CHAPITRE V
Il quitte la maison de son père pour aller vivre parmi les Turcs , et ne pouvant passer, il revient chercJier des magiciens.
Comme il n'y a que Dieu scvd qui puisse donner des lois à la mer, el lui prescrire des bornes, qu'elle
( 21 ) ne peut jamais passer ; quoiqu'elle paraisse en certains temps si enflée que l'on dirait qu'elle so va décharger sur toute la terre, et engloutir tout le monde j de mcme il n'y a que Dieu qui puisse arrêter les saillies , les débordcmens et enq)ortemens du cœur liumain, mille fois plus furieux que la mer agitée par les plus grandes tempêtes.
Si vous en voulez un exemple, venez et voyez la conduite de notre désespère.
Il y a un moment qu'il paraissait fort tranquille, et voilà qu'incontinent il est rempli de passions déréglées, et de mille désirs vains et criminel?.
Il projette tout d'un coup un voyage de cinq à six cents lieues, et veut passer les niei's pour aller se faire turc et combattre sous les enseignes de ce grand Seigneur de la terre , contre celui du Ciel; et si Dieu, dont la miséricorde n'a point de bornes , et, qui voulait le ranger après quelque temps à son ?rvice, ne lui eût dressé tant de barricades en son cliemin , qu'il n'y pot passer, sa félonie et son athéisnie l'eussent porté jusques au bout.
Après donc qu'il fut sorti de la France , et qu'il eut prodigué l'argent qu'il avait dérobé h son père , se trouvant dans les terres étrangères et ennemies, il eut beau contrefaire le boa valet, ne pouvant plus faire du maître ou du compagnon ; car il fut chargé <Ie coups, de sorte que ne trouvant plus où prendre, il lut contraint de s'en retourner sur ses pas, dépourvu de tout, et souvent près de périr de faim et de soif auprès de quelque arbre ou au coin d'un fossé, sans que son fidèle gardien lui fît trouver des provisions pour !e soutenir et le suhstenter. Mais il endura tant
( 22 ) de peines dans celte course fre'ue'tique, que. selon soa pi'opre aveu, il n'en avait jamais éprouvé de pareilles.
Ces coups si Iranchans, qui ne partaient que d'une main paternelle , eussent dû faire un retranchement parfait des affections ou pass"ons déréglées de son cœur, s'il n'eût été semblable à l'enclume qui s'endurcit sous les coups du marteau ; et comme les serpenteaux et les vers de terre qu'on a taillés en pièces tâchent par mille contours de ramasser toutes leurs parties pour les renou'er : ainsi chercha-t-il toutes sortes d'inventions pour répaier une partie de ses pertes; mais i^'espéraut p^us aucun secours du côté des hommes, il résolut d'avoir recours aux démons et aux magiciens.
II va donc deçà et delà pour en rencontrer quelqu'un : il s'enquiert du lieu oîi ils tiennent leurs assemblées , et ne trouvant personne qui lui en donne des nouvelles , il crie le plus haut qu'il peut pour les appeler et les invoquer, afin qu'ils viennent se présenter à lui, voulant se faire leur compagnon de fortune; et il l'espérait bien arantageuse , s'il était vrai , ce qu'il avait ouï dire d'eux , qu'ils pouvaient dans un moment le faire parvenir au bout de ses souhaits , et fournir matière à ses plus sales appétits, lesquels il était bien résolu d'assouvir , quelque prix qu'il lui en eût coûté , ne pensant pas qu'il y eût une autre vie que la présente, dont il voulait charmer les ennuis et récompenser la brièveté par toutes les délices et les satisfactions qu'il pourrait s'imaginer.
Mais, ô sagesse infinie ! con'.re laquelle il n'y a ni science, ni conseil, ui prudence qui puisse jamais prévaloir, vos pensées charitables étaient autant éloi-
gnt'ps des siennes que le Gif 1 l'eDt de la terre et de l'eafer. Il n'avait que des senliinens de haine contre vous , et vous n'aviez que des seutimeiis d'amour pour lui ; il n'avait des pensées que pour la guerre et la rébellion, et vous n'en aviez que pour la paix et la douceur.
O mon Dieu ! en quels abîmes s'allait-il précipiter, sans espérance de retour , si vous n'eussiez arrêté sa course? Mais l'excès de vos bontés surpasse infiniment celui de nos malices !
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