien au delà de l'inexpression du type classique de beauté.
Dîme offerte à Athéna, dit l'inscription incrustée d'argent sur le pied. Jamais Déesse ne fut honorée d'une plus merveilleuse offrande. Pourquoi s'obstine-t-on à nous donner pour des répliques fidèles de l'œuvre de Kanakhos le mauvais bronze Payne Knight du British Muséum, et la grossière statuette de notre cabinet des médailles trouvée près de Milet, quand nous avons sous les yeux une pièce qui n'est certainement pas inférieure au chef-d'œuvre original? On sait l'étrange destinée de celui-ci. Quand Darius s'empara de Milet et brûla le temple des Branchides, il transporta le Dieu à Ecbatane d'où, deux cents ans plus tard, Séleucus Nicator le retourna aux Milésiens. Comment le bronze de Sicyone qui est au Louvre est-il arrivé à Piombino? Odyssée qui n'aura pas d'historien.
Est-il absolument nécessaire de classer les œuvres
d'art par matière? C'est une question à discuter. L'Apollon didyméen ne serait-il pas mieux à sa place dans la salle où se trouvent les magnifiques fragments de son temple rapportés d'Asie Mineure par M. Rayet? Si M. Rayet l'avait exhumée de ses fouilles, la statue serait aujourd'hui à côté des marbres de la nécropole. Parce qu'on trouve un bronze grec en Italie, est-ce une raison pour l'exposer à côté de balances et de lampes romaines, par l'unique motif que tout cela est du même métal? Ici, je rentre dans mon sujet dont je me suis laissé terriblement écarté par le dieu de Didyme. • Encore un mot de lui, cependant. Sur le socle, vous lisez le numéro 3102. Ouvrez le catalogue : il contient 1 022 numéros, et l'Apollon didyméen y est inscrit sous le numéro 69. Par ce seul fait, qui concerne la pièce la plus importante de la salle, jugez du reste. Divinités grecques et latines confondues, mêlées au hasard, cataloguées seulement sous un titre général, Vénus, Mars, etc., c'est la grande réforme. Un grand tiers des pièces, et quelques-unes des plus importantes, sans numéro. D'autres avec des numéros inexacts, comme l'Apollon didyméen. C'est le cas du plus grand nombre. Pour les armes, aucune indication de provenance. Les numéros de 6,000 à 7,000 sont courants. Un miroir est catalogué 7182, et le catalogue ,s'obstine à ne pas dépasser le numéro 1022. Je remplirais deux pages de l'énumération des pièces importantes dépourvues de toute indication.
Quant au mélange de toutes choses, jugez-en. Dans la vitrine centrale : cistes étrusques, bronzes de Dodone, clefs antiques (de quels pays, de quels temps?), instruments de chirurgie (de quelle provenance ?), bronzes byzantins, deux miroirs grecs séparés, on ne sait pourquoi, de leurs collègues. Dans une fenêtre,
une inscription, fragment de l'assemblée de la Narbonnaise. Au-dessous, des bandelettes du temple d'Apollon d'Epidaure Limera. Dans l'autre embrasure, des balles de fronde (de quelle origine?), des poids grecs (de quelle époque?), des poids byzantins et des fragments tubulaires avec cette réjouissante mention : tuyaux de plomb "avec inscriptions (?). Plus loin, une grande vitrine avec cette étiquette.: animaux. Le renseignement est vague. Je lève la tête et je vois des casques.
Je m'arrête pour ne pas devenir fastidieux. Je n'en finirais pas. D'indication d'art, aucune. Si. J'en rencontre une sous le numéro 75 : « Cette figure est un des derniers monuments de Yart polythéiste. » Depuis ce temps, je me promène, demandant à chacun : m « Qu'est ce que c'est que l'art polythéiste» ?
Quelqu'un pourrait-il me donner des nouvelles du catalogue de la sculpture antique ? Mon collaborateur et ami Guinaudeau, surpris de l'absence du catalogue dans les salles, s'est adressé à M. Ksempfen lui-même, qui lui a fait répondre par un secrétaire «.agent comptable des musées nationaux » une lettre aussi alambiquée que courtoise, dont le sensée peut résumer d'un mot : « Pour la sculpture grecque et étrangère, il ny a pas de catalogue ».
C'est la plus belle collection d'art qui se trouve dans ce honteux désordre, et cela, après un effort de réforme. M. de Nieuwerkerke avait fait commencer un catalogue. Les fiches dorment entassées sous les combles. Et le ministre a eu l'aplomb, après visite, de féliciter Keempfen et ses acolytes de ce merveilleux résultat. Qui félicitera le ministre?
Vous souvient-il, Spuller, du temps où vous étiez le ministre du Louvre, il y a quelques mois passés. Je
vous écrivais : « Ce n'est pas la besogne qui vous manque : ne lui manquez pas, vous ».
Hier, au salon carré, cherchant quelque trace de votre passage, je m'arrêtais devant ce prodigieux portrait de Rembrandt vieilli, où le grand poète de la lumière a mis sur les joies,' sur les rêves, sur les illusions de l'idéal obstinément poursuivi, toutes les. déceptions^ toutes les désespérances, tous les ravages de la vie. Plus de chaîne d'or, plus de béret de velours : une serviette nouée sur la tête.
Comparez ce masque puissant, déjà en partie affaissé, avec la jeune tête volontaire de l'homme à sesdébuts. Vos agents l'ont reléguée bien loin, cette toile lumineuse, à côté d'autres portraits, dans une salle noire.. Moi je voudrais, pour la comparaison, pour l'histoire de cette grande âme, rapprocher ces deux épreuves d'une unique pensée.
Dans les deux cadres, le même homme. Entre les deux, toute une vie. Interrogez ces yeux immuables, ces lèvres résolues, la tourmente du front, la fixité de l'idée. Tout vous criera : j'ai lutté, j'ai vécu, je me suis obstiné, je suis encore debout. Et de quelle vie, vécu? Pour mourir insolvable, abandonné, dévoré de misère, et, malgré tout, les yeux toujours fixés vers l'immuable but.
Nous voyons l'homme, nous$ dans la gloire. Il vécut, lui, et mourut dans le combat. Regardez-le, frappé en pleine face par la vie. Le ferme pli de la lèvre est toujours là. La volonté n'a pas faibli. Moins d'audace peut-être : autant de résolution. L'attitude est plus tranquille, sans doute, mais la main se cramponne à la palette comme au suprême recours. Elle ne tremble pas, cette main résolue, qui va peindre le syndic des drapiers. Elle s'accroche à l'action, à la
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vie. Que de force en nous si nous pouvions l'étreindre ! Est-ce que cela ne vous dit rien, Spuller? Vous rappelez-vous nos chaînes d'or et nos bérets de velours?. C'était lajeunesse. Que la République était belle sous l'Empire ! comme dit Durranc.
Spuller, accrochons-nous à la palette, et puisqu'on ne dira pas de nous que nous avons organisé la République, qu'il soit dit au moins que nous avons fait le catalogue du Louvre. Nous n'aurons pas passé en vain.