CHAPITRE XXII
Sa Pénitence ou mortification intérieure. ^
. Ç'psT dans ce sujet où je voudrais une assistance pariip^lière de l'Esprit qui a rempli de clarté l'enteude-
( loi )
ment de notre Pénitent converti, et sou cOeur aéî saintes flammes de l'amour divin ; car, qui peut découvrir ces bcau\ secrets, ces entreliens intérieurs et secrets que la parole divine inspin'e dans son âmey faisait : parole si vive , si efficace et si pcnctrante, dit l'Apôlre, qu'elle va jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit , et de tout ce qu'il y a de plus étroitement uni entre les créatures.
Sa vie n'a été qu'une continuelle mort à lui-même, depuis le premier moment de sa conversion. Il entra dans la première fournaise de ce douloureux martyre par une suspension d'esprit qui le tenait entre le Ciel et la terre, sans pouvoir s'élever en haut (à ce qu'il lui semblait) par aucune vertu, ressentant au contraire un poids qui l'emportait toujours jusqu'au fond de l'abîme , sans pouvoir ôter de son esprit cette vive appréhension qu'il avait eue de la place qui lui était préparéedansl'enferjcequilui perçait continuellement le cœur d'une juste crainte des jugemens rigoureux de son Dieu.
L'autre qui n'était pas si perceptible , mais autant et plus affligeante; c'est qu'ayant conçu d'abord un haut sentiment de la majesté de Dieu et de sa bonté infinie, par ce grand don de foi qu'il reçut au moment de sa conversion, il se trouvait dans uue perpétuelle impuissance de reconnaître ses grandes miséricordes à son égard , nonobstant tous les hommages, les services, et tous les sacrifices de soi-même et de tous ses biens , qu'il lui faisait du plus profond de son cœur, si bien que quand il eût eu mille vies , il l^s aurait volontiei-s immolées pour sa plus grande gloire; mais n'en pouvant donner qu'une, la plus grande
( 102 ) de ses passions était de l'achever par le plus cruel martyre qu'on eût pu imaginer. Il méditait tous les jours d'aller le chercher chez les Turcsj il se mit donc une fois en devoir d'exécuter son dessein , et avait d('jà fait beaucoup de chemin 5 mais la prste qui infectait le pays par où il devait passer y mit un obstacle, et il ne put, malgré son désir, passer outre.
Lorsque quelqu'un lui témoignait de l'étonnement pour l'austérité de ses exercices, il ne disait que ce seul mot : «C'est assez de savoir qu'il y a un Dieu pour en faire bien davantage. «
Ce qui est remarquable en notre Pénitent, et ce qui peut-être ne s'est jamais vu ni entendu dire d'aucun autre , est que Dieu, qui a coutume de prévenir les nouvaux convertis de ses douceurs et consolations intérieures, en a sevré son serviteur dès le berceau, et même pendant tout le cours des 25 années de sa vie pénitente, et il a passé ces déserts affreux d'austéi ités , de renonciation et de mort à soi-même, sans aucune manne céleste; de sorte qu'à Timitatiou de sou hon Maître, il a passé le torrent de toutes ses suuffrancps, sans aucune aide sensible. Ce qui semble aussi bien étrange, c'est que plus il avançait, plus il croyait reculer ou s'enfoncer davantage dans le limon de sa corruption et de ses mauvaises habitudes; plus il dévorait de difficultés, plus il lui en renaissait de nouvelles et de plus étranges que celles qu'il avait surmontées. C'est ce qui le mettait en de continuelles alarmes , et lui faisait renouveler à tout moment ses résolutions. Ayant déjà presque achevé le cours de sa pénitence, à peine croyait-il seulement y avoir fait un pas , tant il se sentait faible.
Mais ce qui lui semblait un contre-poids pour l'empécber (l'avancer dans le chemin de la perfection, lui a servi du plus fort poids qui se pût imaginer pour le porter à Dieu sans relâche : car c'était le creuset qi.i rendait de plus en plus son amour épuré , et c'est ainsi que l'époux de nos âni^^s éprouve la fidélité de nos cœurs et de nos aftectious.
Comme noire généreux Pénitent ne se fiait autrefois qu'en son adresse et dans la force de ses armes , Notre-Seigueur lui voulait montrer son insuffisance pour le bien , et pour se rendre digne de la gloire éternelle et de la moindre récompense. Avec ce fardeau il marchait toujours la tête baissée où Dieu le conduisait, se contentant de s'être abandonné entre ses mains , comme un chetif instrument ; et c'est ce qui a rendu toutes ses œuvres d'autant plus parfaites que les ouvrages du Maître surpassent ceux de l'apprenti. La fidélité qu'il avait ^ ouée à Dieu, et qni le mettait dans une continuelle crainte de faire le moindre faux pas dans !a voie de ses commacdemens et de ses conseils, ne causait pas une petite gêne à sa conscience infiniment délicate. Il n'y a que !es âmes aussi timorées qui puissent en dire le prix, ayant des jeux pour voir que Dieu mérite infiniment plus que toutes les louanges et tous les services que nous lui pouvons rendre j et combien nous hasardons, puisque d'an moment d'ingratitude dépendra peut-être notre malheur éternel.
Il n'avait pas besoin de rappeler souvent à son esprit cette prière de David pénitent : a Seigneur, transpercez mon cœur et ma chair des doux de votre crainte j ayant éprouvé quel est le meilleur moyen
( 104 ) pour se mettre a couvert des rigueurs de votre justice. » Car, dès le premier nionient de sa conversion, il en sentit la pointe si vive et si pénétrante , que pen. dant le reste de sa vie pénitente qui dura 2o à 26 ans, il n'a jamais pu arracher cette épine de ?on cœur, qui lui causait une douleur si grande qu'il a quelquefois avoue que les plus cruels supplices, et même celui de la roue, lui eussent été moins insupportables. Il avait toujours cette crainte Terme et assurée que le premier péché mortel et la moindre infidélité qu'il commettrait, après tant de grâces et de pardons qu'il avait reçus de la miséricorde de Di£u , provoquerait enfin sa justice à le châtier sans rémission, et que sur-lechamp il mourrait et périrait misérablement pour toute l'éternité.
Ces craintes des jugemons de Dieu, et la vue continuelle de son insuffisance pour la pratique d'aucun acte de vertu, l'ont sans doute attaché à une Croix bien épineuse ; mais je puis dire que les abandons intérieurs qu'il y a presque toujours ressenti , ont servi de lance pour lui donner le coup de la mort, après l'avoir miné peu à peu , et desséché jusqu'à la moelle des os, il pouvait dire avec Job couché sur son fumier : a Seigneur , vous me crucifiez et me tourmentez d'une façon bien étonnante.» Ou avec Jésus- Christ même, attaché sur la Croix : «Mon Dieu, mou Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé. n En voici des preuves tirées de sa propre confession dans une maladie qu'il eut trois ans avant sa mort dans sa maison, d'où il se fit amener dans-ime charelte au couvent des Carmes de Sainté-Anne en Bretagne , qui n'en est éloigné que d'une lieue , à dessein d'y mourir et
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de s'y faire enterrer. Dès qu'il y fut arrivé , plusieuri de ses amis des villrs voisines, Prêtres et Religieux, ne manqueront pas do le venir visiter : il y en eut quelques-uns entre autres qui, nonol)stant toute l'estime qu'ils avaient de sa vertu, ne lui furent pas moins à cbarge, et lui firent des complimens aussi desobllgeans que ceux que ies amis de Job lui firent pour le consoler; aucun d'eux ne connaissant les amertumes de son cceur, ni les douleurs qu'il sentait dans son corps. Celui qui faisait le plus l'entendu, s'avisa de lui dire qu'il n'était pas aussi malade qu'il le croyait j que le fort de son mal était dans son imagination ou causé par une bumeur bypocondriaque. Il reçut d'autres reproches des bommes et de furieuses attaques de la part des démons, dont nous parlerons dans un autre lieu, aimant mieux rapporter ici les épreuves dont Dieu l'a voulu exercer pour épurer sa vertu. Dans, une autre maladie qu'il eut à Ptennes, long-temps avant cette derniire, en l'année 1645 , au commencement du Carême, où il fut abandonné des médecins, et où lui-même était le premier à se condamner, olus par un désir de mourir, pour se voir affranchi des misères et des dangers de pécher qu'on trouve sans cesse pendant la vie , que par un sentiment véritable des atteintes de la mort ; les peines d'esprit qu'il ressentit furent si grandes qu'il protestait que le mal qu'il souffrait dans tout son corps, quoiqu'il fiit extrême, n'était pas même l'ombre de celui qu'il ressentait au fond de sa conscience : pouvant dire, avec le Miroir de Patience, que le Seigneur et Juge des vivans et des morts avait appesanti sa main sur lui, et que sa propre conscience lui servait de témoin et d'en-
neinl , d'aulaiit plus redoutable qu'elle était irréprochable.
Se croyant donc à la veille d'être présenté devant le tribunal du Dieu vivant, il se sentit tout transi d'horreur, n'ayant pas à lui répondre un pour mille de tous les comptes qu'il fallait lui rendre , sentant même sa conscience si embairassée , qu'il cioya't avoir oublié par sa faute les plus énormes péchés de sa vie , sans les avoir confessés; et quoiqu'il les confessât deux et trois fois ou plus à son Coufebseur, il ne put pour cela trouver aucun soulagement à son mal, si ce n'est deux jours après , par un abandon entier qu'il fit de tout soi- même entre les bras de la divine miséricorde ; avouant avec le roi pénitent, que toute notre justification dépend des mérites de Jésus-Christ et de sa grâce.
Dieu ne le laissa pas long-temps jouir du calme de cette bonace , et l'ancre de son espéiance fut bientôt enlevée par une autre tempête , bien plus furieuse que les précédentes. Il crut daus un moment être re^jeté aussi loin du port du saîut, qu'il lui semblait en être proche; car, réfléchissant sur toutes ses œuvres avec un œil plus pur, iî ne trouva dans les meilleures que des sujets d'horreur et de réprobation, disant avec Job, le plus simple et le plus juste de son temps ; u Que si Dieu le voulait ju2;er dans sa i^igueur, il ne trouverait en lui aucun espoir de salut. » Mais l'espérant de sa pure bonté, il commença enfin à respirer sous l'ombre de sa protection et de sa miséricorde, avec un désir si grand de se voir affranchi du poids de ses misérablesinclinations au péché, que i;e sentant revenir en santé il demeura trois jours sans pouvoir pren-
( 407 ) tire presque aucune nourriture, tant il ét^it affligé île se voir revenu au couimrncement de sa carrière. Dieu le retira encore de ce dernier labyrinthe par la pensée qu'il lui inspira au fond du cœur, qu'il fallait hiisser faire le Jardinier-, qu'il sait mieux que personne cueillir le fruit (juund il est niûrj et ainsi persuadé que le sien ne Téfait pas encore , la jrrofonde tristesse où il était s'évanouit , et il agréa la sauté que Dieu lui rendit.
Il était si exact dans la pratique de tout ce qu'il croyait être à la plus grande gloire de Dieu et de son bon plaisir^ qu'il avait toujours devant les yeux et dans re<îprit la correspondance et la fidélité à toute la plénitude des grâces, des lumières et des saints mouveniens qu'il avait reçus du Saint-Esprit.
Pour preuve de cette pratique rare et extraordinaire qui a fait les plus grands Saints, je n'ai pas besoin d'en donner d'auties témoignages qu'un seul exemple entre tous ceux que nous en avons.
Au premier voyage qu'il fit à Notre-Dame du Monl- Snra, quand il fut nrrivé assez près pour voir l'Eglise ou au moins le haut des clochers, il sentit sou cœur s'épanouir de joie et de dévotion 5 mais ressentant au même moment un mouvement intérieur, et comme une voix secrète à l'oreille du cœur qui lui disait de s'en retourner droit à sa maison sans passer outre, et qu'il n'avançât pas la main, non plus que le pied pour prendre de l'eau de cette fontaine céleste , capable non-seiilement de le rafraîchir, mais encorejde l'enivrer de douceur et de consolation j soudain il s'en retourna sans résister aucunement, n'ayant pour règle que la mo! t à soi-même, et pour principe que la fi-'
( 1Ô8 ) délité à accomplir toutes les volonte's de Dieu, selon les lumières qu'il lui donnerait.
Le Saint-Esprit a bien touIu faire connaître à la poslërité le sacrifice que fit le roi pénitent quand il ne voulut pas boire un verre dVau , que trois de ses soldats étaient allés puiser jusque dans la fontaine dé Bethléem, et au péril évident de leur vie , ayant passé au travers de l'armée ennemlej je crois qu'il serait besoin d'une langue plus qu'humaine pour louer dignement le sacrifice de notre Pénitent, qui s'est privé de boire à longs traits k cette fontaine de grâce , dont la plus petite fontaine vaut mieux que toutes les douceurs de la terre.
Quel exemple de condamnation pour ces sortes de dévots qui ne savent ce que c'est que de servir Dieu à leurs propres dépens , et qui ne feraient pas une démarche pour lui s'ils n'étaient pos pavés par avance, et prévenus de mille consolations et douceurs spirituelles»! Notre Pénitent était bien éloigné de ces dé- j votions intéressées et pleines d'amour-propre , ne suivant que les raouvemens de l'Esprit de Jésus-Christ partout où il le conduisait, au travail ou au repos, l'un et l'autre lui étant indifférent, quelque peine qu'il y * ressentît, et, ce qui est admirable, il ne s'est jamais aperçu de s'être égaré en suivant ces lumières j quoi- ■ que , dans les sujets qui lui pouvaient laisser quelque doute dans l'esprit , cela n'a pas empêché qu'il ne se soit parfaitement soumis à la direction et à Tobéissance de ses Supérieurs et de ses Directeurs. Il trouvait même dans les livres la confirmation des vérités qui lui servaient de conduite; tant il est vrai que le démon, forcé de prophétiser la vie de notre Péni-
( 109 ) tent, avait bien dit qu'il n'avait qu'à marcher par ou Dieu le conduirait et que lui-même lui en ouvrirait toujours le chemin.
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