CHAPITRE XU
Il sort de la Ckartreuse sans y prendre l habit , pour reprendre son premier train de t^ie débauchée et libertine.
Comme il n'était pas entièrement converti et qu'il n'était entré dans la Chartreuse que par un esprit d'une demi ou i'ausse pénitence , il ne tarda guère à en sortir pour retourner au monde et à ses vanités. Une attache aussi forte que celle qu'il avait contractée poui- toutes les folies de la terre , ne pouvait pas se rompre en un moment, et une si grande impureté n'avait garde de demeurer en un lieu si pur, parce qu'il n'était pas encore lavé dans les eaux d'une véritable pénitence : et c'est une des premières vérités qui lui furent dites par les dénions au commencement de sa conversion. Retournant donc dans ses premiers égaremens , comme se repentant de s'être repenti, et lionteux de sa pénitence qvii, néanmoins, n'avait été que contrefaite 5 il commença à rebrousser chemin,
( 46.) et il le fit d'une telle ardeur et avec tant de vitesse qu'on voyait facilement qu'il voulait regagner ce qu'il avait perdu de ]jon temps et de ses premiers plaisirs.
Mais afin que ceux de sa cabale ne se moquassent pas de cette action, comme d'une grande légèreté e* d'un renversement t!e cervelle, il en faisait lui-même le premier des farces publiques et des railleries 5 et n'ayant pas change d'affections, celles qu'il avait au péché s'étant ranimées et renforcées par quelques nuits de repos et d'assoupissement , ilse trouva après plus alègre et plus dispos pour faire de nouvelles démarches et de plus grands progrès dans la voie de l'iniquité et de Ja perdition.
Ilrecommençadonc à fuir Dieu d'aussi loin qu'il l'avait senti proche et ardent en sa poursuite, et pour en perdre toutes sortes de vues et de souvenirs , il lui tourne le dos sans cesse , il se rit de ses menaces, de ses supplices et de ses enfers , et n'en veut plus entendre parler, renvoyant bien vite tous ceux qui lui veulent rafraîchir ces vérités , de peur que quelques remords de sa conscience ne vinssent à troubler ses plaisirs et traverser ses divertissemens.
Il entreprend de nouveau de braver tout le monde; il attaque tantôt l'un, tantôt l'autre, ne perdant aucune occasion de mettre le pied sur la gorge à tous ceux qu'il peut.
Qui poun a donc en6n délivrer ce pauvre misérable de son corps de péché? Dans cet état si pitoyable et si désespéré, il faut une grâce toute victorieuse et toute eltlcace pour emporter son cœur; il faut «n coup de cet aimable Sauveur qui, étant l'unique et le souverain médecin de nos âmes, use d'une douceur
( 47 ) si grande envers tous les péclieurs, r|u'il ne veut pâi* qu'on désespère jamais du salut d'aucun pendant sa viej c'est lui seul qui sait les précieux niomens de notre conversion et de notre amendement, et qui les tient renfermés dans sa toute-puissance; c'est lui qui doit faire des effusions et des largesses de grâce et de sainteté, là le crime répand plus abondamment^ sa malice et son impiété.
aiAPITRE XIII.
Les dispositions que Dieu açait conservées en son âme ■pourjaire un jour sa conversion.
Quoiqu'il semble que notre pécbeur soit tombé dans le dernier abîme de l'impiété , et qu'après s'être défait de la ci'ainte que devait avoir imprimé dans son esprit la vue du lieu qui lui était destiné dans les eufers, il n'y eut plus aucune apparence qu'il pût être touché d'aucune chose; néanmoins Dieu, dont les pensées sont toutes autres que celles des hommes , avait conservé dans son âme de certaines semences de sa prédestination, qu'il lui plut animer et vivifier par les mérites infinis du sang de Jésus-Christ.
Je dirai donc deux choses de M. de Quérioleî, que je sais de science certaine, sans vouloir sonder jusqu'au fond de son cœur les autres dons que Dieu j tenait caches.
La première est qu'il n'a jamais manqué de respect , et de rendre ses hommages à la très-sainte Vierge Mère de Dieu : et quoiqu'il ne crût point de
( 48 ) Dieu, ni en Dieu , duquel néanmoins elle tire par une relation nécessaire toutes les excellences et prérogatives , il ne laissait pas de l'invoquer dans les besoins , et ne passait aucun jour sans lui dire au moins un Açe Maria.
Ce que je viens de dire de la piété et des respects de M. de Quériolet envers la Mère de Dieu, pourrait passer pour un paradoxe en l'esprit de plusieurs, puisqu'il les avait presque tous perdus à l'égard de Dieu lui-même , si de graves auteurs, entre autres l'éminentissime Cardinal de Vitry , Evêque d'Acre . ne nous assurait dans son histoire Orientale , que les Sarazius de son temps , et d'autres infidèles , avaient en grande vénération une chapelle que l'apôtre saint Pierre érigea et consacra en son honneur dans la ville de Tortose, autrefois appelé Anterade , où il célébra les saints Mystères. Voilà donc la première semence de salut que Notre Seigneur avait jetée dans la terre de son cœur , qui ne faisait que germer j mais nous verrons bientôt qu'elle s'élèvera tt portera des fruits de justice à la faveur des influences de cette Mère de miséricorde.
La seconde est qu'il a toujours eu compassion des pauvres et des affligés ; et une compassion si grande , que nonobstant un esprit d'avarice qui le tyrannisait il surmontait cette passion par un tel excès de miséricorde , que jamais il n'a refusé l'aumône h aucun pauvre •, il leur donnait plutôt une pistole entière que de les renvoyer les mains vides, jusque là qu'il demeurait quelquefois sans argent , comme il a dit luilui-même qu'il lui était souvent arrivé proche de l'Église de Saiute-Anne d'Auray.
Il ne faut donc pas s'étonnrr si Notre Seignrnr ne Td pas entièrement «ibandonné avec ces deux honnes inclinations qu'il a toujours conservées et cullivées dans le temps même de son plus grand librrliniige, et qui étaient demeurées au fond de son cœur comme des arrhes de toutes les vertus qu'il a depuis si héroïquement pratiquées tout le reste de ses jours.
Car, comment est-ce que celui-là eut pu faire uu dernier naufrage dans la mer de ce monde, qui avait pour protectrice cette étoile du Nord, de laquelle, selon le sentiment des Pères, aucun serviteur n'a jamais péri. Comment celui-là n'eût-il pas obtenu miséricorde de Jésus-Christ qui l'a tant faite aux pauvres qui sont ses membres , servant d'oeil à l'avetgle, de pied au boiteux , d'avocat aux veuves , et de père aux orphelins? Auçsi Notre-Seigneur entre les conditions nécessaires pour entrer dans sa grâce, demande particulièrement la compassion et la miséricorde envers les pauvres et les afîligésj et, au contraire, il n'y a rien qui nous conduise plus au dernier malheur et en un sensréprouvé qu'une dureté de cœurquinese laisse point toucher à la misère de? pauvres.
Mais, quoi qu'il en soit des dispositions prochaines et éloignéesde ta con\ersion, il faut avouer que ça été un grand avantage de la grâce et un eflfet de la toutepuissance de Dieu , comme de sa sagesse et de son amour. Nous Italiens voir dans lesmovens extraordinaires dont Dieu s'est servi pour faii-e ce beau chefd'œuvre de sa bonté.