CHAPITRE X\ai
Après sa conversion il retourne en sa maison , pour y 'vivre solitaire durant quelque temps.
AvA^iT enfin ouvert aux lumières de la grâce les yeux que tous les éclairs et le tonnerre n'avaient fait qu'offusquer , et les oreilles de son cœur s'ctant rendues délicates à ce souffle divin , bien plus puissant pour le toucher que tous ces beaux discours qui venaient de l'autre monde j il s'en retourne en sa maison pour se séparer du monde , et y mener une vie solitaire et ci'ucifiée avec Jésus-Christ ; et afin de commencer sa course à pas de géant, il se dépouille de tout son bel équipage , pour se revêtir de celui des personnes apostoliques j il se met dans une négligence et un entier abandon de soi-même , entre les mains de la divine providence , prêchant partout où -il passait, plus d'exemple que de parole , les merveilles <iue Dieu avait faites eu lui, et les excès de ses miséricordes à son égard.
Mais comme il n'eut pas le temps nî la commodité Je vendre ses habits , ni son cheval , et tout son autre équipage de cavalier, pour en donner l'argent iaux pauvres; il empaqueta les plus cclatans, et remonta sur son clieval , et pour s'en retourner au plutôt à sa maison , afin de la régler et d"y mettre un nouvel ordre , conforme à son changement de vie ; et de peur que la résolution qu'il avait prise de n'offenser personne , et même de ne pas se défendre , si ou l'attaquait en chemin , ne fût pas assez forte , la colère étant une des passions qui l'avait le plus dominé , comme nous l'avons dit , il attacha sou épée et ses pistolets avec des cordes à la selle de son cheval.
Mais il ne manqua pas de trouver bien des traverses en son chemin, (selon la menace que le démon lui en avait faite à Loudun ) , disant , que tout ce qu'il y verrait ne lui servirait de rien; qu'il y avait bien loin de là chez lui , et qu'avant qu'il j fût rendu , il lui mettrait tant d'arabarras, qu'il s'oublierait de tout ce qu'il y aurait vu et entendu.
En effet, il n'arriva chez lui qu'après mille terreurs paniques et mille respects humains , qu'il tâcha de lui mettre dans l'esprit. Et que dira un tel , lui mettait ce démon continuellement en la pensée ; et un tel de mes pareus quand il me verra dans cet équipage? ils me condamneront de légèreté sans doute , et ne m'accuseront que de bigoterie ; ne se peut-on pas sauver en toutes sortes de conditions , pourvu qu'on vive conformément aux lois que Dieu a pi'escrit à chacun? Il fut bien combattu de ces pensées , mais il n'en fut pas abattu', ainsi que le diable l'a
( "0 ) avoué lui-même , au second voyage qu'il fit à Lou- O.vn , en particularisant les moindres cîrconstances.
Voici ce que M. de Quëriolet m'a dit : « Etant arrivé à Renues , tout le monde s'étonna de me voir cliangé comme j'étais ; les uns disaient que cela ne durerait pas long-temps *, les autres que ce n'était qu'une boutade qui m'avait pris ; les autres demandaient d'où je pourrais bien venir : ceux-ci me traitaient de fou , et chacun parlait de moi selon sa fantaisie. f>
Il a dit lui-même que des femmes étaient allées le chercher depuis jusque dans sa maison , pour le solliciter au mal : et il y en a eu une qui m'a avoué aussi ingénuempnl que son intention était innocente, qu'espérant faire son avantage en l'épousant , après quantité de protestations qu'il lui avait faites de ne se marier jamais avec une autre , aussitôt qu'il fut de retour de son voyage de Loudun ; elle épia toutes les occasions possibles de lui pouvoir parler, elle le suivit d'c gîi^e en église , où étaient ses stations ordinaires, afin de pouvoir l'aborder quand il sortirait; elle y demeura aussi long-temps que lui , el des trois et (|uatre bmies entières, n'osant pas le complimenter dans ces lieux saints, comme elle eût fait auparavant, tant elle le voya't recueilli , et toujours les yeux baissf^; contre terre : enfin la passion l'emporta une fois , et l'amo'ir plus fort <;ue la crainte, lui ;j*outaat drs a îles aux pieds, elle courut après lui lorsqu'il sortait de l'églisp , et ne croyant pas le pouvoir attraper cette fois , non plus que les autres , elle se servit de la voix pour l'ap^teîcr. Notre pénitent ne la pouvant reconnaître que par cet organe , ayant ceux de la vue
( 71 ) tous Ijouchés, il l'entondit, par piëte autant que par justice , pour lui tîi'clarer en peu de mots les motifs et l'éfat de sa conversion , les obligations qu'il avait à la miséricorde de Dieu , de l'avoir attendu si longtemps à pénitence > et le vœu qu'il lui avait fait en recompense de renoncer au diable, au monde, à la chair , et à toutes leurs vanités et à leurs appas , l'exhortant de faire de même, ou du moins de chercher parti ailleurs , si elle ne voulait point se consacrer tout-à-fait au service de Dieu, en choisissant la meilleure part. Toutes ces paroles furent si ardentes et si touchantes, qu'elle en demeura toute édifiée , sans jamais l'avoir osé depuis aborder , pour le respect qu'elle lui portait , et qu'elle a conservé foute sa vie à ses mérites , et plus encore après sa moi't.
Étant donc dans sa maison , il en fit comme une solitude et un hermitage , et pour commencer, il congédia tous ses serviteurs inutiles, qui ne savaient point d'autre métier que de manger le bien des pau- \rcs, après les avoir néanmoins satisfaits auparavant. Il ne retint que des valets de service pour les nécessités de la maison , et plus pour la cuisine et la nourriture des pauvres que pour la sienne , ayant déjà destiné sa maison pour en faire un hôpital, et l'ayant fermée aux gontilshouïmes, aux dames et aux demoiselles, et à toutes les compagnies du monde ; si quelques-unes venaient encore pour lui faire leurs complimens accoutumés, ne sachant pas combien il les avait en horreur, il leur faisait dire, sans autre cérémonie , qu'il n'avait plus rien à démêler avec eux , ne voulant plus voir que ceux à qui il pouvait faire
( 72 ) quelque cliarité , ou de qui il espérait recevoir quelques bons avis ou quelques instructions.
L'un des principaux motifs qu'il avait de sa retraite , après une revue et un examen se'rieux de sa vie passée, était de s'instruire lui-même par la lecture et de se faire enseigner par des personnes pieuses et doctes les principaux articles de notre foi, la vérité des mystères et des sacremens de l'Église , et enfin toutes les clioses nécessaires au salut j, confessant, luimême qu'il était ignorant en beaucoup de ces points et de ces articles, conviant pour cet effet des personnes religieuses et de sa confiance particulière de l'aller quelquefois visiter; et lorsqu'il était obligé quelquefois de sortir par nécessité, il allait dans leurs couvens , et le plus souvent dans celui des Carmes de Saint-Anne , qu'il avait le plus proche et le plus commode pour ses dévotions.
Tous ses entretiens et ses conférences n'étaient que sur les matières de la doctrine chrétienne et autres sentimens de piété, croyant que tous ceux qui lui donnaient quelques instructions lui tenaient lieu d'autant d'Anauias, comme à un autre Saiil , après que Notre-Seigneur lui eut fait part de ses premières lumières.
Il Je ruminais , dit-il, où je me pourrais retirer; je » pensais à m'aller faire ermite. D'un autre côté , la » pensée me vint de retourner à la Chartreuse, et, n recommençant mes poursuites pour y être reçu , je » me présentai et j'en parlai à mon Confesseur, par r> l'avis duquel je priai Dieu et fis plusieurs neuvaines » et pèlerinages pour savoir à quoi sa volonté me des- :■> tinait. »
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