‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 20 sur 56 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

Ce qui arriva le jour diaprés , M. de Quêriolet étant retourné aux exorcismes.

Le jour suivant, qui était le septième de janvier, M. de Quêriolet étant retourné dans le lieu où se faisaient les exorcismes , avec une posture fort humiliée, et se tenant tout au bas de l'église comme un autre publicain , le démon ne l'aperçut pas plutôt qu'il dit au Père exorciste tout bas à l'oreille, et le montrant au doigt : « Tiens , voilà ton Monsieur a d'hier; » et comme le démon faisait une figure

( 61 ) horrible en la personne de la fille possédée , le Père ayant dit tout haut au peuple : «Voilà l'image du » pêche' mortel. t> Le dcnion lui répondit tout bas : « Hé ! combien en avait ton Monsieur de semblables? » Cependant il est en un tel état, que s'il continue » il sera aussi haut dans le ciel , comme il eût éle » bas dans l'enfer avec nous. )i

Le Père exorciste lui demanda alors qui après Dieu avait le plus puissamment travaillé à son salut? Il répondit : « La Vierge a mis les bras jusqu'au coude )) pour le retirer de &es ordures. )i

Un quart d'beure après , comme le Père traitait d'un autre suj^t , le dcmon l'interrompit, disant: ce Un démon d'impureté lui a été envoyé de surcroît » par Lucifer, pour le tenter et le porter davantage « à ses saletés. »

Le Père ayant repris : u Quoi , n'avait-il pas son » démon dès le moment de sa naissance ? »

i( Oui , dit-il , mais quand nous voyons quelque ;' grand pécheur, Lucifer envoie au démon agresseur, )) un autre démon pour l'aider, afin de précipiter le " pécheur en de plus énormes péchés, n Et lors il fit un grand cri , en disant : « N'est-ce pas une chose « étrange que Dieu se serve de deux dénions résidant » en un même corps pour des effets si contraires, » comme de moi ici pour sauver cet homme , ayant )i permis qu'Aller, démon d'impureté, le portât à sa » damnation. C'est peut-être le coup final dont Dieu » se servira pour le sauver. »

Le Père exorciste lui demanda « qui l'avait amené ji cette fois? » Il répondit , «que c'était Marie, la » grande amie de cet homme là j n et regardant le

( 62 ) conseiller , il lui dit : a Ton boisseau était comble ; mais il a eu un peu de dévotion pour elle , » et après il fit une profonde adoration au très-saint Sacrement , représentant celle des Rois Mages et leurs paroles , et dit que Dieu l'avait obligé de la faire de cette sorte pour l'amour du conseiller , et pour le confirmer davantage dans ses bonnes résolutions. Puis en lui adressant la parole , il continua ainsi de parler : « Comme l'on fait boire du lait à ceux, qui ont avalé 51 des serpens, de même aussi on t'a bâillé du lait )i pour te faire vomir tes serpens; » et voulant expliquer ce que c'était que ce lait, il dit : « Que c'était •)i les grâces et les faveurs qu'il avait reçues de la sainte )i Vierge, et que quand il donnerait sa vie pour elle, y il ne reconnaîtrait jamais ce qu'elle a fait pour lui."

Quelque temps après jetant les yeux sur lui, il dit : Il Voilà un pigeon qui est perdu pour nous; voilà un îi pigeonneau qui s'est écbappé de notre volière. Ab! )•» changement étrange et terrible ! (s'écria-t-il encore )' plusieurs fois) Malheureux que je suis! si jamais j'ai )i ressenti changement, c'est celui-là. Ah! qu'il est )•> horrible pour un diable! Voilà un sujet suffisant » pour me faire sortir de ce corps si Dieu le permet- » tait,» disait-il en le regardant.

D'autres fois il disait en parlant du très-saint Sacrement : «Je ne bouge d'auprès de mon juge, de » crainte d'être auprès de ce gueux. » Le démon appelait notre pénitent de ce nom, à cause de la grande pauvreté qu'il devait épouser comme une do ses plus fidèles compagnes, qu'il commença de pratiquer dès le moment de sa seconde renaissance : puisque pour imiter la naissance temporelle du Fils de Dieu dans

(63 ) la pauvreté d'une élable , il voulut aufs! choisir l'écurie dos chevaux pour sa demeure, et le Coin et la paille pour se reposer, à ce que j'ai appris de personnes très-dignes de foi.

)i Comment m'approcherai-je de lui comme Dieu 11 me le commande ( disait encore le démon); il n'est )i pas bien en ordre pour moi, je ne le saurais faire ; » car c'est un poison que j'ai fait qui es-t le plus amer » qu'aucuii diable puisse avaler. Mais comme nous V avons causé un t;rand désordre en lui, Dieu veut que » nous le rétablissions; nous lui avons donné le poison )i qu'il a renvoyé sur nous , et Dieu nous a contraint w de lui apporter la ihériaque qui lui a servi de con- « tre-poison et de douce mcdecîne. li n'en est pas y ainsi de nous autres comme de vous; car si dès-lors w que vous péchez et que vous n'acquiescez pas à Dieu, » il vous prenait au pied-levé, comme il nous a pris; )i vous seriez bientôt étonné ; mais il vous attend à )•> pénitence et vous donne le temps et le loisir de re- « tourner à lui.

)' Vous appelez les diables de trois façons, par les » péchés, par la conversion et par la pénitence tout 11 ensemble , mais à différentes fins ; d'autant que par » les péchés vous les appelez pour les caresser et les r> dorloter, et par la conversion et la pénitence, c'est » pour les tourmenter et les écraser.

» Autrefois j'étais bleu familier avec ce bourreau ; » maintenant , par sa conversion , il me tourmente et » il me gêne. Je me vengerai bien de toi , quand tu y t'en iras je t'accompagnerai , et je te ferai battre » comme uu diable ; je te ferai prendre pour un es- » pion, je te ferai mourir de faim, empêchant qu'on

( 64 ) » ne te loge, et qu'on te fasse Fauinône. Quand tu iras » à l'hôpital, tous les gueux te maltraiteront, et j'y )i en ferai aller d'autres qui te niPttronttoutnu.»

Le père exorciste lui ayant fait mettre le pied sur le col de la possëde'e ; « Non , dit le démon , il ne sera » pas dit qu'il me foule aux pieds; « et, pendant qu'il lui tenait le pied sur le col, le diable fit le discours suivant :

«Ne voilà-t-il pas un grand de'savantage pour un » diable, il faut qu'il fasse à présent au diable ce qu'il » faisait auparavant à sou Ange Gardien, lui donnant » du déplaisir, le foulant aux pieds, et rejettant ses » inspirations. Autrefois ses péchés et ses vices le fai- )i saient mettre sous mes pieds; mais le changement >i qu'il a fait est cause qu'il met à présent îe diable j» sous les siens.

a Voilà Tavantag? qu'emporte le pécheur par sa n convers on , dès-lors qu'il a une bonne foi et à bon » escient reconnu sofi souverain bien , et que Jésus- » Christ l'a fortement touché par les vives atteintes de )i son amour, tout Teuf^r est sous ses pieds.

» Oh! oh! quand uu ^' intre a fait un tableau et qu'il » y a mis toutes srs couleurs pour le réserver dans sa )i boutique, comme une p'èce de parade, si on vient )i à le lui dérober, il en reçoit un grand déplaisir. Je " pensais avoir fait un tableau pour îna boutique , et )i Jésus-Christ l'a pris et l'a changé en ses couleurs.

» Un prince qui a des serv^ileurs en son logis qui M lui sont soumis et qui fi.i obéissent en toutes choses, » s'ils viennent après à lui mettre le pied sur la gorge, ■)i il en enrage. Autrefois j'ai été prince de celui-ci , » lui faisant faire quantité de péchés et condescendre

( 65 ) >> à mes volontés, et maintenant il me commande et » tient sous ses pieds. Si vous saviez , 6 peuple ! cora- » Lieu j'endure de ce changement , vous pleureriez )•> pour moi •, oui , vous pleureriez pour le diable. Vau t-en bientôt, car autrement je ne paraîtrai plus.

)i Oh ! que tu es cruel. Oh ! que tu es cruel au diable! » Ah ! changement étrange pour les diables! Qu'on ne » me parle plus de convertir les pécheurs, mais de M pervertir les âmes. »

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