CHAPITRE XXX
Ses (voyages et sa grande foi, ^"^X apiincipalenientparu.
Dieu l'ayant retiré par un don miraculeux , non seulement des ténèbres de la gentilité comme un autre saint Augustin , mais encore d'un parfai athéisme, pour en faire une des plus grandes lumières de son siècle ; un des premiers rayons qui le toucha plus fortement fut cette vérité dont nous instruit le sage , que jiotre i>ie fi étant qiiune tentation continuelle , ceux qui se rangent de plus près au service de Dieu , doit^ent aussi se préparer à de plus rudes et de plus violentes secousses. Apprenant aussi des deux
( 16S ) premiers princes de l'Eglise , que la foi est absolumr-nt nécessaire, tant pour combattre et altaquernos riinemis, que pour leur résister fortement , il entreprit aussitôt le voyage de Eome , où il a été deux, ou trois fois, et était encore tout prêt d'y retourner, à ce qu'il m'a dit dans sa dernière maladie, si Dieu ne l'en eût dispensé par sa mort , afin de chercher quel- *qu'accroisspment de foi aux pieds du premier vicaire de Jésus- Christ , dont il avait tpçu le nom sur les fonts du baptême, et tout ensemble l'absolution générale de ses pécbe's. Mais quelles racines pensezvous que cet arbre divin avait jeté dans la terre de son cœur, aussitôt qu'il y fut plante!
Si le texte sacré donne tant d'éloges à celle du patriarcbe Abraham , surnommé Père des Croyons ^ pour n'avoir point hésité d'offrir en sacrifice son fils unique et bien aimé Isaac , à qui Dieu a\ait promis une pobtérilé aussi nombreuse, que sont les étoiles du Ciel et le sable de la mer : je puis dire que celle de M. de Quériolct ne mcTile pas moins d'admiration , n'ayant point craint d'exposer sa propre vie à mille dangers , pour accroître sa foi d'un seul degré ; car ce fut une réponse unique qu'il eut dans l'un de ses plus péniblps voyages, que toutes ses sueurs et fatigues seraient surabondamment récompensées , s'il la pouvait seulement augmenter d'un dpgrc : ce fjui l'obligeait de dire tout le long de ses voyages , Domine adauge nobis Jidem ; » Seigneur augmentez-nous la foi. »
Sa résolution prise il s'animait de te'le sorte , qu'il a passé tête baissée, au milieu des escadrons des villes ennemies , sans autre passe-port que ses lettres de
prêtrise. Dieu pour l'éprouver davantage et le faire mériter par sa foi invincible , permit qu'une fois il fut pris pour un espion, étant trouvé sans autre passeport que celui cjue nous avons cl t, habillé en pauvre prêtre; et dans le soupçon qu'il en fût un, il fût condamné au gibet; et peu s'en fallut qu'il n'y fût attaché , nonobstant son caractère, de quoi il se rëjouissail, comme du plus haut point de sa gloire; mais* Dieu lui ajouta un autre signe invisible de saxivegarde et la protection spéciale de son bon ange, qui fit qu'on ne passa pas outre , et qu'on le laissa en liberté.
Le premier ennemi des hommes ne lui a pas seulement iPndu des pièges dans ces terres éti'angères, mais encore dans les siennes propres, et à la porte de sa maibon II y tenait une bande de brigands toujours en sentinelles le long de ses routes pour l'assassiner, s'ils eussent pu, afin de vivre plus à leur aise , et à discrétion en toutes sortes de rapines et de brigandages.
nies a souvent aperçus en cette disposition, et entendus s'entresiffler pour se trouver au signal, et s'excitera (]ui déciiargerait le premier coup; mais ou Dieu les a toujours aveuglés, afin que voyant ils ne vissent pas; ou il leur a fait tomber les armes des mains, fte s'en étant trouvé aucun qui l'ait touché, à ce que je lui ai entendu dire de sa propre bouche. Notre Seigneur ne l'a pas seulement préservé des dangers d'être tué, mais encore d'être volé, ce qu'il ne pouvait prol)ablement éviter sans une assistance divine , puisqu'on a volé plusieurs fois les autres en sa présence, sans qu'on lui ait jamais dérobé un denier. Ces faveurs
( i67 ) f'xtraorclinaires étaient autant de fruits de sa confiance et de sa ferme foi , et des marques d'une protPctioa toute spcciale de son hon ange.
Il a recommencé par trois fois le voyage de Saint- Jacques en Galice, Dieu lui ayant fait boucher les passages aux deux premiers ; et comme il était encore sur le point d'y retourner pour la troisième: Dieu entinlui ouvrit le cliemin au niilieu de la mer, non pas en fendant les eaux comme il fit au peuple d'Israël, mais par une autre espèce de miracle, lui ôtant et à ses passagers toute crainte et appréhension de la mort , qu'ils devaient sans doute subir, s'ils eussent été découverts. Dans ce voyage il fut contraint de passer la nuît de Noël à l'abri d'un buisson , au bas du mont Adrien, parmi les neiges fondues qui couraient à gros torrent à Tentour de lui et de son compagnon , sans qu'il en restât incommodé ni mouillé.
Dans les voyages qu'il avait déjà faits à Rome, il avait souvent ausfci été contraint de coucher sur les neiges au milieu des montagnes. Quoiqu'il passât par les meilleures villes, il n'a pu la plupart du temps y trouver de logement , ni dans les hôtelleries , ni dans les hôpitaux, uar le dégoût que le démon eu causait peut-être aux uns et aux autres, selon qu'il s'était vanté à Loudun ; son refuge ordinaire et ses hôtelleries dans ces oecasions étaient quelque porche ou quelque halle, oii il se retirait et passait la plus grande partie de la nuit en prières et en méditation.
Il n'y a point de saint lieu do dévotion extraordinaire en France qu'il n'ait visité, et il a été en beaucoup d'autres dans les royaumes étrangers , comme à Notre-Dame de Lorette , à Notre-Dame de Mont-Sara , et a Saint^Servais.
( 168 ) Il ne passait jamais proche d'une Eglise ou Cliapelle , qu'il n'y entrât pour rendre ses liommages et ses adorations au Saint-Sacrement, et vénérer les saints et saintes tutélaires des lieux , qui étaient ses nouveaux courtisans et courtisanes , au dire du démon, il ne craignait point pour cela de se détourner souvent de son cheuiin , ce qui était cause qu'il marcliait long-temps la nuit que'que mauvais temps et quelque fâcheuse saison qu'il fît , et souvent - avec danger de se pi'écipitcr et de se noyer ainsi qu'il m'a fait voir en me montrant les lieux dangereux par où il avait passé. Il arrivait au logis assez souvent tout trempe , crotté et gelé ; et en cet équipage n'étant qu'à cent ou deu^; cents pas de sa maison , il a passé des heures entières et plus, sans pouvoir en trouver l'avenue , tant à cause de l'obscurité de la nuit que parce que Je démon le mettait dans ses égaremens ; mais sa grande foi lui servait toujours de lumière parmi ces ténèbres , pour arriver à son but unique et nécessaire 5 et sa charité lui tenait lieu de feu parmi les rigueurs du froid , et il n'avait jamais rien plus à cœur que de suivre les traces de sou hou Maître dans les pénibles voyages qu'il a faits sur tene ; ce seul entrelien lui a servi de force et de viatique dans tous ce.ix qu'il a entrepris.
Cette clarté divine , qui seul peut nous servir ici has de flambeau dans cette vallée de ténèbres et de misères pour nous conduire à la Jérusalem céleste , ne lui a pas été nioins favorable pour diriger ses pas da:ns tous ses pèlerinages, car dans quelque pays inconnu qu'il se soit rencontré, quelques forets et quelques déserts qu'il ait passé, sans trouver personne pour demander la roule , il ne s'est presque
( 169 ) jamais aperçu d'avoir détourné cent pas de son droit chemin; ce qu'il a raconte lui-même comme une grâce très- particulière ; et comme il ne pensait tout le long des chemins qu'à celui qui est notre çixiie po;e, la souice de la vraie çi'e , et la vérité essentielle, il lui en a toujours servi d'une droite et infaillible. Ce même esprit qui le conduisait, lui ayant auparavant appris que nous n'avions point de cite permanente en ce monde : dans ses entretiens de dévotion , il cherchait la cité qui doit être stable pour jamais, et il la trouvait en figure dans les saintes Eglises et dans les suints Temples.
Comme il méditait un jour sur le mérite des saints pèlerinages, pour le moinsd es principaux que l'Eglise a toujours estimés si importans et si salutaires , que pour l'ordinaire N. S. P. le Pape s'en réserve la dispense; Jésus Christ lui fit connaître que c'était les représentations de ceux qu'il avait faits en ce monde, et des espressious de toutes les processions qu'on lui avait fait faire au temps de sa Passion; ce qui embrasa son cœur de telle sorte qu'il ne croyait pus mourir content s'il n'eut continué ses voyages jusqu'aux mêmes lieux que Jésus— Christ avait consacrés par ses vestiges; et c'était un de ses plus ordinaires entretiens quand il parlait de l'abondance de son coeur. En effet il n'attendait plus que d'avoir achevé de fen.'lre et de donner tout sou bien aux pauvres, par le commandement que son maître Ki eu avait fait , pour le suivre tout nu sur le Calvaire ; mais son sacrifice avancé lui a friil trouver une autre montagne plus proche , où il l'a consommé par uu excès d'amour , son obéissance lui tenant lieu d'holocauste.
§ Premier.
Vn de ses voyages à Notre-Dame de Liesse^ açec quelques circonstances remarquables.
Ayant fait un chapitre particulier pour décrire le voyage que M. de Quériolet fit à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, dans la ville de Rennes, immédiatement après sa conversion , à cause de plusieurs circonstances très-remarquahles qui y sont expliquées , j'ai cru que le second voyage qu'il a fait à Notre-Dame de Liesse , mérite une considération sérieuse pour les rencontres assez merveilleuses que vous allez apprendre de lui-même, n'ayant dessein de mettre sur le papier que le simple récit qu'il en a fait à toute une Communauté très-Religieuse , dans sa naïveté ordinaire.
» Etant en chemin, dit-il, pour m'en aller pour la seconde fois à Notre-Dame de Liesse , M. le procureur du roi à Loudun me parla du Père Bernard , dont j'avais déjà entendu parler et me convia de le voir en passant àP^iris. Moi qui ne voulais pas me détourner d'un pas pour l'aller chercher, je lui dis que si je le rencontrais à la bonne heure , je lui pourrais bieu parler, mais que je n'irais pas le chcrcherj que j'avais déjà passé une fois dans Paris sans m'y arrêter, et sans parler à personne , et que Dieu aidant je le ferais encore cette fois-ci : en effet c'était là ma résolution , quoique j'eusse néanmoins quelque chose dans l'esprit, que j'aurais bien voulu communiquer à quelqu'un pour êlrf' éclaircie.
r» Ayant continué mon vovage, je vins d'Orléans à Etampes, et dans le chpmin pendant deux ou trois
( 171 ) jours la pensée du Père Bernard me revenait toujours dHiis l||K|jrit.
» Après avoir couclië à Elamprs, j'allai ensuite coucher à Paris ; mais de Paris à Elampt^s j'eus l'esprit perpéluellemeiit occupé du Père Bernard , et plus j'.jpprochais de Paris, plus cette petisce s'attacl)ait à mou esprit, sans pouvoir changer la resolution que j'avais prise de ne le pas aller chercher j mais étant seulement hien aise de lui parler si je le rencontrais, et de lui communiquer la peine que m'avait causé ce que j'avaiseutendudirede lui, qu'ilavait renoncé à une succession qui lui était arrivée, au lieu que moi j'étois dans la volonté d'en prendre dix si elles me fussent échues pour les donner aux pauvres. Pendant toutes ces pensées je disais en moi-même : mais quoi, qu'est-ce que je pense faire, il ne me connaît pas, et je ue le connais pas non plus , car je ne l'ai jamais TU. Etant arrivé au faubourg de Paris, cette pensée du Père Bernard s'augmenta si fort, que je ne rencontrais pas un prêtre que je ne m'imaginasse que c'était lui , et cependant je ne leur disais moî. Mais enfin comme je vins à approcher des Chartreux , j'aperçus un prêtre qui avait sou chapeau sou^. son bras, et qui parlait avec action et avec ferveur à des dames qui étaient dans un carosse ; il leur disait : « Il y a trois jours que j'ai dans l'esprit un cavalier 5 oui un cavalier j attendez, mesdames et vous le verrez; attendez, vous dis-je, le voici à trois pas d'ici , et en effet il disait vrai, car je n'étais pas loin , et c'était de moi qu'il entendait parler, comme vous le verrez par ce qui suit. » Ces dames entendant parler le Père Bernard, car c'était lui en effet qui leur parlait ainsi, ne
( 172 ) savaient que penser de lui , et elles lui disaient : «Eh quoi ! Père Bernard il remble que vous ayez l^esp^it renyersé; qu'est-ce que vous nous voulez dire avec TOlre cavalier? Vous ne faites que parler d'un cavalier et d'un cavalier»» Comme je m'approchais et considérais ce Prêtre que je ne connaissais pas, voilà une dame qui vint encore à appeler Père Bernard, et à ce mot do Père Bernard, je nj'approchai de lui ''t lui demandai si c'était lui qui était le Père Bernard, et m'ayant répondu que oui, et pourquoi je lui faisais celte question, il rae demanda aussi mon nom, et si je n'étais pas ce conseiller de Bretagne, je lot répondis à mon tour qu'il ne se trompait pas; alors il commença de dire : uAh! voilà, mesdames, celui dont je viens de tous parlerj c'est lui qui vous dira ce qu'il faut que vous fassiez pour servir Dieu. « Après cela il m'emmena avec lui et me fit scjourKcr trois jours à Paris. Je lui communiquai donc ma peine, et lui dis que je me voyais dans une pratique diamétralement opposée à la sienne, parce (jue j'élais toujours prêt à recevoir des successions, et que j'eusse voulu qu'il m'en fût arrivé tous les jours , que je les aurais toutes prises et recueillies poi.r 1<'S donner ensuite au\ pauvres, le priant d^ me donner son avis si je faisais bien en cela. uMon ami, me dit-il, pour moi la lueur de l'or et de l'argent m'éblouit les ^eL;x, et pour cela je n'en manie point. C'est frère Jr-an, nion garçon, qui Tait ma dépense; mais qi-ont à toi tu peux contnuerdans la pratique que tuas conmiencée. » M. Ourson qui a compose la vie chi Père Bernard, n'a pas oubliéJe récit de celte rencontre, quoiqu'il l'ait mise plus en abrégé , et ce qui est bon encoi'e à remar-
( 173 ) quer, c'est que M. de Qucriolet n'était encore qu'à la seconde ou troisième année de sa conversion et de sa vie pénitente, qu'il a continuée pendant vingt-cinq ou vingt-six ans sans aucun relâclie. Pendant les trois jours qu'il séjourna à Paris, il alla visiter quelques personnes d'une vertu extraordinaire et très-signalée, accompagne du Père Bernard , il vit entre autres le R. P. de Gondren et M. Vincent-de-Paule, avec lesquels il eut des conférences particulières. Comme il lui tardait d'accomplir son pèlerinage , il se remit en cVicnain, après ce peu de relâche qu'il prit plutôt pour le repos de son esprit que pour celui de son corps. Voici les dévotions qu'il fit dans la Chapelle de Notre-Dame de Liesse.
«Lorsque je fus à Liesse, disait-il, où je fis ma neuyaine, je demeurai presque toujours à genoux sur le marbre dans la Chapelle. La froideur des carreaux, jointe à la longueur du temps que je demeurai à genoux y me causait bien de la douleur; mais je ne m'en inquiétais pas , puisque je ne demandais qu'à souffrir.
» Souhaitant de passer la nuit à prier Dieu dans la Chapelle, je lâchai d'obtenir cette grâce du sacristain, et comme il me la refusa, je voulus me cacher dans un coin de la Chapelle, ou derrière quelque pilier pour y demeurer; mais je ne pus si bien faire que je ne fusse aperçu.
n J'entendais toutes les Messes qui se disaient à l'autel de la sainte Vierge. »
Il commença et ache\a ce pèlerinage eu habit de gueux, menant la vie d'un pauvre mendiant.