HOMMAGE A EDMOND DE GONCOURT
Le 2 mars 1894, un banquet fut offert à M. Edmond de Goncourt par ses admirateurs. Plus de six cents hommes de lettres ou amis des lettres à des titres divers, prirent part à cette manifestation spontanée.
M. Poincaré, ministre, président, MM. José Maria de Heredia, Clemenceau, Henri Géard, Henri de Régnier, Zola, Alphonse Daudet, de Goncourt prirent successivement la parole. M. Clemenceau prononça le discours suivant :
Messieurs,
Beaucoup d'entre vous peut-être, au moment où je me lève, se demandent à quel titre je vais parler, et comment j'ai quelque chose à dire dans une assemblée où tant de maîtres de l'art français sont accourus pour honorer dans Edmond de Goncourt le merveilleux labeur d'un grand ouvrier de vérité et de beauté.
Je cherche moi aussi, messieurs, et j'admire que les organisateurs de cette noble fête, aient voulu que l'art créateur y fût, en^ce moment, représenté par un lecteur.
40tf LE GRAND FAN
Lecteur, spectateur, public des artistes de tout art, des penseurs de toute pensée, n'est-ce pas un titre vraiment? Dès que l'un de vous écrit, sculpte ou peint, on accourt, on collabore de sa sensation, de son émotion. On tourne les pages du livre, on écoute le drame, on interroge la statue, on sollicite le tableau. Point d'analyses professionnelles, point de hautes synthèses. On est ému ou non, voilà, toute l'affaire. On se le dit tout bas. Et du chuchotement redoutable des hommes capables de ne pas produire, se fait le tourment ou la joie du créateur inquiet.
Il agit sur nous, et nous réagissons sur lui. Il y a un peu de nous dans son œuvre.
Que dis-je? Il y a nous tout entiers. Car juges et collaborateurs, nous sommes le modèle aussi. Au fond, le grand sujet d'étude pour l'homme, c'est l'homme lui-même. Ce qui le tourmente c'est le problème vivant qu'il porte en lui. Sa vie est un miracle, son histoire une surprise de toute heure, sa destinée un mystère. Connais-toi toi-même, dit la sagesse antique*. Il essaye. En dépit de Copernic, il reste, à ses propres yeux, le centre du monde. Ce qu'il demande au télescope braqué sur les étoiles, au microscope fouillant l'intimité des corps, c'est quelque parcelle de sa loi, une connaissance plus complète de luimême. Toute la curiosité de connaître s'épuise en efforts d'observation, d'expérimentation, d'analyse sur l'éternel sujet d'enquête de la science et de l'art-
Le savant taille, dissèque, décompose, découvre le squelette, met à nu le muscle ou le nerf, dit le fonctionnement de l'organe, ses conditions, sa loi.
L'écrivain arrive, qui concentre son investigation sur la vie agissante, analyste subtil, observateur puissant, savant autant que quiconque. Il regarde l'homme
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vivre, penser, agir, aimer, souffrir. 11 ne dissèque p.as le cadavre, lui. C'est dans l'homme vivant qu'il plonge le scalpel. Il met à nu le nerf douloureux, le regarde tressaillir pour en noter les sursauts. Il voit l'âme déchirée, combattue de haine et de bonté, ennoblie, avilie, allant par la pitié vers la justice, par l'émotion de beauté vers l'amour. Devant Jui défile le brillant et. sinistre cortège des rêves, des espoirs, suivis de leurs cruels retours. Illusions, enthousiasmes, mensonges, nos grandeurs, nos misères, nos gloires et nos hon es se succèdent, à ses yeux, en un prodigieux spectacle. Il dit la vie, il enseigne, encourage, console, nous entraîne éperdus à la poursuite du fuyant idéal.
Connaissez-vous cet homme, Edmond de Goncourt? Ce chercheur inquiet penché sur l'âme humaine, fouillant les plis secrets dans l'émoi des douloureuses trouvailles, soulevant d'une main émue les fib"res criantes, débordant de pitié pour la torture humaine, et jusque dans la brutalité voulue, cherchant la bienfaisante réaction des larmes.
.Oui, vous le connaissez cet esprit généreux, ardent, tenace, renonçant aux satisfactions du vulgaire pour l'investigation laborieuse de la vie, pour l'escalade ardue de la vérité. Vous avez vécu de ses sensations, de ses tourments, de ses espérances dans le tumulte humain, ou, le soir, accoudé sous la lampe, quand près de vous venait s'asseoir celui qui vous ressemblait comme un frère. Avec le noble compagnon, la main dans la main, dédaigneux des clameurs, des sarcasmes, vous descendîtes hardiment des hauteurs jusqu'au plus profond de la douleur humaine, pour projeter la lumière crue sur la fatalité mauvaise, et nous montrer de combien de nos hypocrisies et de nos mensonges nous faisons le vice d'autrui.
Etrange destinée de celui qui débuta dans les causeries raffinées des salons du xvme siècle, dans la suprême élégance de cet inquiétant Versailles où arrivait la fille de Marie-Thérèse pour ce règne de fêtes et de tragédies, qui sema de tant de fleurs le chemin de l'échafaud.
Vous l'avez, dès l'abord aimé, le grand siècle par qui la France a surtout rayonné dans le monde. Vous l'avez aimé pour sa pleine culture de l'esprit français, pour ses lettres de claire lumière, pour sa pensée généreuse et sa philosophie légère, pour son art exquis, pour son charme et sa fragilité.
Et puis, quand l'esprit du temps vous a définitivement conquis, quand votre révolution personnelle est accomplie, le grand bouleversement social brusquement survenu vous rejette tout à coup à votre place de combat. Il faut que vous fassiez noblement cortège à la Reine de France jusqu'à l'affreux couteau. Il faut que vous jetiez l'anathème à la foule hurlante qui attend, dans le sang, Thermidor et Brumaire.
Mais déjà la Patrie en danger vous avertit que la royauté morte, il reste quelque chose à sauver. Après avoir maudit ce peuple, vous le plaindrez d'être implacable, féroce, sanguinaire. Et puis, combattant avec lui pour la défense du foyer, vous vous apitoierez sur l'atroce misère qui lui fit cette barbarie, vous l'admirerez pour son audace, vous l'aimerez pour son héroïsme et sa haute vertu d'espérance.
Vous le connaîtrez alors. Vous saurez que sous notre médiocrité bourgeoise, comme sous le vernis brillant de l'ancienne cour, une masse tumultueuse bout dans les profondeurs, qui est de l'homme aussi. Entre deux tempêtes il faut explorer l'abîme. L'aventure vous tente. Dès 1864, dans la révolutionnaire
préface de Germinie vous écrivez : « Etude littéraire, enquête sociale. » Et renouant votre tradition, vous vous réclamez de la religion du siècle passé : VHumamnit&. C'est bien l'apôtre de l'humanité qui suivra pas à pas, dans la voie douloureuse, Germinie Zacer te w# jusqu'à l'horreur delà fosse commune. Il faut un croyant de la grande religion pour assister Elisa jusqu'à l'ultime dégradation de l'imbécillité de misère, pour apporter, sans effroi, la pitié suprême à la suprême ignominie.
Mais cette foule, tant maudite, vous tient maintenant par sa douleur. Le chevalier de Marie-Antoinette a tendu sa main fière à la fille Elisa et ne la peut plus retirer. Vous l'avez bien reconnue, pourtant, la répugnante fille. C'est elle, n'est-ce pas qui suivit, en chantant, toutes les charrettes de mort, s'enrouant à insulter les victimes, convulsée de spasmes de joie à voir tomber les têtes. Violente, féroce, vous l'avez haïe ; souffrante, torturée, si vous ne l'aimez déjà, vous lui êtes noblement secourable. Votre haine maintenant va tout à la tourbe odieusement décente, plus atroce peut-être que la bande sanguinaire d'il y a cent ans, qui rit vertueusement de l'âme souillée, du cœur flétri, du corps vendu, ajoutant à toute souillure, un peu de sa propre boue. A la plèbe d'en haut, maintenant Tanathème. Aux victimes dégradées, la charité vengeresse, la pitié.
Oui, c'est pitié, sans doute. C'est probité aussi, respect de l'art de vérité. Exprimer l'idée par la plume, la brosse ou le ciseau, c'est la préciser par le juste contour de la formule avec laquelle elle s'identifie. La probité de l'outil exigeant la clarté, la sincérité de la pensée fait du bon ouvrier un haïsseur de mensonges — n'est-ce pas, Goncourt? — un éternel
poursuivant d'idéal, que la vérité mène à la grande commisération des choses.
Voilà pourquoi l'écrivain, qui se croit peut-être encore de réaction aristocratique, rien que par sa probité de savant et sa "sincérité d'artiste, leyant les voiles de l'humaine misère, arrachant le cri de pitié, aura plus fait peut-être qu'un révolutionnaire pour préparer les grandes réparations sociales de l'avenir. Il aura façonné les âmes, forgé les volontés. La vie fera le reste.
Ainsi vous aurez fait, Maître et ami, oeuvre de science sociale, et ne vous en déplaise, œuvre de politique aussi. Car le moraliste et l'artiste ne se laissent plus disjoindre. Notre siècle a proclamé l'unité de la connaissance humaine. L'esprit, un, ne comporte plus l'ancienne division en ^compartiments étanches. La science ne se doit plus séparer de s.on expression d'art. Newton est un poète, Balzac est un savant.
Abattons toutes lés cloisons de mensonge. Guerre aux mots qui séparent, par qui nous nous méconnaissons, par qui nous nous haïssons. Le savant dédaignera l'homme de lettres flétri de ce mot : amuseur. L'autre croira prendre sa revanche, proclamant que la science, c'est-à-dire l'homme, a fait faillite. Tous deux se déchaîneront contre le politique qui n'est que leur serviteur, ayant pour emploi de traduire en faits sociaux toute expression, toute conception venue d'eux.
Pourquoi susciter absurdement l'un contre l'autre,, ces hommes dont l'union aboutit à l'homme complet? Qu'importe que le savant construise ses merveilleuses machines, si l'ouvrier s'y trouve rivé d'une chaîne plus dure? Qu'importe que le poète de tout art nous
ravisse aux sublimes hauteurs, s'il faut retomber dans le trou plus profond de. la noire misère? Qu'importe que le politique, ait, d'un coup de surprise, réalisé son rêve, si l'homme accru, l'homme affiné, dont il a besoin pour la construction merveilleuse, n'a pas été formé par les grands moralistes de science et d'art.
Réunissez, réunissez ce qu'avait séparé notre ignorance. Faites-nous des savants capables d'émotions d'art, des artistes d'observation, des politiques qui puissent sentir et qui sachent comprendre. Faites-nous des hommes épris d'humanité.
Quels pays, messieurs, a fait de plus grands efforts que la France vers ce haut idéal? Je n'oserais soutenir que la politique nous ait placés au premier rang dans le monde. La culture scientifique des grands pays civilisés est à peu près de même valeur. Mais j'affirme hardiment que par ses lettres, par sa prodigieuse expansion d'art total, la France tient le monde attentif aux manifestations de sa pensée.
Si cet art n'est pas un vain amusement, un jeu de l'esprit, une distraction passagère, si c'est une civilisation, une société, une mentalité qui s'exprime, l'artiste qui vaut par lui-même, vaut aussi par l'âme qu'il reflète, par les sensations où il plonge, par l'idéal où il vit. Ainsi l'art français, triomphant, venge la France méconnue, calomniée.
Qui, plus que le Maître que nous fêtons, a pris sa noble part de cette œuvre admirable?
Il me pardonnera de n'avoir pas assez parlé de lui. Je ne pouvais avoir l'impertinence d'essayer un jugement raisonné de son œuvre. Je sais trop bien que je ne suis pas qualifié pour cela.
Et puis, le jugement, c'est le jury que j'ai sous les
yeux qui le rend. La présence de cette assemblée, spontanément réunie pour acclamer en Goncourt le type accompli de l'homme de lettres françaises, en dit assez pour faire apparaître à tous la haute signification d'un tel hommage.
Ce que vous attestez ici, vous, messieurs, que le •monde connaît, vous que le monde écoute, c'est la belle unité d'une vie tout entière consacrée à la conception la plus haute et la plus désintéressée de l'art. Ce que vous honorez, c'est l'obstiné labeur, la puissance de vie mise au service du plus noble idéal.
Ce que tous les Français doivent fêter avec nous, c'est le bon ouvrier du bel outil de pensée de la France, c'est la gloire des penseurs, des écrivains, des maîtres, continués par ceux d'aujourd'hui, qui ont fait de la langue française le plus puissant organe de, diffusion de lumière parmi le genre humain.
Langue de simplicité, de clarté, de vérité, qui semble comme le moule parfait de pensée où se viennent spontanément formuler les sensations les plus subtiles, les conceptions les plus hautes, les affirmations les plus généreuses. Langue de liberté, qui éveilla le monde des appels de l'esprit délivré. Langue de pitié, d'équité sereine et de bonté profonde, d'où jaillit la source vive de l'humaine solidarité. Langue d'amitié, langue d'amour, dont la naturelle harmonie peut, sans le rythme du vers, ravir l'âme aux sommets de l'émotion sublime. Langue adorée de tous ceux qui la sentent mouvoir en eux, qui la vivent. Langue des aïeux, langue de la terre, langue qui est de la patrie aussi. Oui, c'est la France elle-même, c'est le génie de notre race, c'est la gloire du passé, et, en dépit des heures mauvaises, c'est l'invincible espérance, l'ancre solide de l'avenir.
Le paysan retourne le sol, l'ouvrier forge l'outil, le savant calcule, le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs douloureux pour la vie, pour l'ambition, la fortune ou la gloire. Mais le penseur solitaire, écrivant, agissant, fixe leur destinée. C'est lui qui éveille en eux les sentiments engendreurs des idées dont ils vivent, et qu'ils s'efforcent de fixer en des réalités sociales. C'est lui qui, de ses formules obsédantes, les pousse à l'action, aux grandes réparations d'équité, de vérité. C'est lui qui les enchante de la jeune espérance dont l'appel enivrant les entraîne à la vie. C'est lui qui les console, les refait, et, pansant les blessures, conduit le vaincu d'hier à la victoire de demain. Il ouvre les cœurs, pénètre la vie, révèle l'homme à l'homme, et véritablement le crée dans sa conscience et dans sa volonté.
Avoir été pour un jour, pour une heure, l'ouvrier d'une telle œuvre, suffirait à la gloire d'une vie.
Qu'à ce titre, les Goncourt soient salués par nous, honorés par tous, au premier rang de ces bons travailleurs par qui la République de beauté sociale se fera quelque jour de la République des lettres.
Ce discours a été fréquemment interrompu par des applaudissements chaleureux. La péroraison a été saluée par de longues acclamations.