CHAPITRE VI
Il suscite des querelles, l'une de ses plus fortes passions ; étant de trouver occasion de se battre.
Dans la recherche impie et sacrilège qu'il fit des démons et des magiciens, pour assouvir ses brutalités et ses passions, n'ayant pu en trouver, il en dissimule sa rage et son dépit : et pour parvenir d'autant plus glorieusement au bout de ses entreprises funestes, il voulut n'eu avoir l'obligation qu'à son adresse et à «a valeur.
Il commença donc à marcher toujours armé , ne quittant jamais l'épée , et ne cherchant que l'occasion de la tirer. A ce dessein il allait avec fierté par les rues qui lui semblaient étroites pour lui donner passage , prenant plaisir de heurter les uns et les autres, afin qu'au moindre mot de reprocha il eût un démêlé, et qu'il eût occasion d'aller sur le pré. II se rencontrait toujours dans les querelles et les sédi-
( 24 ) lions pour y trouver occasion de signaler son courage, son humeur fière et arrogante ne respirant que le sang. Faisant donc profession c]e braver tous les plus forts et les plus adroits , il clioquait tantôt l'un , tantôt l'autre , et souvent jusque dans leurs maisons pour les obliger d'en venir aux mains. 11 se vantait dans les compagnies de ses fiertés et bravoures j et il était si redouté de tous, qu'il ne se trouvait personne qui osât lui tenir lète.
Quoique le proverbe dise, qu'un seul ne peut pas résister à deux combattans de mêmes armes; néanmoins il a eu la témérité d'en poursuivre tête baissée jusqu'à sept ou liuit tous ensemble au milieu des rues, et aux portes de leurs propres wiaisons : et comme le lion fait trembler par ses rugissemens tous les autres animaux, je puis dire qu'il causait un tel effroi parmi tout le monde, que c'était à qui le fuirait le pi,as loin : et lorsqu'on était en sa compagnie par nécessité , il fallait bien prendre garde à tout ce qu'où disait.
M. .le marécbal de Thémines étant dans la ville -d'Aurai en qualité de gouverneur de la province de Bretagne, il crut qu'en cette rencontre de tant de braves cavaliers, il trouverait beau champ de signa^T 1er son adresse et de prouver qu'il avait du cœur. Sa témérité ne l'emportant pas jusqu'au point de l'entre- , prendre en sa personne, il chercha tant de dispute?» et tendit tant de filets à quelqnes-uns des premiers gentilshommes, qu'il engagea l'un d'eux à se battre contre lui pour une querelle en l'air qu'il lui avait suscitée. En effet, l'beure prise et le lieu du rendez vous donné dans une lande près la Chartreuse, à un
( ^^8 ) quart de lieue de la ville, il s'y rendit avant le temps, quoique pour lors il fût si incommodé de la goutte qui le tenait au pied qu'il ne pouvait s'appuyer dessus : aussi la partie était de se battre à cheval, de toutes mains et de toutes armes, épée et pistolets. Et quoique ce fût pendant l'hiver, qui était très-froid et trèsrude , il attendit sa partie plus d'une demi-journée. Mais leur dessein étant découvert , on les arrêta , et ou les accorda ensuite. Voici ce qu'il en a raconté lui-même dans une célèbre compagnie d'ecclésiastiques : «Un jour, dit-il, je fus de grand malin derrière lesChartreux, à dessein d'y attendre un certain homme auquel j'avais donné là rendez-vous pour me battre, nonobstant que j'eusse mal à une jambe, et voyant que cet homme ne venait point , je ne laissais pas de j'y attendre -, ensorte que j'y passai une grande partie de la journée-, et à chaque son de cloche des Char^ treux j s frémissais , car ce son me déplaisait, et je m'impatientais de ce que mon homme ne venait point. Cet homme donc ne s'élant point trouvé, je m'en allai , après l'avoir attendu jusqu'au soir.»
Son humeur bilieuse ne le portant qu'au meurtre et au carnage , lui a fait chercher toutes les occasions d'assouvir cette passion; et ne les trouvant pas assez fréquentes dans les duels et les combats particuliers, il a voulu souvent signaler sa valeur dans les balailles, où il faut montrer par nécessité si l'on a du cœur et de l'adresse.
Je ne puis pas raconter ni nombrrr combien il a tué d'hommes dans 1rs guerres où il a été, tant en Italie qu'en Allemagne , je dirai seulement qu'a son retour de la guerre d'Allemagne , où il avait com-
( 26 ) battu tlaus l'armée de Picolomiui, après avoir été surpris et dépouille de ses habits et de ses armes par une troupe d'ennemis , il sut se venger tout seul des premiers qu'il rencontra, reprenant des uns et des autres autant et même plus qu'ils ne lui avaient enlevé : mais ce qui fit plus paraître son courage ou plutôt sa témérité, ce fut que trouvant un€ seconde troupe d'ennemis, dont il eut pu éviter les outrages par la fuite ou en se détournant un peu du chemin , il ne fit pas im seul pas, bien loin de se rendre à eux.
» Je me résolus donc (a-t-il dit lui même) démettre l'épée à la main , et j'attendis mes gens de pied ferme, en résolution de me battre. Comme ils me virent si résolu, et que je ne bougeais pas de mon poste, ils me promirent que si je voulais mettre bas les armes ils ne me feraient rien 5 me fiant à leur parole, je mis Las les armes. Ces gens-ci nonobstant leur promesse m'ayant abordé, ne laissèrent pas de me dépouiller, et me menèrent au gouverneur de îa ville , à qui je parlai, et lui fis si bien savoir qui j'étais, qu'il me liilssa aller. »
Pendant son voyage, comme il était un soir logé dans une hôtellerie , il y survint après lui un des preiiiiers seigneurs de la province , accompagné de plusieurs de ses gens , qui entrèrent aussitôt dans la chambre que M. de Quériolet avait choisie pour passer la nuit, et ne le troavant point pour lors en «ette chambre, ils ne laissèrent point d'ôter ses bardes de dessus le lit où il pensait coucher, se persuadant aisément qu'il ne le trouverait pas mauvais, et qu'étant homme de cœur, il serait le premier à rendre «Btte civilité à leur maître.
Mais M. de Qiiërîolel étaut revenu , el ne regarîlant celle action d'abord qu'avpc des pensées de point d'honneur, se persuada qu'ils avaient eu envie de le braver j et ne pouvant souffrir cet affront imaginaire, il demeura seul dans la cbambre parmi tous ces messieurs, pour voir enfin quel était leur dessein , étant bien résolu de ne point céder le lit qu'il avait choisi, ni par force, ni par bravoure, et de souffrir plutôt la mort, parce qu'il était le premier venu; mais ayant affaire à un seigneur fort civil, ce différend se passa très-paisiblement, car ce seigneur voyant qu'après avoir veillé tous ensemble jusqu'à près de minuit, M. de Quériolet ne se couchait pas, et n'avait d'autre soin que de se tfnir auprès de son lit avec son épée , il lui dit : « Monsieur, pourquoi ne vous couchez-vous pas? Est-ce peut-être que vous pensez que je veuille prendre ce qui est à vous d'après les lois des voyageurs et des hôtelleries, qui favorisent les premiers venus, chacun y étant pour son argent? » Celui qui ne demandait rien autre chose , sinon qu'on le traitât suivant ses mérites, ne manqua pas de rendre le change à ce seigneur, car il ne lui fit pas seulement offje du lit, mais il le lui céda tout entier, et quelques instances qu'on lui en fît, il ne voulut point s'y coucher, après l'avoir gardé si long-temps avec tant d'empressement et de fatigue ; el depuis cela il vécut en bonne intelligence avec ce seigneur, lui rendant tous les respects qui étaient dus à ses mérites et à sa qualité.
Le démêlé qu'il eut dans la ville de Vannes arec un :>utre seigneur de marque, ne se passa pas si doucement que celui que je viens de raconter ; car le trou-
( 28 ) vant un jour dans une ruo accompagné de quatre ou cinq de ses domestiques, tous bien armés et à dessein de le tuer, il ne tourna point le dos ; mais, avançant vers le chef de la bande , il le coucha aussitôt à ses pieds et mit les autres eu fuite. Il parut le lendemain en public avec autant d'assurance que s'il n'eût tué qu'une fourmi , ne croyant pas que personne eût osé lui en faire un reproche, moins encore lui mettre, la main sur le collet par ordre de la justice. Mais ses amis et ses parens lui firent tant d'instances pour l'obliger d'aller demander sa grâce au Roi , sachant que ses ennemis etaientd.es personnes très-puissantes, qu'enfin, après plusieurs rési>tances et mépris , il s'en alla avec M. de Moncan, son beau-frère, trouver le Roi qui était pour lors à Grenoble , accompagné de M. le Cardinal de Richelieu , par Ir moyen de qui M. de Moncan avait déjà reçu plusieurs faveurs de Son Éminence , lui avait promis d'obtenir cette grâce auprès de Sa Majesté, comme il Toljtint en effet. Miis parce qu'on tardait trop ( lui semblait-il) à la lui accorder, peu s'en fallut qu'il ne laissât là M. de Moncan, lui témoignant que cette grâce lui était indifférente.
S'étant un jour imaginé que quelques gentilshommes le voulaient choquer pour le droit seigneurial d'une simple chapelle, qu'il savait bien lui-même ne lui être pas dû, et qui était même de si peu de conséquence que le véritable seigneur ne se mettait pas en peine de le maintenir, il s'en ^int feadj-e la presse dans une assemblée qui se tenait près de la chapelle, cherchant partout les prcteiiJans de ce droit j et , étant là, il monta aux fenêtres d'uue chambre pour
découvrir de quel côlé ils pourraient Tenir : mais
c'était assez (ju'on sût tju'il y était, pour en éloigner
tous les autres.
Les attaques, les cartels , les défis qu'il a portés à
toutes sortes de personnes sont innombrables ; et sans doute il eût fait couler bien des ruisseaux de sang , laissé bien des veuves et des orphelins , si Dieu ne se fût opposé au torrent de sa rage désespérée.
» Je faisais des querelles; j'attaquais l'un , j'attaquais l'autre (dit-il un jour devant une communauté honorable ), je me battis une fois contre quatorze hommes que je fis fuir, et ne perdis que le cordon de mon chapeau ; je m'attaquais toujours aux plus robustes et aux plus vaiilans. Une autre fois j'attaquai moi seul trente personnes, sans «.x.-.- . ..,.,^ pphp de la mort ; au contraire , je la cherchais , et croyais que c'était une mort trop lâche que de mourir dans un lit. J'avais le cœur bien plus généreux que cela (disait-il encore), et je cherchais à mourir en un instant, de peur que l'on me vint crier aux oreilles «la confession», n'appréhendant rien tant que de tomber en cet état. »