‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 33 sur 56 · CHAPITRE XXVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVm

Les sentimens de M. de Çuériolet et ses lumières particulières , SUT létat des personnes possédées et tourmeTitées du démon.

Il faut avouer qu'il y a des conversions bien plus extraordinaires les unes que les autres, et que s'il n'y en a pas une qui ne doive passer pour une œuvre de la main de Dieu , il y en a que l'on doit admirer comme des chefs-d'œuvres de cette même main , soit pour la manière particulière dont elles arrivent,

( 144 ) soit pour les effets miraculeux qu'elles produisent dans les âmes bien heureuses , où la grâce se répand si abondamment, qu'elle y fait un cliangement universel et une destruction totale de la nature , pour y régner toute seule. Et non contente de les faire triompher en leur propre personne du démon qui les avait assujetties; elle veut qu'f'lles en triomphent encore en la personne des autres , et qu'elles deviennent les inslrumens de leur conversion. Nous pouvons reconnaître cette vérité en la personne de saint Paul, qui d'un grand persécuteur qu'il était, altéré du sang des chrétiens , dont il ne respirait que la perte , devint tout d'un coup , par un de ces effets miraculeux de la grâce , un grand Apôtre et un zélé prédicateur de l'Evangile, qui ne respirait que la gloire de Dieu et le salut de ses frères, pour lesquels il se fût volontiers donné lui-même, jusque-là qu'il demandait d'être anathême pour eux. Et nous en pouvons dire autant de la conversion de M. de Qucriolet , qui après avoir été si long temps le jouet des démons , qui le portaient : à toutes sortes d'ordures et de saletés , ne fut pas plutôt converti et délacé des chaînes et des liens dans, lesquels le diable l'avait tenu captif, que non content d'être sorti df cet esclavage, qu'il appelait lui-même une possession bien plus horrible que celle du corps , il voulut encore le combattre en la personne des autres, et secourir tous ceux qui en étaient persécutés, et principalement ces pauvres âmes qui étaient tourmentées de la possession de cet ennemi commun des chrétiens.

Eu effet , il avait une compassion si grande et si charitabl'^ pour aider ces pauvres âmes , et des lu-

( 145 ) mières si particulières pour en venir à bout , que l'on peut dire que c'était là un des talens que le maître de l'Evangile lui avait mis entre les mains pour trafiduer , et le faire profiler au centuple. Pour sa cha rite, c'est astez de dire qu'il eût voulu ramasser toutes ces pauvres âmes dans sa maison , s'il eût été possible , n'iiyant point de joie plus grande que lorsqu'il en rencontrait quelqu'une , il les appelait des âmes de bcne'diction , et les instrumens dont la miséricorde de Dieu s'était servie pour le convertir. Mais pour ses lumières on peut dire qu'il avait un tel discernement pour les connaître , et tant d'adresse pour les aider, qu'il ne pouvait voir ou parler à une âme possédée qu'il ne la découvrît, et il n'en renvoyait aucune qu'il ne là délivrât ou ne la secourût noiablenient dans ses peines.

Comme on lui demanda un jour la raison pour laquelle il paraissait tant de femmes possédées du démon, au lieu qu'on voyait fort peu d'bommes qui en fussent inqniélés? Il répondit qu'il était vrai qu'il paraissait moins d'bommes possédés, mais qu'il n'était pas également véi-itable tju*il v en eût moins en clFet. La raison est, disait-il, que les bommes étant ordinairement p'us fiers, plus superbes et plus altacbés à leur libertinage , dont ils font tiopbée , et s'éloignant d'avantage des si'.cremens de la pénitence et de la sainte Coumiunion, il est InVn plus facile au démon de se tenir caché dans leur corps, après qu'il s'en est emparé , parce que ces maibeureux ne peuvent pas découvrir eux-mêm''s , et par bnirs piopres lumières, la malignité de ses opérations, e' ils n'ont garde d'être sccoujus par les personnes de piété, parce

( 146 ) qu'ils se moqupnt de leurs avis , et ne songent pas seulement à les consulter sur l'ëtat de leur âme ; au lieu que les femmes qui sont puis dociles et plus enclines à déclarer leurs peines extérieures ou inlérieures, et qui sont m^me plusdcvotes, et fréquentent davantage les saints Sacremens , donnent par ces moyens de l'ouverture et du jour pour découvrir le démon dansson gîte, etpour l'en chasser quandNotre- Seigneur le permet pour sa gloire et pour leur salut, ll-disait de plus (jue la possession des corps, quoique fort à plaindre , n'était pas la plus horrible ; mais que la possession des âmes par le péché, était tout ensemble et la plus ordinaire et la plus véritable , et ^ plus la seule à crainde et à déplorer , parce qu'elle fait mourir l'âme et la prive de la grâce de Dieu ; et celle des corps au contraire, non seulement ne l'en prive pas , mais Dieu la permet souvent pour le bien et l'utilité de ceux qui en sont affligés ; parce que c'est un moyen et une occasion d'un nouveau mérite, et d'un accroissement de gloire pour eux , pourvu qu'ils demeurent fidèles à Dieu, dans les peines que le démon leur fait souffrir. Aussi le diable lui dit un jour par la bouche d'une possédée, qu'il ne trouvait pas son compte dans ces sortes de possessions , pour la raisoii que nous venons de dire ; et aussi parce qu'elles sont pour lui une augmentation de supplices, et un nouvel enfer, tant à cause des violences qu'on exerce sur lui dans les exorcismes, par le pouvoir de rÉglise, que parce qu'il arrive aussi quelquefois, qu'il est cause de la conversion de quelques âmes simples , qui se laissant toucher à l'impression que fait dans leur esprit la vue des peines extraordinaires

( 147 ) qu'il fuit souffrir à ceux dont il possède les corps , abandonnent leurs vices et leurs mauvaises liabitudes, pour s'adonner à la verlu.

T^ne autrefois qu'on lui demandait pourquoi ce mal était si coni«iun , et d'où venait qu'on entendait si souvent parler qu'ilse trouvait des personnesposséde'es, sans que pour cela l'on se mît en peine d'y apporter aucun remède, il répondit que cela venait de la corruption et de l'état déplorable d'une multitude prodigieuse de sorciers et de magiciens , dont le nombre était si gnmd , si épouvantable, de toutes sortes d'états et de conditions, que, si ce n'était une protection particulière de Dieu, ils feraient leurs assemblées publiques , comme se font celles des fidèles dans les églises, afin de confondre la Religion cbrétienne j mais que ne pouvant paraître si visiblement, ils tâcbent, autant qu'ils peuvent, de vomir Jour haine contre ces âmes qui ne sont pas de leur cabale, afin de les corrompre par des excès de souffrances, tant par les peines et les maladies corporelles, que par l'opprobre et la confusion de leur état, qui les fait abandonner de toutes sortes de personnes, même des plus vertueuses, et principalement par le trouble et le désespoir qu'ils tâchent de jeter dans leurs consciences, afin de leur faire abandonner les Sacrcmens qui sont les plus souverains remèdes à leurs maux , et pour h s priver aussi de la consolation que les personnes doctes et pieuses pourraient leur donner dans leurs peines. Il disait que Notre-Seigneur lui avait principalement confié et recommandé le soin de ces personnes qui avaient particulièrement besoin de l'assistance des Prêtrps et des Ministres de la sainte Eghse dont les autres se peu-

( 148 ) vent bien souvent passer, selon que Jesus-Christ nous Fapprend dans son Saint Évangile. S'elant rencontré un jour dans un lieu où il v avait quelques personnes xju'on soupçonnait d'être affligées de cette sorte de peine, après que plusieurs personnes très-doctes et très-vertueuses en ei-rent fait tout l'examen et l^s recherches possibles, sans en pouvoir découvrir rien de certain, ilsleprièrentdeîeur en dire son sentimentjd'a. bord ayant voulu savoir leur opinion particulière sur l'état deces personucr, il jugeabîen qu'il javaitquelque chose d'extraordinaire; mais après les avoir vueselinterrogées lui-même, il assura, sans aucun doute, qu'il y avait de la malignité du démon , encore que ce fussent des personnes très-vertueuses que l'on craignait de soupçonner qu'elles fussent tourmentées de ces peines et vexations diaboliijues. M. de Quériolet, qui était pleinement éclairé dans ces matières, ajouta encore qu'il y avait une autre personne de la même compagnie qu'il n'avait pas vue et dont on ne lui avait point parlé, qui en était uuedes plus affligées. Eï l'ayant fait venir aussitôt, il Ibi parla du véiitable état où elle était , aussi bien qu'elle eût pu faire eile-mêrae. Cette personne fut fort surprise; néanmoins elle ne se rendit point encore pour cela ; mais , contestant toujours contre lui, elle lui fit reproche de sa facilité à juger d'elle, puisqu'une la pouvait pas connaître, n'avont jamais eu aucun entretien avec lui, protestant que ce qu'il difait n'était pas véritable. Mais M. de Qucriolet lui dit encore que la chose était assurément telle qu'il la lui avait dite, et qu'elle en devait être persuadée, comme d'une vérité très-certaine, et pour l^i en donner des preuves plus assurées, il lui déclara

( i49 ) fjuelques parlîcularités dos plus secrètes de son intérieur, et les causes pour lesquelles Dieu avait permis qu'elle fiit dans cet exercice de Croix ; puis ajoutant ensuite quelle était la victime, à ce mol elle reconnut que Notre Seigneur lui avait donné la connaissance de tout son intérieur et de son état présent, ce qui l'obligea de ne plus us^r de dissimulation avec lui , mais de lui déclarer tout son mal et toutes ses afflictions, comme à un très-expert et très-charitable médecin dont elle espérait son entière guérison. Un des meilleurs remèdes qu'il crut lui pouvoir donner pour la consoler, fut de lui découvrir aussi franchement et simplement une partie de ses peines, disant que Notre-Seigueur le conduisait parla voie des Croix et des afflictions très-sensibles , qu'il n'agissait que dans une foi toute pure, sans aucun mélange ou appui de dévotion sensible , que toute son oraison était une vue de Croix et de captivité, sous l'esprit de Dieu qui le conduisait à un retranchement et à une mort plus rude que le martyre. Quand on lui disait qu'il faisait trop de cas de ce que le démon lui disait par la bouche des possédées, et qu'il l'écoutait Iropj il répondait qu'il n'avait pas trouvé beaucoup de personnes qui fissent cette plainte contre ceux qui se laissent emporter à ses mccliantes persuasions et qui l'écoutent volontiers, suivant leur humeur propre et If^urs mœurs dépravée^: mais que lorsque le diable, par la puissance de Dieu et par la conlra'inte, dit quelque chose qui peut servir pour corriger !a mauvaise vie et donner de Ihorreur du péché , la plupart disent qu'on l'ccou>e trop; (jue pour lui il n'estimait pas en effet les cboses comme venant du diable, ni

( ISO ) parce qu'il Ips dit , mais parce qu'elles sont bonnes en ellrs-mêuies , et qu'elles ne sont pont contraires, mais trrs-conformes à l'Evangile. Dans un certain temps qu'on parlait plus des exôrcismes que faisait M. de Quériolel et des choses extraordinaires que les dénions disaient parla bouche des possédées, quoique ce bruit ne fût qu'à la dérobée, parce qu'il faisait toujours ses exôrcismes à portes closes , n'ajant qu'une ou deux personnes pour l'assister, comme nous avons dit : quelques filles Religieuses prièrent et pressèrent tant M. de Quériolet de leur faire voir et entendre parier ces pauvres possédées, qu'il acquiesça enfin à leur importunité j la peine de leur voyage ne fut pas inutile, car elles entendirent plusieurs véiités trèsimportantes que les dénions leur dirent par la bouche" des possédées, dont elles ne firent pas grand cas au commencement, mais M. de Quériolet qui le reconnut bien, ayant commandé mentalement au de'mon de les avertir de leurs défauts et de leurs imperfections particulières, il lui obéit, et, sans leur parler autrement que par un signe mental, il leur fit connaître à chacune leurs propres défauts; ce qui les obligea d'avouer au n^oins intérieurement la vérité, et de s'en corriger en vivant plus religieusement.

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