‹ Le grand pécheur converti, représenté dans les deux états de la vie de M. de Quériolet, prêtre, conseiller au parlement de RennesChapitre 34 sur 56 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

La pauvreté volontaire^ ou le vœu de pauvreté de M. de Quériolet,

Norr.E Pénitent étant devenu sage à ses dépens, après avoir connu par sa propre expérience que les;

( isi )

l)iens de la trrre ressemblent a un couteau à double insncbaut, et sont des instruujens aussi propres pour luire le bien ^116 le mal , suivant l'avis que le ddmou lui eu donna au temps de sa conversion , lorsqu'il s'c'cria eu ces term^'s : (cO biens du monde (|ui damnez « les hommes! ô biens du monde qui sauvez les r hommes ! »

Pour reparer le desordre que sa conscience lui reprochait de s'en être servi par le passé à sa propre contusion et à la perte de son âiue , tant par l'attache excessive (|u'il y avait eue que par le mauvais usage qu'il en avait fait , il fit vœu de pauvreté entre Dieu et lui , par lequel se dépouillant de tous ses biens quant au domaine, il ne s'en réserva seulement que l'administration et l'usage qu'il dédia à la nourriture et à l'entretien des pauvres et des malades.

Il eût bien souhaité de renoncer en même temps à leur écouomie , si ce n'eût été que Notre Seigneur lui 6t connaître intérieurement qu'il ne le voulait pas, et qu'il lui en voulait faire tirer un double mérite par la distribution qu'il en ferait, pour laquelle il ne trouvait point de plus fidèle et plus charitable dispensateur. C'est un de ces vœux austères dont le démon entendait p.'^rler quand il lui dit par la bouche d'une fille possédée : u Prends bien garde de ne pas » quitter tes vœux austères, ft de ne pas t'appuyer n sur la chairj n et en un autre lieu : uQu'il se mette 0 dans la résignation, parmi la confusion et le mépris » de ses parens, et dans la pauvreté. » Et encore une autre fois qu'il lui parla de cette sorte, comme prophétisant ce à quoi il devait se résoudre un jour : »i Dieu ne te veut pas dans la Religion. Il a tout quitté » pour servir Dieu et embrasser la pauvreté. »

( 1^2 ) Mais le monde qui ne connaît que l'apparence et qui ignore souvent la vérité , faisait que plusieurs n'avaient pas cetle opinion de lui ; quoique personne ne doutât qu'il ne fût un p;rand aumônier, le vojanl donner tout son bien aux pauvres.

Ceux qui le voyaient quelquefois hanter le barreau, lorsqu'il y avait affaire pour la défense de son bien , qui était devenu celui des pauvres par le moyen de son yœu , le soupçonnaienl encore de ses premières idolâtries, faute de savoir qurl esprit l'y menait, je veux dire de sou ancienne avarice ; quoiqu'il n'adorât plus, en vérité, qu'un seul Dieu qui s'est fait pauvre pour nous enrichir, et qu'il n'eût pas choisi d'autre partage que de suivre Jésus-Christ tout nu sur la Croix, s'il en eût eu la liberté.

Mais ceux qui l'accusaient de ce défaut , auraient bientôt changé de langage s'ils eussent considéré la manière dont îl sollicitait ses procès; car, ne les entreprenant que pour défendre le patrimoine du cruci 6x , et sachant bien qu'il souiiendrait mieux que lui sa propre cause, il ne prenait point d'autres consultations que de lui; et son meilleur plaidoyer était de lui remettre la cause entre les mains, et d'aller à cet effet dans quelque église pour le prier pendant que les juges étaient près de prononcer la sentence. Et celte manière de sollicilaliou lui a si bien réussi, qu'il est arrivé quelquefois qu'ayant changé par ses oraisons le cœur de ses parties qui s'étaient trop laissées préoccuper dans leur droit prétendu, elles faisaient suspendre la sentence, lorsqu'elles le voyait sur le bureau pour la venir entendre et la recevoir de sa propre bouche.

Le plus agréable sacrifice que nous puissions pré-

( iS5 ) sentcr à Dieu consistant dans le mépris, le dénuement et la renonciation à la propriélë de tout ce qu'il y a de créé, qui est la vertu sur laquelle Jcsus-Clirist, notre dixin Maîlre , a fondé notre première béatitude} c'est une des leçons que M. de Quériolel a le plus étudié pour la pratiquer en toutes rencontres, quittant tout pour Dieu, et n'étant airamé ni altéré que de la justice et de la gloire de Dieu, qui cependant pour le récompenser le remplissait à proportion de toutes sortes de biens spirituels et temporels. Voici quelques expériences qu'il en a faites, à ce que nous avon^ appris de lui même.

«Avant ma conversion je remuais Ciel et terre pour faire réussir mes desseins, bons oumauvaisj mais maintenant je ne veux remuer que le Ciel pour m'en assurer , et faire ce que Dieu veut de moi , et je reconnais manifestement que faisant ainsi les affaires de Dieu seul. Dieu pourvoit aux miennes, même aux temporelles, parce que je ne me soucie pas de les quitter, quand il m'appelle à lui rendre quelque service , comme je l'ai souvent éprouvé.

n Après une pressante inspiration que j'eus d'aller à Rome pour la première fois, il me survint sur-le-champ une affaire de conséquence pour un procès que j'avais avec un gentilhomme de mes voisins, à qui je demandais deux mille livres. Ce genlilhomme st'étant mis en des termes d'accord qui m'étaient assez désavantageux, parce qu'étant fort puissant il pouvait trouver moyen de me dénier la somme qu'il me devait , je ne voulus néanmoins pasm'arrêter un seul jour pour traiter avec lui et passer cet accommodement. Celte fermeté m'ayant attiré la raillerie d'un ecclésiastique

( lo4 ) qui était frèie de ce c;entilbomme, et qui rue dit que je n'avais qu'à m'en aller et que les Anges sollicite-^ l'aient poui' mol pendant mon voyage, je lui répondis que je croyais sans doute qu'on ferait juger mon proches durant mon absence; mais que cela me touchait fort peu. Et après cela , je ne laissai pas de partir pour mon voyage qui dura sîk mois entiers; or , il arriva qu'à mon retour, le gentilhomme à qui j'avais affaire vint me trouver, et me pria de faire ce que je voudrais de notre procès, et qu'il m'en laissait la carte blanche ; il me dit de plus qu'il semblait que son procureur s'était entendu avec moi, parce que depuis mon départ il n'avait rien avancé en son affaire, %onobstantune infinité de prières qu'il lui en avait faîtes, tant par écrit que de bouche : outre que sa femme le forçait alorsde s'accorder avec moi, d'autant qu'elle était grosse et qu'elle n'espérait pas acconcher heureusement si cet accord ne se faisait : ainsi le gentilhomme me paya selon toutes mes demandes.

)•> A mon second voyage de Tlome , que je fis sur la fin de l'année du jubilé dernier, l'an 1650; nonobstant le danger où je rae mettait, en le faisant de perdre quarante milita livres qui m'étaient encore dues du restant du prix de mon office que j'avais vendue , ne sachant pas comment me défendre de certains acquits qu'on disait avoir reçus de moi, je ne laissai pas de partir, quoiqu'avec assez de peine et d'affliction d'esprit, pour la confusion que je prévoyais qu'on me fei'ait si je perdais cette somme, d'autant que par cette perte n'ayant pa* assez de bien pour acquitter ce que je devais de reste de la tutelle de mon neveu, t>n attribuerait mou voyage à banqueroute; mais à mon

( 48Î5 ) retour, Je rencoutrai parmi mes papiers un petit écrit sans y penser, par lequel j'cclaircis toute mon affaire et fis annuler les autres acquits que l'on prétendait ine compter deux fois, m'étounant comme je n'avais pas jeté cent fois ce papier au feu comme inutile, sans la mauvaise foi de mes Utlhileurs. C'était une lettre par laquelle on me donnait ordre de recevoir par lettre-de-cliango cette somme à plusieurs fois, et d'en donner quittance à ceux sur qui la lettre-de-change était tirée, et ayant encore donné d'autres semblables acquits de la même somme à mes débiteurs; de sorte qu'il se trouvait plusieurs acquits de la même sommej Texpérience nous faisant assez reconnaître que les enfans de lumière et les vrais imitateurs de Jésus-Christ cKerchent autant et plus de moyenspour s'humilier et se faire mépriser, pourse mortifier des plaisirs des sens et se défaire de la propriété des biens temporels, que les enfans de ténèbres et les esclaves du monde et du démon animent leurs passions, et ramassent ce qu'ils ont de force pour satisfaire à leur ambition, assouvir leurs convoitises et remplir leurs coffres de trésors.

Nous pouvons assurer que l'invention pieuse que M. de Quérîolet trouva dans la recherche de la tutelle de M. de Moncan, son neveu, pour se dépouiller de tous ses biens et ses grands revenus entre les mains des pauvres , ne lui a pu être inspiré que par celui qui est le véritable Père des pauvres et des orphelins; car, quelques contradictions qu'il ait souffertes dans la poursuite qu'il en a faite; jus(jue-là même que quelquesuns lui opposaient qu'il n'était pas séant à une personne de sa condition et consacrée au service des au-

tels, de s'enlrpmêler des affaires se'culièrcs et de fa* mille, il n'a pas laisse pou"tant d'être admis à sa demande , nommé et confirmé tuteur de son neveu, par arrêt d'une cour souveraine.

Les motifs de ses parties adverses semblaient sans doute assez pieux, mais Dieu ne voulut pas permettre qu'ils réussissent, parce qu'ils étaient opposés aux desseins de ce pieux avocat et véritable Père des pauvres qui étaient plus cbaritables, et que néanmoins il nepou" vait pas exécuter aussi facilement et aussi promptement qu'il le souhaitait; que par ce moyen que Notre Seigneur lui présentait pour avoir toujours de l'argent en main et sa commodité , afin de subvenir anx plus nécessiteux , car les biens de son neveu , dont il fut cbargé par sa tutelle , consistant pour la plupart en deniers, il les pouvait tous distribuer en aumônes jusqu'à concurrence de la valpur de ce qu'il possédait en fonds de terre ot en maisons, qu'il lui a laissé aussi en échange plus profitable et avantageux de beaucoup à l'un et à l'autre, quoiqu'en des manières bien différentes

Le Saint-Esprit qui nous enseigne l'art d'être bon changeur et de peser au poids du sanctuaire, lui avait donné, pour une de ses premières leçons , cette sentence si célèljre dans l'Evangile , qui nous assure que pour la moindre aumône, et même pour un verre d'eau froide que nous donnons au nom de Notre Seigneur, nous recevoiisle centuple dès ce monde, etunt récompense éternelle en l autre; et la pratique qu'il en a faite depuis sa conversion , nous témoigne sans doute qu'il ne s'est plus servi de la l)alance des enfans des hommes de ce monde, dont il ne pouvait

( 1S7 ) assrz décrier la vanité et la faussrto ; car il disait souvent qu'il estimait plus une pistole donnée aux pauvres pour l'amour de Dieu , qu'un million d'autre» dont on eût rempli ses coffres.

La doctrine de Jésus-Christ, à laquelle il s'est étudie pendant toute sa vie pénitente, lui ayant appris qu'il fallait faire la justice en toutes clio?es, et rendre à chacun ce qui lui appartient pour entrer dans le royaume des Cieux; il n'a pas manqué de payer aux hommes ce qu'il pouvait leur devoir, afin d'épurer tousles comptes qu'il devait rendre detoutesa vie et de toutes ses actions de vaut le tribun al delà justice de Dieu en son dernier jugement; de sorte qu'il satisfit si bien à son ne\eu pour la tutelle dont ils'était chargé, qu'il trouva movcn de décharger ses cautions de tous les dépens, dommages-inlcrêts,qu'iIspouvaient craindre de subir, se réduisant à cet effet lui-même à la dernière pauvreté; car s'il eût eu encore plus de deux ou trois ans à vivre , il eût dit justement avec le Fils de Dieu, qu'il ne lui restait rien en propre , non pas même im seul pouce de terre , sur lequel il eût pu appuyer ses pieds et reposer sa tête.

Sur le doute qui lui vint au temps de sa conversion, et comme il était près de retourner en sa maison , de savoir s'il devait quitter ses armes ou s'en défendre , do peur (ju'on l'attaquât par les cLemins , le t'iahle lui avîint dit que la meilleure arme qu'il pouvait prendre était Notre Seigneur Jésus-Cbrist , en lui montrant le Saiul-Sacrement, que le î^ére qui exorci^ail tenait entre ses mains. Il n'a jamais voulu se servir d'autres armes, en quelques dangers qu'il se ?oit trouvé; et pour faire voir comme il se conilait entièrement en

( 1ÎÎ8 ) Dieu, tant pour la défense de sa vie que pour laconservatioa de ses biens, voici ce qu'il en a dit lui-même au sujet de ses procès devant une célèbre communauté :

a Je n'ai jamais remarqué que pour m'être anêté à prier et à servir Dieu , mes affaires en aient moins avancé , au contraire. Etant obligé un jour de venir à Paris pour un procès de grande importance, je fus bien deux mois à Paris sans aller voir la personne à qui j'avais affaire, ayant employé tout ce temps-là àprierDieu, et le jour que j'y fus, je trouvai mon affaire déjà faite^ de sorle que je m'en allai le lendemain : cependant c'étaient des affaires auxquelles j'avais obligation de veiller, et pour lesquelles j'étais venu exprès à Paris ; mais j'en usai de la sorle , pai ce que disant à Dieu de fois à autres , lorsque j'allais à mes dévotions 5 Seigneur , je m'en vais travailler pour vos affaires, travaillez aux miennrs; j avais crtte crovance fermement gravée dans l'esprit , que si je travaillais aux affaires de Dieu, il travaillerait aux miennes; en effet je m'en suis toujours fort bien trouvé , et je puis dire que je ne pense pas avoir eniployé un quart d'heure en toutes mes affaires, chaque tois que j'allais à Picnnes , et j'ai vu toutes bs fois que j'y ai été , qu'étant arrivé là, elles ne laissaient pas de s'avancer, sans que j'allasse seulement voir les personnes à qui j'en devais parler.

«Il m'arriva une autre chose en m'en retournant de Paris , où j'étais allé pour y recueillir une succession de quarante ou cinquante mille livres qui m'était échue j mes affaires étant achevées, je partis pour m'en retourner; j'avais mis dans un petit sac la valeur de dix mille écus , tant en or qu'en pierreries ,

( 150 ) (jue j'eni[)Orlais avec moi. Mais comme je fus à Or- Jcans , m'ctant mis sur l'eau pour descrnclrr à Tours, nous n'y fûmes pas plutôt inrivés, cl notre bateau arrête , qu'en même temps je mis pied à terre, et eu sortis pour allor prier Dieu dans l'Eglise de Saint- Martin de Tours , où j'avais grand désir d'aller , sans penser à mon sac que j'avais pendu à un morceau de Lois dans le bateau. J'y demeurai deux ou trois heures à faire mes prières, sans me souyenir que j'avais laisse là mon argent ; mais à la sortie de l'Eglise, m'en étant ressouvenu, je commençai d'entrer en appréhension et de hâter le pas , craignant que mon «ac et ce qui était dedans ne fut perdu , et rentrant dans le bateau , je trouvai qu'il était encore au lieu où je l'avais laissé , sans que personne y eût mis la main, tellement que je commençai à admirer la Lonté de Dieu, et à le remercier de la grâce qu'il m'avait faite de me le conserver. »

Il s'était tellement démis de la propriété de tout son bien, et l'avait S' bien remis entre les mains de Dieu pour en et» e le seul et assuré gardien , qu'il s'en allait dans ses plus longs voyages, sans enfermer son argent.

J'ai ouï dire à quelques-uns de ses domestiques qu'ils avaient trouvé des sommes notables, qu'il avait ieté en je ne sais quel coin tle la chambre , ou dans un trou de muraille, auxquelles n'osant toucher, ils posaient leurs couchettes proches pour leur servir de barrière.

Vne chose digne de remarque se passa un jour à ce sujet, dont la personne qui en a fait le rapport, et tenait sa partie dans l'histoire est encore vivante.

( 160 ) Pendant un de ses voyages auquel il était déjà bien avancé , il lui vint une forte prusée de retourner sur ses pas jusque dans sa maison , pour la crainte qui lui survint qu'on y volât une somme notable d'argent qu'il y avait laissée dans un lieu qui n'était pas trop assuré : car encore qu'il n'eût aucune attache à son argent , ayant renoncé à tout , comme nous avons dit il ne laissait pas de le vouloir conserver pour les pauvres.

Je ne sais qui ce fut de ses deux anges du bon ou du mauvais qui lui suggéra cette pensée ; mais il est constant que son fidèle gardif n le fut autant de son trésor que de son cœur; car après l'avoir mis eu repos de ce côté là , il trouva au retour de son voyage , que sa pensée et ses soupçons avaient été sans aucune rêverie, et qu'au moment qu'il avait eu cette inquiétude pendant son voyage , son argent qu'il avait caché pour les pauvres, avait été effectivement attaqué par les velours , nui avaient déjà bien avancé dans Irur projet , et qu'apparemment ils avaient manqué leui' coup par la peur qu'ils eurent d'être surpris par un de ses plus fidèles vassaux, qui demeurait au village prochain de sa maison, auquel il avait recommandé d'y faire de temps en temps quelques visites en son. absencç, et qui, y ayant vu la même nuit, qu'il était bien éveillé une lumière, et entendu une voix qui l'appela par trois fois, et lui dit : Ne laisse pas voler le bien des paît' ttres'^W coui'at promptement en sa maison, où ne trouvant néanmoins aucune chose en désordre, et n'entemlant aucun bruit ni dehors ni dedans , les roleurss'élant peut-être évades dès (ju'ils l'entendirent de loin : il passa le reste de la nuit avec plus de re-

( *6l ) pos; mais apercevant le matin à la pointe du jour un grand trou , que les voleurs qui ne denieu) aient pas loin de la maison ^ et qui avaient ëpië l'crjdroit où il mettait son argent, avaient fait au bas de la muraille, il conçut une si grande mélancolie de cet accident qu'il crovait être arrivé par sa faute, sans oser y regarder de plus près , qu'il en était inconsolable.

Un bon prêtre , auquel un curé du voisinage a depuis donné son béuéficice à cause de sa grande piété, venant le même matin apporter le Saint-Sacrement, pour communier des pauvres malades qui étaient dans la maison, s'en aperçut , et le trouvant ainsi interdit et transi, lai demanda le sujet qui lui causait un si étrange cbangpment qu'il lisait sur son visage. Il lui répondit que la maison avait été volé, en lui montiant l'ouverture qui était à la muraille , et lui faisant le récit de ce qui s'était passé, et ce qu'il avait vu et entendu la nuit précéuente : mais étant allés tous deux ensemble pour voir l'endroit de plus près et sans espérance d'y trouver autre clrose que le trou de la cache, ils remarqueront que l'on n'avait pas mis la main sur l'argent , n'y ayant plus néanmoins autre rempart à démolir, que quelques pierres que M. de Quériolet avait arrangées Tune sur l'autre comme pour servir de secoride porte. Il est assez crovable que son ange tutélaire leur donna un tel effroi, qu'ils furent obligés de qiîilter leur proie pour s'enfuir, n'y ayant personne dans la maison qui les eût découverts ni qui eût la force de leur donner la chasse. La somme cachée était de quatre à cinq mille livres (ju'ils trouvèrent entière au même lieu où elle avait été mise. M. de Quériolet à son retour étant averti de

( 162 ) cette protection de Dieu sur sa maison et sur ses biens, dit sans dissimulation qu'il croyait que c'était sou bon ange qui l'avait gardée, et rapporta les pensées qu'il avait eues au temps même où la chose s'était passée. Tant il est vrai qun les trésors qu'on amasse pour le Ciel ne peuvent jamais périr étant posés et renfermés dans un lieu de sûreté , où les teignes , la rouille , ni les larrons ne peuvent atteindre pour les démolir ni les emporter.

Ce qui prouve encore mieux son vreu de pauvreté, c'est la confession qu'il en fit lui-même à cette même personne à laquelle pendant un de ses voyages il avait laissé la commission de retirer quelque argent que ses vassaux lui devaient de rente , sans lui spécifier davantage son intention; car lorsque cet homme vint à son retour lui apporter la somme qu'il avait reçue des uns et des autres; « Pourquoi avez-vous gardé cet argent , lui dit M. de Quériolet ; que ne i'avez-Yous plutôt distribué aux pauvres, ou bien que ne l'avez-vous laisse entre les mains de mes vassaux qui en eussent tiré quelque profit ? JNe savez-vous pas que ma maison est comme un hôpital dont tout le revenu appartient aux pauvres; que je n'en suis plus que l'économe , n'en retenant d'autre part que la distribution , comme le procureur d'un Hôpital ou d'une Communauté de Religieux? »

Quand on lui apportait quelques enfans trouvés ou abandonnés, ou qu'il en trouvait lui-même quelquefois le matin à la porte de cette dévote chapelle de Notre-Dame de Miséricorde, il les ramassait avec charité , et les appelait ses héritiers, estimant ue pouvoir irouver un trésor plus précieux que celui de la

( 163 ) cliarité, qu'il exerçait à leur égard. IMaiscc qui passait toute iuliunianite' , il yen trouvait souvent qui étaient morts de froid ou de quelque autre misère, ce qui lui causait plus de douleur que les autres ue lui avaient donné de joie.

Il portait des sommes notables d'argent dans ses voyages, ayant inlentÀon seulement de subvenir aux nécessités des pauvres, sans avoir égard aux siennes propres , y menant la vie d'un pauvre pèlerin et mendiant, ainsi qu'on l'a souvent remarqué, et que des personnes de condition m'en out assuré comme témoins oculaires.

Mais Notre Seigneur voulant lui faire pratiquer plus austèrement son vœu, et le mettre dans un dénuement réel et parfait de son argent , permit qu'il ne pût jamais passer certains endroits des places fronlières de France sans le quitter. Il se vit deux fois obligé de s'en retourner jusqu'à Paris avec sa bourse; çt ressentant qu'il v avait quelque chose d'extraordinaire dans cet empêchement : comme il était accoutumé à reconnaître la vérité des mouvemens de l'Esprit divin, il découvrit par uue inspiration secrète ce qui l'empêchait de passer outre et qu'il n'y avait que son argent qui lui servît de chaîne, parce qu'en le gardant il ne suivait pas les traces de son Maître dans toutes ses dispositions intérieures et extérieures durant tous les voyages qu'il fit lorsqu'il vivait sur la I terre parmi les hommes. Voilà donc que sur-le-champ il le jette dans lepremiejtrou de muraille qu'il trouva dans une rue écartée où il était, sans en remarquer l'endroit j et à sonrelour, jetant par raégarde les yeux dans ce même lieu où il avait mis son argrnt, il.

( 164 ) le trouva dans le même ëlat qu'il l'y avait mis; une personne religiPuse m'a fait le récit de cette liistoire tel quVUe l'avait entendu de sa propre bouche.

Comme ii passait par la ville do Rennes , au retour d'un long voyage , et arrivant fort tard dans l'un des faubourgs, il a'ia tout à dessein dans une maison qu'il avait arrenté pour nourrir les pauvres, afin d'y être reçu en cette qualité , sans demander autre courtoisie; mais le fermier, ou les serviteurs du fermier, ne le connîiissant plus , tant à cause qu'il était nuit que parce qu'ils le voyaient en si mauvais équipage, il n'y eut point d'autre couverture pour lui qu'une grange , point d'autre lit que de !a paille , et pour repas que quelques morceaux de paia dont il ne fut pas peu consolé, voulant vivre comme un saiut 4\lesis qu'il avait tant souhaité d'imiter dans les pratiques de sa pauvreté et de sa vie cachée.

Page 1