CHAPITRE XXIV
Le zèle plein de charité qii il eut pour l'assistance des pauvres Gentilshommes qui demeurent dans les provinces du Royaume.
En l'année 1643 , vers la (in du mois de Septembre, il arriva à Rennes d'un voyage de Notre-Dame de Mont-Sara , ayant logé la nuit précédente dans un des faubourgs , chez un pauvre jardinier, et couche seulement sur un peu de paille.
Il vint le mi'tin dans l'Eglise dr^s Carmes , où, selon sa coutume, après avoir passé trois ou quatre heures
( 126 ) de suite en Oraison , il célébra la sainte Messe. Un Religieux l'ayant reconnu avec peine, tant il était mal vêtu et presque défiguré de la fatigue de son voyage , en avertit le Supérieur, qui le pria d'entrer dans le couvent pour se rafraîchir; ce qu'il accepta volontiers et avec sa franchise et sa simplicité ordinaires; mais à peine voulut-il consentir qu'on lui donnât des habits pour changer, ni qu'on lui lavât les pieds, selon la règle de l'hospitalité, que les Pieligieux sont obligés de garder envers tous les survenans et les passans, disant qu'il s'en passerait bien jusqu'à ce qu'il fût rendu à sa maison , dont il était encore éloigné de plus de vingt grandes lieues, quoiqu'il ne se fût point déchaussé ni déshabillé pendant tout son voyage; sa conversation ordinaire, et toute récréation était avec les pauvres et les Religieux qui le regardaient comme un Ange descendu du Ciel, ou comme un homme de l'autre monde ; la plupart de ses pensées ne tendant qu'à ce but , et au moyen de soulager les pauvres.
Voici les sentimrns que Notre Seigneur lu: inspira pour le soulagement de la pauvre Noblesse, qu'il ténloigna tels que nous les allons voir , après avoir dit beaucoup de choses touchant l'établissement et le règlement des hôpitaux généraux , dont on lui avait parlé à Pari"?.
L'occasion qu'il en prit , fut sur ce qu'un Religieux de la communauté qui assistait ordinairement les criminels dans les derniers supplices , nous dit que deux gentilshommes avaient eu la tête tranchée et trois avaient élé condamnés aux galères. M. de Quériolet , tout outi'é de douleur à ce récit, fit un discours ravissant de l'ordre que chaque province de France , et
( 127 ) particulièrement la Brctagxie, devrait mettre pour arrêter ces violences (jui font gémir les provinces.
u Mes pères , dit-il , vous ne sauriez croire combien j'ai de peines, et combien je souffre d'entendre raconter sans cesse les violences de nos gentiisbommcs, les châtimens qu'on leur fait subir, et le peu de remède qu'on pense à y apporter.»
« Les mauvaises actions dont on entend si souvent parler, et qui se commettent tous les jours dans tous les endroits de la Province, sont de grands maux; les punitions continuelles qu'on en fait, en sont encore d'autres qui ne leur cèdent en rien, puisque les gentilshommes y perdent honteusement la vie, le Roi, ses premiers sujets, et les familles en sont déshonorées, et cepen/lant or ne considère point la source de ces désordres , et on ne pense point à remédier ni à l'un ni à l'autre. »
« J'ai montré autrefois à Messieurs du Parlement , quand j'étais de leur Corps, que la grande pauvreté et la misère de beaucoup de familles nobles, qui sont dans la nécessité , par le peu de biens qui vieniient aux cadets nobles dans les successions , était la cause de presque tous ces désordres : car les cadets étant contraints de demeurer dans»le pays à cause de leur pauvreté, et pîirmi le pay.^an, sans être élevés ni recevoir d'instruction , et sans être animés que de la fierté de If ur sang, i!s s'accoutument dès leur jeunesse à une petitp guerre sur le peuple. Ils se font craindre et redouter des villageois , se rendant les patrons de ceux quf leur donnent de petits tributs pour se maintenir et pour avoir leur protection ; ils commettent toutes sortes de violences pour défendre les intérêts de ceux qui les font subsister, et viennent
( 128 ) enfin dans un état où ils ne font plus de difficulté de commettre les plus grands crimes, la pauvreté les y ayant portés et accoutumés insensiblement; enfin ils se rendent si insupportables à la Justice de Dieu et des hommes, par leurs désordrps et leurs violences, qu'il les faut immoler à la rigueur des lois , et cependant voila des hommes morts et exterminés qui seraient peut-être devenus d^ grands personnages, s'ils avaient été bien élevés et lires de la misère et des occasions du mal. Quand on voit ces violences , on court à la Justice. On recherche les criminels , on les prend quelquefois, on les châtie , on les roue, on leur tranche la tête; mais toujours les meurtres sont commis, les vols sont faits, on laisse toujours la cause du mal, qui est la pauvreté de la noblesse, et cette cause produira toujours de mauvais effets, si on n'y remédie. Car enfin il est certain , et je l'ai fait assez voir , comme je l'ai dit à ces Messieurs du Parlement , que le châtiment des particuliers n'est pas un mojen fort infaillible pour arrêter le crime : je sais bien qu'il faut punir ceux qui se trouvent criminels ; mais cette punition n'a guère de force pour empêcher les autres de tomber dans le même crime , quand ils se volent dans les mêmes nécessités, ou qu'ils ont été privés d'éducation: l'exemple de quelques-uns n'est pas assez puissant pour arrêter une passion animée de la honte et de la misère , cacliée sous la pauvreté , dans un sang noble qui ne peut se ravaller à servir; et ainsi j'ai remarqué que les Magistrats n'ayant point encore trouvé de remède eflicaoe pour un si grand mal qui se trouve dans les provinces du royaume, et n'ayant point touché àsa cause, ils en laissent toujours le principe entier, ils sont toujours obligés de punir ces mêmes crimes qui
( 129 ) tous les jours se commettent de nouveau, nonobstant tous Ips chàtiniPns qu'on en fait.
)> C'est une chose ctrange, qu'on a pourvu et donné ordre aux misères de toutes les sortes de conditions, excepté la noblesse. Il y a des bôpitaux généraux, et des maisons de piété, pour élever les enfans du pauvi'e peuple : il y a des assemblées et des sociétés de cbaritc dans les villes et dans les quartiers pour assister les pauvres honteux j il y a des hôpitaux pour les malades, pour les incurables; il y a des collèges et des bourses pour les pauvres écoliers et les pauvres ecclésiastiques j et cependant on n'a point encore pourvu à l'existence des pauvres gentilshommes. C'est un grand mal de ce que nos messieurs des états n'y mettent point d'ordre, n Et comme on lui demandait sa pensée ià-des?us , il dit : « J'ai dressé un modi le que j'espère un jour leur présenter, dès que j'en aurai conféré avec M. de Nereston , Grand- Maître des chevaliers de Saint-Lazarre et de Notre- Dame du Mout-Carmel : on a dit, que par les^biens attachés à cet ordre de chevalerie, on pourrait trouver moyen de faire de nouveaux collèges , et des séminaires de gentilshommes, où on pourrait leur donner une instruction soignée et leur apprendre à bien vivre dans la condition qu'ils choisiraient. »
C'était là un des moyens qu'il a souvent déclaré, avec les lumières que Dieu lui donna pour le règlement des provinces du royaume.
Ses mémoires sont demeurés entre les mains du Père Toussaint de saint Luc , Religieux Casme de l'Observance de Rennes, il les garde comme des trésors pour les donner au public lorsque les supérieurs
( 130) \p. lui ordonneront, et que les dispositions se feront paraître demettie en pratique les belles lumières de leur auteur sur ce sujet.
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