MUSÉES DU SOIR
Geffroy propose , dans le Journal, de créer un Musée du soir quelque part, dans le faubourg Saint- Antoine ou le quartier du Temple, à l'usage des ouvriers du meuble ou de l'objet d'art. Il est certain que l'organisation de nos musées ne répond plus du tout aux besoins de la société dans laquelle nous vivons.
Le Louvre est un entassement d'objets de toutes provenances, qui vont de l'emblème grossier de Tanit à Michel-Ange en passant par la saucière de MmcThiers. Pas d'ordre, pas de classement, pas de catalogues ou des fragments de catalogues ridicules avec de faux numéros. Il est impossible pour le visiteur qui ne dispose que d'un temps limité, de retirer quelque profit de son passage rapide au milieu des galeries encombrées de chef-d'œuvres.
Faut-il parler du Luxembourg qui est véritablement
misérable, sans espace, sans classement, constitué au hasard des achats, sans aucune vue d'ensemble? Quand on pense que dans les temps modernes, la France est, de tous les pays du monde, celui qui peut se vanter du plus beau rayonnement d'art, il faut bien constater que le musée du Luxembourg ne donne qu'une idée ridiculement insuffisante des conceptions et des productions qui font notre gloire.
Pendant que tous les autres peuples mettent un empressement extrême à ordonner leurs collections, à les classer, à les compléter, afin d'en faire jaillir toute occasion d'enseignement, nous nous montrons déplorablement incapables de faire l'ordre et la lumière dans les nôtres.
A ce point de vue, il est intéressant de noter l'impuissance, la faillite même de la centralisation des pouvoirs. Contre l'individu, l'autorité centrale, faite de la confiscation des libertés locales, est toute puissante. Elle le met en tutelle, le surveille, le régit à toute heure du jour, à chaque manifestation de vie sociale. Pour le défendre, pour l'aider, le cultiver, elle est sans force et sans vertu.
L'administration des Beaux-Arts, souveraine pour empêcher de faire, se maintient superbement dans une routinière inaction. D'initiative nulle part, de responsabilité point. Il s'est créé dans nos palais nationaux de petits royaumes où de bons rois fainéants somnolent doucement à l'abri de tout regard. Les musées sont leur chose, et rien ne leur paraît si sot que de troubler leur paix au profit du public. L'idée de mettre en valeur les chefs-d'œuvre dont ils ^sont les gardiens, d'en tirer pour la foule quelque parcelle de leur pouvoir d'enseignement, leur paraît la plus ridicule du monde. Et si le ministre de passage
avait la fantaisie de consulter le directeur du Louvre sur les Musées du soir, notre Kaempfen répondrait, ahuri, que Geffroy est à mettre aux petites maisons,
Pourquoi le ministre alors, ne prendrait-il pas l'affaire en main, lui-même, puisqu'en notre pays, tout l'effort de l'initiative individuelle consiste à demander au gouvernement de faire quelque chose. Ce qui facilite l'exécution de ce projet, c'est qu'il n'est pas nécessaire de faire grand tout d'abord. Gela est même, en vérité, contraire à l'esprit de l'institution, qui veut, qu'au lieu d'attendre le visiteur, le musée aille chercher l'homme du faubourg en son repaire. Une ou deux grandes chambres d'un accès facile, deux ou trois gardiens, une bonne serrure, quelques ouvriers* du garde-meuble pour l'aménagement, deux sergents de ville, une assurance, des précautions contre l'incendie, quelques lampes à incandescence, voilà tout ce qu'il faut.
Qu'est-ce qui peut bien nous empêcheT d'ouvrir deux ou trois établissements de cette sorte, simultanément, dans Paris. C'est un minime effort, qui n'exige ni capitaux ni bouleversement administratif. A Batignolles, à Montmartre, au faubourg Antoine, le petit musée du soir verrait vite arriver comme autant de phalènes volant à la lumière, les travailleurs * avides d'une instructive récréation de l'œi4 et de la ^pensée.
Je tiendrais beaucoup, pour ma part, à ce que l'œuvre fût récréative, et elle le sera' si on la fait vivante. 11 ne me suffit pas que l'administration accroche des tableaux, plante des statues, exhibe des objets d'art. Ce n'est que la moitié de la besogne. Ces tableaux expriment une sensation qu'ils ont la prétention de répercuter sur autrui, ces statues ont quel-
que chose à dire. Mais leur langage a besoin d'un interprète bienveillant, pour qui n'en possède encore que des éléments recueillis au hasard. Voilà pourquoi je réclame le guide bénévole, — critique, artiste, ouvrier d'art — qui viendrait apprendre en enseignant
Point de table, point de verre d'eau sucrée, point de* conférence. Supposez une association d'hommes familiers avec les choses de Fart, praticiens ou écrivains, déléguant chaque soir un d'entre eux au petit musée faubourien. Notre homme arrive en veston, et se promène, les deux mains dans les poches, devant les chefs-d'œuvre. Il inspire confiance. Les visiteurs l'entourent. Qu'est-ce que c'est que ce tableau ? Quelle est l'histoire du peintre ? En quel temps vivait-il? En quel milieu d'art? Qu'a-t-il fait? Pourquoi ce sujet i'a-t-il tenté? Qu"a-t-il voulu exprimer? Quels rapports" entre sa conception et celle de notre temps? Sa technique, son art, sa pensée? Tout cela à bâtons rompus. Car je veux que la foule pose des questions. Cela est nécessaire au succès du musée du soir. La foule est craintive. Un parleur officiel l'intimide. Donc, rien de gourmé. Point d'apparences dogmatiques. Si les questions ne viennent pas — car on n'aime pas à s'accuser publiquement d'ignorance — qu'on les provoque. Et quand une langue se sera déliée-, vous verrez la glace rompue.
A4ors c'est la causerie confiante, l'entretien familier, des explications sollicitées et fournies tout en se promenant autour des'socles, tout en passant la revue des tableaux et des vitrines, le contact des esprits sous les auspices des vieux maîtres, la grande communion humaine dans la haute joie du beau. Quel artiste, et des plus grands, ne serait heureux d'une telle fortune. Je ne veux nommer personne, mais j'en
connais beaucoup qui se croient incapables de faire un discours, et qui seraient tout surpris de parler d'abondance en cette foule amicale. Double profit pour chacun. Pour le public avide d'impressions neuves, pour l'artiste obligé de préciser ses idées en les développant. Et cela par la conversation, par renseignement péripatéticien, sans la gourme du professorat, sans l'ennui de la leçon didactique.
C'est l'impression de vie qu'il faut faire jaillir de la contemplation, de l'interprétation vivante des grands maîtres qui nous léguèrent, à travers les âges, d'immortelles sensations de vie. Il faut que le plaisir du Musée du soir soit un plaisir d'action, où chacun ait le sentiment d'être partie agissante du grand drame humain qui s'exprime en la suggestive représentation des émotions d'humanité.
Qui sait s'il n'arrivera pas qu'un simple ouvrier, sans connaissances spéciales, pose à l'artiste quelque embarrassante question ? Quelle joie pour ce dernier, obligée de serrer son idée de plus près, d'en faire le tour, et, une fois rentré chez lui, de ta remettre sur le chantier peut-être. C'est l'éducation de l'homme par le contact de l'homme, la plus profitable de toutes. Le soir, au foyer du travailleur, les commentaires iront leur train. Quand on aura fait une visite au musée, on y voudra revenir. On provoquera à l'excursion de plaisir les compagnons d'atelier, les amis. Quand on aura causé avec Bracquemond, on voudra savoir ce que Degas ou Rodin peuvent avoir à dire. C'est un plaisir sans fin, à mesure que les chefs-d'œuvre exposés se renouvellent, et défilent sous les yeux de l'homme à la fois spectateur et acteur.
Car, pour dire toute ma pensée, c'est moins des artistes proprement dits qu'il s'agit de former, des
artistes dessinant, modelant, peignant, ciselant, sculptant, qu'un public, c'est-à-dire des artistes regardant, comprenant, recevant l'émotion sacrée, et la rendant en joie communiquée. Les artistes se font. Il leur suffit de l'outillage commun. Nous, faisons des hommes, des hommes complets. L'homme est découronné, qui demeure insensible aux puissances d'émotions que lui apporte l'univers comme le tribut offert à la souveraineté de sa race. Nous avons fait l'homme qui lit, écrit, compte, connaît et veut connaître encore. Il faut maintenant l'élever d'un nouveau degré, et faire l'homme qui sent. Il faut faire un public pour nos artistes, comme nous cherchons à faire un public pour nos savants. Et ce faisant, nous ferons jaillir des artistes de la foule obscure, comme nous en avons fait jaillir des hommes de science.
Lorsqu'on voit ce qu'a donné le génie de notre race sans effort rationnel de propagation intellectuelle dans les couches profondes, on a le droit d'attendre une floraison plus belle encore d'une culture complète des esprits demeurés en jachère. L'école n'est qu'un lieu pour apprendre à apprendre. Nous en avons refait les murs, non l'esprit, qui s'obstine dans les méthodes abstraites, paralysantes. La vraie culture, celle qui doit façonner l'âme pour l'action féconde de la vie, vient de l'homme lui-même, outillé par l'école et suggestionné par l'apprentissage quotidien. C'est pourquoi il faudrait exposer, pour ainsi dire, à tous les carrefours, toutes les occasions de connaître, toutes les tentations de pénétrer plus avant dans le mystère des choses.
J'ajoute que, par Je raffinement du public, nous perfectionnerons l'artiste et nous l'achèverons. M. Arthur Maillet, dans une réponse à Gefîroy, fait justement
remarquer que le malheur de beaucoup d'artistes c'est « de ne pouvoir satisfaire leur idéal parce que toutes les créations vraiment originales, soumises par. eux aux industriels, ont été impitoyablement refusées. » A qui s'en prendre, sinon au public. Changeons le public, haussons-le au-dessus de l'art bourgeois qui déshonore tant de nos maisons parisiennes, et les artistes ne se verront plus éconduits quand ils s'efforceront dans les voies nouvelles.
Car il ne faut pas croire que l'ouvrier seul profitera du Musée du soir. Le petit bourgeois arrivera des premiers,* et, rentré chez lui, regardera d un autre oeil sa
pendule du boulevard Saint-Denis. Le bourgeois cossu, lui- aussi, voudra savoir. Il se trouvera, contrairement aux prévisions de M. Arthur Maillet, que le Musée du soir, le musée parlant, le musée changeant, peu à peu créera véritablement l'artiste, soit en l'aidant de façon directe, soit en préparant un public qui réagisse heureusement. Et lorsque la foule aura enfin mordu aux fruits de l'arbre merveilleux, lorsque chacun aura compris que toute sensation d'art le fait participer d'une humanité plus haute, une soif de sensations nouvelles voudra se satisfaire, qui sollicitera de nouveaux efforts.
Que de forces perdues dans l'humanité ! Que d'autres incomplètement développées s'emploient à neutraliser celles qui tendent à, favoriser la complète évolution de l'homme. N'est-ce pas notre œuvre de mettre en action toute puissance de devenir? « Ce que je propose, dit Geffroy dans son article du Journal, c'est d'appeler à la vie de l'art et de l'idée cette grande masse instinctive qui a la volonté de vivre, et qui apporte sans cesse pour l'œuvre sans fin sa force renouvelée. » C'est bien le but en effet.
Quant au résultat, il dépasserait vite nos espérances. Lisez ce que dit Ledrain de deux de ses élèves, l'un boulanger, l'autre doreur, « deux intelligences neuves où tout germait avec une force incroyable. Aujourd'hui, deux savants fort distingués, dont l'on va publier un volume d'assyrien... » Telles sont les ressources inexplorées du génie français, pendant que notre infortunée jeunesse bourgeoise crève d'impuissance et d'ennui sur des manuels d'examen.
Hélas! là comme partout il y a une révolution à faire.* Non pas une révolution tapageuse avec des coups de fusil et des proclamations, mais une révolution d'intelligence et de volonté, la seule qui jusqu'ici nous ai fait défaut dans notre beau pays. Qui prendra l'initiative du mouvement réformateur?
On nous propose les Musées du soir. Essayons. Toute tentative contre l'inertie du désordre ancien est un pas vers l'ordre nouveau. Surtout limitons notre action, afin de ne pas nous épuiser dans l'inutile sublimité des conceptions grandioses.
Sans déplacer la Victoire de, Samothrace, quoi de plus aisé que d'imiter ce qui se fait en Angleterre, où Ton promène des pièces de musée non seulement d'un quartier de Londres à l'autre, mais encore de ville en ville? Nos richesses d'art ne sont-elles pas la propriété de tous les Français? Pourquoi ne vont-elles pas à ceux qui ne peuvent venir à elles? En Angleterre, des particuliers se font un plaisir de placer quelques-unes des plus belles pièces de leurs collections dans les vitrines de ces expositions populaires. Quelle noble émulation pourrait s'établir entre les détenteurs* de chefs-d'œuvre éternellement soustraits aux regards du public ! *
Ils ont peut-être envie de devenir populaires, ces braves gens. Quelle belle occasion pour eux d'entrer en rapports avec ce peuple, dont on leur fait si sottement peur, et qui ne demande, après tout, qu'à participer à la vie, à toute la vie de l'humanité.
Allons, l'aristocratie, allons, la démocratie! Un premier rendez-vous au Musée du soir.