‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 19 sur 56 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Suite de sa conversion à Loudun et les marques assurées quil en donna par ses larmes et sa pénitence.

Voici le récit qu'il a fait lui-même au sujet de sa conversion :

«Comme j'étais un jour avec un gentilhomme de mes amis qui me vint parler des possédées de Loudun,

( BS ) fet qu'il fallait aller promener jusque-là , je me mo-»quais de ce qu'il me disait; néanmoins je ne laissais pas d'y aller avec son beau-frère , mais avec d'autres desseins que pour voir les possédées. Etant donc arrivé à Loudun et entré dans une hôtellerie où noi s devions loger, je sortis de l'hôlellerie et m'en allai seul par la ville sans dii'e mot à personne, pour chercher l'occasiou de mes mauvais desseins} et me trouvant sans y penser proche de l'église où l'on exorcisait les possédées^ j'y entendis un si grand bruit que je me sentis touché de la curiosité d'y entrer. En effet, j'y entrai et m'approchai hardiment du lieu où l'on faisait les exorcismes, parce que je ne craignais rienj et après y avoir demeuré quelque temps, je retournai rejoindre ma compagnie; mais, comme j'avais pris quelque goût à voir et à entendre ces possédées, cela fit que la nuit me sembla longue et qu'il me tardait qu'il fût jour pour y retourner.

» Le lendemain matin j'y retournai, et étant entré dans l'église, je m'approchai de ces possédées, mais toujours sans aucune appréhension et sans que mon hôte en sût rien, ai le gentilhomme avec qui j'étais venu.

» J'y retournai encore une fois en la compagnie de ce gentilhomme , qui eut une si grande peur en approchant des possédées qu'il fut contraint de se retirer aussitôt; moi, au contraire, je me moquais toujours de cela. Mais le diable qui ne m'avait rien dit jusqu'alors, commença à me parler ainsi par la bouche d'une de ces possédées : « Monsieur, vous qui jêtes un )•> homme de cœur et généreux , que faites-vous ici » parmi ces femmelettes?)' Et lui ayant répondu que

( 54 ) j'étaisiinhommede justice, etque Je ne me mêlais point des armes. «Oui (dit-il), il faut être homme de cœur » pour rendre bonne justice. Je te connais bien. />

» Ce fut le troisième jour de janvier de Tannée 1636 que cela m'arriva, et le jour suivant étant retourné sur la fin de l'exorcisme du soir, comme il était déjà la nuit close , le diable se tournant vers moi, me dit : K Monsieur, il est bien tard. Que r.e te retires-tu? » Ne craius-tu point tes ennemis?» En effet , j'avais des ennem^is de tous côtés; mais comme je lui répartis que je n'en craignais point en ce lieu-là j «oui, 5'' ( reprit le démon ) je suis le tien et celui de tous ceux » que tu crains le moins. )'

" J'y retournai encore le jour suivant , qui était le cinquième du mois, au matin, et le diable me voyant arriver, commença à crier à haute voix : « Voici mon » généreux ' voici mon généreux î » Puis s'approchaiit de moi , il me dit de la sorte : a Monsieur, que faites- » vous ici ? que ne vous eu allez-vous? Tout ce que » vous verrez à Loudun ne vous servira de rien. »

» Le père exorciste lui ayant dit que Jésus-Christ par ses lumières dissiperait tous ces nuages d'embarras qu'il me voulait former, et qu'ainsi je correspondrais à ses grâces, a Nous l'empêcherons bien (reprit encore le démon, )» et à l'instant il vint faire une grande huée de rage, me passant les mains cinq à six fois devant le visage, comme s'il m'eût voulu déchirer.

Quelques momens après le père exorciste parlant du Saint-Sacrement en ces termes: Ecce Tunis David ex ^uâ clypei pendent j en le renversant vers moi : ull ne te faut donc point d'autres armes (dit aussitôt » le démon ) ? Prends celles-là ( conlinua-t-il mon-

( ss )

» tiant le Saint-Sacromonti et quittas les tiennes.» 0 Ce fut alors qi.e je commf nçai à rentrer un peu en inoi-nirme, et à avoir quelque forte appréhension, et quand je fus arrive au logis» mon hôte s'aperçut de quelque changement en moi, parce (jue j'étais un peu plus retenu et plus sérieux ; néanmoins il ne n\vait pas encore que j'allasse \ oir les possédées j mais il croyait seulement que peut-êlie j'attendais que mon liabit fût fait : car il faut remarquer ((ue je faisais faire un liabit neuf pour m'en retourner, et cependant en attendant qu'il fût fait pour partir, je m'en allais voir ces possédées. Cela s'étant ainsi passé, je continuais d'y aller; et le lendemain il nrrivn que dans un lieu fort écarté le Père qui exorcisait les possédées, conjurant le démon de sortir, il répondit qu'il n'en ferait rien j que ce n'étaient ni les sorciers ni les magiciens qui le faisaient tenir là, et le Père continuant de le presser et de lui demander ce qu'il y faisait donc : « Que sais- )) tu ( reprit le diable en se tournant vers moi et me » montrant au doigt) , si ce n'est pas pour la convcr- » sion de cet homme. »

» Alors le Père et toute la compagn'C qui était à présente se mir.^nt à me regarder, et le Père me lit approcher plus près. Mais quoique je visse d'étranges changemens dans ^l^^ visage de ces possédées qui me paraissaient tantôt belles , et incontinent après si difformes quelles faisaient horreur à voir, et que tout cela nie donnât quelques pensées qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire , vu même qu'elles m'avaient déjà dit plusieurs choses fort secrètes, et dont aucun homme ne pouvait avoir connaissancej néanmoins je ne pouvais encore me ren-

( S6 ) tire, jusqu'à ce que parlant enfin à une de ces possédées , je lui dis que j'avais trois clioses que j'eusse Lien voulu savoir; la j^remière, qui m'avait garanti du coup de tonnerre qui dait tombe il y avait quinze mois au pied de mon lit, fendant la muraille, et perçant la maison depuis le haut de l'oscalier jusqu'en bas? la seconde, qui m'avait sauvé d'une arquebusade qui avait été tirée sur moi à bout portant ? çt la troisième, qu'elle était la cause qui m'avait fait sortir des Chartreux ?

11 A la première demande , le diable répondit par j la bouche de la possédée : « Sans la Vierge Marie et )i le Chérubin ton Ange Gardien , je t'aurais em- » porté, n A la seconde : u Ils n'avaient garde de te '"■ blesser , ton Chérubin te gardait, n Et à la troisième il fit difficulté d'j répondre : néanmoins , comme îe Père continua de l'exorciser, et lui commanda de dire cette troisième : enfin , après qu'il l'eut fort pressé, il dit que c'était pour n telle et telle u impudicité , et que Dieu n'avait point voulu souf- » frir un bouime aussi impur dans sa sainte maison. » O ! ce fut aloi's , dit M. de Quériolet, que je commençai d'avoir peur , je me sentis tout transi ; et comme le Père me regardait , je lui dis : mon Père il a touché au but, j'ai fait ce qu'il vient de dire , il est dorénavant temps de pleurer mes péchés et de me convertir à Dieu, après que, par sa miséricorde, il m'a attendu tant d'années à pénitence ; mais hélas ! <jue j'ai bien sujet de craindre que je ne puisse jamais me défaire de mes habitudes abominables et invétérées ! J'en ressens deux entre autres qui me tiennent comme enchaîné 3 l'une, est la trop libre fréquenta-

( Kï ) tion des femmes, et l'autre, de ne pouvoir céder à personne , et de ne pas tenir tête à mes ennemis , s'ils viennent encore m'attaquer, et même de ne les pas entreprendre. » U ne faut pas s'étonner s'il gémissait de la sorte sous le pesant fardeau de ses péchés aux premières touches de sa conversion , étant encore tout vivant dans ce corps mort dont parle saint Paul, et duquel il demandait à Dieu la délivrance, de peur cjue par son poids il ne le fit descendre au rang des réprouvés, s'il voulait trop se flatter-, mais la grâce de Jésus-Christ qui a couronné les combats et les victoires de son (idèle Apôtre , ne manquera pas à notre nouvel Athlète , et lui dounera des forces pour suppléer à ses faiblesses et à ses infirmités, comme nous verrons dans la suite de sa vie pénitente.

Il la commence donc sur-le-champ par une confession publique de ses péchés les plus abominables, dont il témoigna plus visiblement son regret par ses larmes et ses sanglots entrecoupés , que par toutes les paroles avec lesquelles il tâchait de les exprimer, sa douleur étant si véhémente, qu'elle lui saisissaii le cœur , et lui causait même une grande difficulté de parler.

O mon Dieu ! qui pourrait dire les effets prodigieux de votre toute puissance , et louer assez dignement les inventions amoureuses que vous avez pour sauver les pécheurs ! car quelle métamorphose , et quel changement de votre droite , de convertir de la sorte un loup en un agneau , un corbeau en colombe , un lion rugissant en un pasteur, et de faire rejaillir des eaux en abondance d'une pierre si endurcie! Mais de vous être servi du ministère du démon, notre plus

cruel eannmi , pour la conversion de ce libertin et de cet Athe'e , c'est ce qui ne se pourra croire que de ceux qui vous reconnaissant pour l'auteur souverain et absolu do toutes les cre'atures , ne peuvent douter que vous ne vous en serviez comme il vous plaît , et quand bon vous semble , pour tous les desseins de votre adorable volonté ; c'est dans cette conversion si extraordinaire que vous avez voulu faire paraître votre bonté et votre toute puissance , aussi admirable, que sa rareté surprend nos esprits , n'en ayant encore point vu de semblable. En effet , les hommes ne s'en sont pas seulement étonnés, mais encore elle apporte Tépouvante jusque paj-mi les démons , comme nous le verrons dans la suite.

Or , conime il n'ignorait pas que les apanages du péché demeurent toujours après qu'il est remis dans la pente qu'il nous reste de tomber dans les mêmes fautes , selon l'avis du sage , il s'arma de telle sorte contre tous leurs suppôts , qui sont le diahle , le monde et la chair , que depuis on ne l'a jamais vu commettre aucune faute , si ce n'est peut-être de celles où les plus justes ne sauraient s'empêcher de tomber : aussi vivait-il dans une défiance continuelle de lui-même, dans la crainte des jugrmens de Dieu , et dans une confiance filiale en sa bonté , qui était tout son appui.

Je puis assurer encore que voulant imiter le plus parfaitement qu'il pourrait la pénitence de saint Pierre, dont il portait le nom , et ne pouvant s'assurer autant que lui de la rémission de ses péchés et de ses infidélités , il Irs a pleures tous les jours de sa vie ; mais avec des larmes qui ne pouvaient partir d'une

( 59 ) autre source que d'un cœur contrit et tout liquifié d'amour , et qui ne pouvait pas plus tarir , que sa bouche mettre fin aux actions de grâces qu'il rendait continuellement à Dieu , pour les grandes miséricordes qu'il avait exercées envers lui : c'est dans ce sentiment et dans cet aveu qu'il a toujours commeucé et achevé tous ses exercices depuis sa conversion , ainsi qu'il l'a témoigné lui-même par ce passage de l'Apôtre, qu'il avait toujours dans la bouche : Semper in giutiaruni actione permaneamus.

Avant que d'achever ce chapitre, pour continuer dans les suivans le récit de ce qui s'est passé aux exorcisnies de Loudun, touchant la personne de M. de Quériolet, je veux avertir le lecteur, qu'il n'a point fait d'autres interrogations verbales au démon , que les trois dont nous avons parlé , et qu'il fut tellement fondé en la foi, et convaincu de la vérité de nos mystères , non pas tant par les réponses extérieures qu'il reçut de lui , que par la parole intérieure et les lumières qu'il reçut alors du Saint-E'^prit , qu'il les crut tous df^puis ce tpmps-là sans hésiter, à ce qu'il a dit lui-même. Ce grand et si promjjt changempnt qu'il ressentit dans son cœur lui servait d'un argument infaillible qu'd y avait un Dieu, qui devait en être la cause ; cette façon d'agir ne pouvant venir que d'une puissance infinie.

11 est encore bon de remarquer que Notre Seigneur, qui ordinairement proportionne et ajuste ses grâces au nature! et au tempérament de chacun , et autant qu'il est nécessaire pour son salut, ne permît pas que !e démon lui fît de si grandes insultes , et lui couvrît le visage de confusion par un reproche hon-

(60) teux de ses crimes et de ses impudicites les plus abo-* minables; car voulant faire crever l'apostêine et guérir les plaies de son âme , il se comporta envers lui de même que fait un chirurgien bien expert , qui voulant panser celles du corps de quelque grand prince , prend garde autant que possible de ne pas le blesser; mais il le traite au contraire avec toute sorte de respect, le genoux en terre et la tête découverte, ainsi que nous l'exprime un prophète y voulant de cette sorte l'obliger plus doucement , comme le Roi pénitent, de mettre le premier la main sur sa conscience , et de se condamner lui-même , pour éviter de tomber entre les mains rigoureuses de sa justice. Aussi a-t-il avoué que toute autre voie qui eût été plus rude et plus piquante, lui eût servi plutôt de pierre d'achoppement pour le cabrer encore d'avantage , que d'instrument de pénitence et d'amendement.

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