‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE Y IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y IL

jiprès la mort de son père, il médite plusieurs desseins et emplois pour vivre plus à son aise , et enjîn il se résout d'acheter une charge de conseiller au parlement de Rennes.

Saint Augustin a eu bonne raison de dire et d'avouer par sa propre expérience, avant sa conversion,

( 30 ) qu'un esprit déréglé et désordonné ne ressent point de plus cruelles et de plus continuelles peines que celles qu'il se cause à lui-même ; et le prophète royal (l'avait dit long-temps avant lui j en parlant des impies qui ne peuvent jamais trouver de repos, et qui ne font que tournoyer sans cesse pour attraper quelques satisfii étions vaines et passagères. Je laisserai 'à chacun à penser à ce qu'il reconnaît de cette vérité dans les autres, ou ce qu'il en ressent en lui-même, pour le montrer évidemment dans le procédé de notre libertin.

Croyant trouver de quoi satisfaire tous ses désirs dans une succession abondante en toutes sortes de biens, après la mort de son pèi« , qut ne lui tardait que 1roo » TT^».:- T^u.. iic lui servit que comme autant d huile pour allumer le feu de sa passion j car, ayant trouvé de l'or et de l'argent en grande quantité et des blés en si grande abondance que ses greniers en regorgeaient , il n'eut pas un dessein si borné que cet iivare de l'Evangile, qui songeait à faire bâtir de nouveaux greniers pour les remplir; mais, au lieu d'en nourrir les pauvres, il voulut les transporter audelà des mers. Pour cet effet il marchande un vaisseau de guerre afin d'en être le capitaine , pour aller vendre ses blés dans les royaumes étrangers et pour pirater autant et plus que ses forces ne seraient suffisantes , afin de s'enrichii- et se faire craindre davantage.

lia témoigné lui-même qu'il n'avait point eu d'autre but de son entreprise. La preuve en est que ne l'ayant voulu former que parce que les blés étaient alors ù vil prix dans le pays, aussitôt qu'ils eurent monté ;j

( 31 ) un prix raisonnable il s'en défit, trouvant pl^s près e> plus assurément de quoi repaître sa passion, mais non pas assez pour la rassasier-, il vend donc ses blés, mais l'argent qu'il touche .le sa vente ne lui sert qua allumer encore plus son avarice et sou ambition -, car, pour changer d'habits et de personnage, il ne change point de visage ni de motif. Il s'était revêtu hier en matelot, ou en maître et capitaine de vaisseau de guerre, et aujourd'hui il s'habille en cavalier et en soldat; il lui prend fantaisie de retourner à l'armée, quoiqu'il ne fasse que d'en revenir, et à son désavantage. Aussi veut-il changer de batterie et porter ses armes plus loin. Il apprend que l'Empereur est dans la Hongrie , où il a la guerre avec le Turc : ce qui lui donne envie d'acheter vingt ou trente chevaux et de les faire monter par autant de bons cavaliers, pour aller avec eux et k leur tête , s'offrir au service de l'Empereur et combattre le Turc j mais à cette condition, aussi honteuse qu'impie ( qu'il ne leur découvrit pas ), qu'il se rangerait du côté des Turcs si leur parti était le plus fort, et se faire renégat pour faire sa fortune parmi eux ; ce qui est facile à croire, puisqu'il ne portait sa foi que sur le bord des lèvres, et que son cœur était tout-à-fait éloigné de Dieu et de son servies, quoique néanmoins, par un excès desa miséricorde, il rompît tous ses mauvais desseins.

Sa dernière résolution fut enfin de prendre un autre personnage, et, après plusieurs prières et conseils de ses amis, il se revêtit de la lobe de conseiller, achetant une charge au parlement de Rennes, pour achever de vomir sa bile contre les coupables . et les criminels.

Pour satisfaire à celte passion de rage et de co-

( 32 ) ■1ère , il pensa acheter la charge de grand-prévôt, en quoi il n'eût que bien réussi , si son intention eût été assez juste ; car ayant fait quelques fonctions de cet office dans de certaines occasions dangereuses de voleurs , il n'exerça jamais aucune injustice ni tyrannie, et il ne déchargeait pour lors sa furie que pour se faire craindre et respecter.

Mais l'ambition qu'il avait de paraître entre les gens d'Lonneur, et de se faire respecter dans un office de conseiller, montrait assez que les intérêts de la gloire de Dieu et de la justice , qu'il devait rendre à .son prochain , ne lui étaient rien en comparaison de sa propre estime et de son honneur.

Ce fut immédiatement après la mort de sou père qu'il traita de la charge de conseiller, étant, lorsqu'il apprit la nouvelle , encore à Paris , oix il vivait dans les débauches , s'étant même associé à une bande de iilous.

Il s'en revint donc à Rennes pour faire le partage avec ses cadets , et, voyant le respect que l'on portait aux conseillers du parlement, il lui vint en pensée de se faire conseiller.

Il n'avait pas beaucoup étudie , néanmoins il acheta un office et résolut de se faire recevoir à quelque prix que ce fût. Il commença à menacer l'un et l'autre, et à user d* toutes sortes d'artifices '. pour éviter l'examen , par où toutefois il fallut bien qu'il passât ; et ayant répondu médiocrement bien, M. le premier président le reçut. Mais ce qui lui déplaisait, c'est qu'il ne irouvait point d'occasions de se battre en cet office j il eut donc quelque pensée de s'en aller à la guerre.

Il[recherchalt d'être rapporteur des procès des per-

( 33 ) sonnages de plus grande condit'roii, afin de ne les point ëparguerdans le jugement, et de chercher parla quelque occasion de faire querelle et de se battre avec eux.

Ses prétentions injustes passaient encore bien plus avant, car, voyant que îa mode était venue qu'on respecte autant les charges et offices que les officiers mêmes, parce que les personnes élevées dans ces dignités de parlement, ont le plus libre et le plus honorable accès dans toutes les bonnes compagnies , que chacun est bien aise de les prévenir et de leur faire la cour, et qu'une fille de bonne maison ne trouve point de meilleur parti qu'en épousant un magistrat; il ne se vit pas plutôt dans une charge de conseiller au parlement de Bretagne, qu'il avait achetée par pure vanité, qu'il cherchait un parti de tous les côtés, sans cependant en vouloir trouver, son dessein n'étant que de vouloir cajoler les plus belles et de tromper les plus sottes, dont il croyait que le nombre était si grand, qu'il craignait de n'en pouvoir trouver une chaste entre mille. Mais il sentait bien que sa concupiscence effrénée ne pourrait pas se contenir dans les bornes d'un chaste et légitime mariage; ainsi , il ne put se résoudre de s'attacher à cette condition , quelqu'avnntage qu'on lui proposât, nonobstant toutes les prières que ses parens et amis lui en faisaient , s imaginant bien plus de douceur et de liberté dans ses voluptés forcées et dérobées.

Mais il n'eût pas été à son aise après toutes ses satisfactions brutales, s'il n'eût encore causé mille soupçons et mille troubles et jalousies dans les familles , entre les femmes et les maris.

Combien d'ombrages, de divorces, d'amertumes

i 34 ) el d'aversions n'y a-t-il point fait glisser? Il gagnait avec l'argent les domestiques infidèles, pour savoir ce qui se passait dans les ménages, et, afin de s'en mieux assurer, il entrait par adresse jusque dans les chambres, et se cachait pour entendre ce qui s'y disait. Lorsqu'il avait mis le pied dans une maison , il ne se désistait point de ses attaques , qu'il ne s'en fût reçidu aussi grand maître que le maître lui-mêmej qui était quelquefois contraint de lui céder la partie, ne pouvant s'empêcher de vouloir séparer ce que Dieu avait uni; et ( ce qui va jusqu'aux derniers excès du desordre) il s'en vantait, et il était bien aise que l'on crût ce qu'il en disait.

Il a avoué lui-même depuis sa conversion, qu'étant devenu éperdûment amoureux d'une dame, sans pouvoir trouver favorable entrée dans sa maison pour la séduire, il s'avisa un soir d'aller la trouver bien tard, et ne sachant d'autre moyen d'entrer chez elle sans être aperçu de plusieurs des domestiques qu'en passant par une fenêtre de sa chambre , il apporta une échelle de bien loin sur ses épaules pour parvenir à ses desseins, sans aucune crainte des malheurs qu'il ne pouvait éviter que très-diflîcllement, n'ignorant pas lui-même qu'il en était menacé.

« J'étais adonné ( disait-il) à toutes sortes de lubricités j pour satisfaire une autre fois à mes brutalités, je me déguisai en charbonnier pour aller visiter une dame de condition , quoiqu'on me dit que quelquesuns y avaient été tués qui s'étaient aussi déguisés pour l'aller voirj mais je me souciais fort peu de cela (ajoutait-il) ; j'eusse bien désiré trouver quelque magicien pour lui parler. »

( 35 ) Cette passion, ennemie domestique, s'était tellement emparée de son cœur, qu'à peine put- il l'en chasser avec tous les efforts de la grâce de Jésus-Christ et par tontes les touches et les lumières du Saint-Esprit, ainsi que nous verrons au temps de sa conversion. Je prie le lecteur de faire ici une réflexion sérieuse et une revue sur sa conscience, si elle est tachée et salie de pareilles impuretés, et de confesser que cet abominable péché est celui qui le rend non-seulement plus insensible aux grâces de Dieu, mais qui l'en prive encore , Dieu n'étant pas obligé d'en faire tant de profusions.

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